LES SUCCESSEURS DE KANT : HEGEL
loi de dévoiiemenl et l'appli {mal sans rés-rvc Ils craiiwieal parla se mettre au-dessus de la justice, et, si ce n'est être injustes euxmêmes, au moins se prêter systéniatiquement à subir l'injustice, sans que la loi suprême de la conscience les y contraignît. Et cependant ils sentent, ils doivent sentir au fond qu'ils pactisent avec le mal. Ils connaissent les principes et consentent à vivre avec des maximes corrompues. Il est vrai que, dans la justice, ils ne peuvent faire leur salut seuls, pour employer la langue théologique, ici la plus sérieuse et la plus profonde; mais, ce salut, il est vrai aussi qu'ils ne le font pas. Et, pour conclure, le principe absolu de Kant, \e paradoxe, se trouve être la vérité dans l'universel et dans le tout; mais, vu dans l'impéralif d'une conscience individuelle, il est erroné autant qu'inapplicable, car la responsabilité du règne du mal et des fatalités établies n'incombe à l'individu que dans l'humanité et par elle.
Je ne saurais épuiser le sujet dans ces préliminaires: l'analyse des faits intellectuels et moraux de l'humanité, que je vais entreprendre, est au moins utile pour la confirmation d'une doctrine ainsi anticipée. Mais j'ai peut-être fait sentir comment il eût été possible aux successeurs de Kant, qui n'ont pas été ses continuateurs, de fonder après lui une morale à la fois rationnelle et à bases historiques. Ils pouvaient échapper à l'illusion des principes absolus, et ne pas nier la liberté, le devoir, la conscience, la justice, dans ce que ces choses ont de supérieur aux accidents et aux faits généraux mêmes. Ils pouvaient établir fortement la solidarité des hommes, et cependant éviter le déterminisme. Ils se seraient donné l'intelligence du développement empirique de l'espèce, au lieu de s'imposer la tâche d'écrire une histoire universelle fictive. Leur théorie du mal n'eût pas été la négation du mal, ni leur théorie du bien ou du progrès la négation du bien par la construction de la fatalité.
Ce n'est pas ce qu'ils ont fait. De même que, en logique, en mêlaphysique, en physique autant qu'ils l'ont pu, ils ont abandonné le no7ninalisme, jusque-là triomphant, la saine méthode analytique, et sont revenus au réalisme panthéiste (1), aux idées de synthèse, de tout, d'évolution dans le tout ; de même, en morale, ces philosophes se sont complus, en général, aux théories d'anéantissement de la
(1) Je dis rcaiisme; il semblerait que Hegel échappe au reproche de réaliser les uuiversaux, eu ce qiril admet qu'ils ne sont rien par eux-mêmes et n'existent que dans les particuliers qui les manifestent. Mais les particuliers ne sont rien non plus, selon lui, que dans l'universel, qu'ils manifestent passagèrement. Aussi, toutes choses rentrent successivement par leurs synthèses dans ce rien d'où elles sont sorties par leur opposition. La substance, être et nonêtre de Vidée, absorbe définitivement tous les phénomènes.
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personne. Pour eux, l'universel et son développement ont compris toutes les manifeslations de forme individuelle, à titre de simples moments de cette grande vie, inconsciente pour soi, transitoirement consciente en elles.;
Hegel a souvent laissé voir le fond de sa pensée dans ces saillies vigoureuses dont il aime à relever ses longues déductions; et sa sincérité montre bien jusqu'où va la vertu d'un système pour enfanter et pour innocenter des énormités. Ce fond de la pensée de Hegel est l'évanouissement de la moralité dans l'individu, dans l'État, dans le monde. Dans l'individu d'aJ)ord , le libre arbitre apparent n'étant qu'une nécessité voilée, et la liberté réelle consistant seulement dans cette même nécessité reconnue et embrassée, la notion du m^oral ou ce qu'il en reste passe de la personne ainsi effacée à l'ensemble des manifestations qui la comprennent. Le mal, vu dans l'individuel, les vices et méftdts des individus sont des accidents sans intérêt, indifférents (c'est dit en propres termes), et qui n'arriveraient à quelque importance qu'en devenant essentiels, substantiels, universels. Mais ceci ne se peut, car l'universel se justifie par lui-même ou par son évolution, comme on l'expliquera. Voilà donc le bien et le mal^ la moralité, réduits à rien dans le cercle personnel. Cherchons-les dans l'Etat. L'État est irresponsable vis-à-vis de ses membres; il est leur généralité, leur substance ; et la substance ne doit rien à ses modes ; les individus peuvent être respeclables les uns pour les autres, mais ils ne sent point respectables pour leur tout : autre thèse énoncée formellement. Cherchons le moral dans une sphère supérieure. Il y a les rapports d'État à État; mais un État est lui-même sans droit à l'égard d'un État plus général. Ici et partout la vraie généralité se constate par le fait d'enveloppement et d'absorption, la substance s'étend et s'impose à ses accidents. Celte série ne s'arrêtera pas que nous ne soyons parvenus à l'èlre universel, qui est la substance et la fin de tout, dont l'identité reconnue avec l'individuel est le but dernier de l'individuel, et qui en soi, pourtant, est identique avec rien.
La moralité, bannie des rapports directement accessibles à la conscience, va-t-elle se retrouver dans la comparaison des momentc dévolution du monde, et notamment de ceux de l'hum^tnilé que nous avons ici en vue? La moralité, non, mais son suppléant, c'est-à-dire la loi de l'évolution, chargée du rôle de justicière et le remplissant à titre de nécessité. Au fond, le Juste et le Bien sont le Nécessaire, ou le fait, généralement parlant : l'Injuste et le Mal sont l'Impossible ou ce qui n'est pas. Dans les cas particuliers, les jugements se fondent sur l'événement et le succès, Mais le philosophe éprouve le besoin
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de la grande connaissance justificative, qui est la loi de développement, et il s'arrange pour la rendre satisfaisante. En logique et métaphysique, il profile de l'obscurité des notions et de l'indétermination des mots, pour se donner un tableau complet des modes d'évolution de Vidée, qui est dans son langage le nom général du sujet du développement universel. Rien ne le gêne dans cette construction, d'une terminologie vide de contenu. Quand il passe à la nature, l'expérience vient à la traverse de son entreprise, et sa doctrine s'enfante mort-née. Enfin, pour l'histoire et pour la moralité de l'histoire, il voudrait faire mieux que construire une série telle quelle, car chacun en désire une qui satisfasse à la notion du Bien, comme la conscience l'entend, et non pas seulement comme la prétendue nécessité la déduirait. Le procès de l'Idée s'annonçait déjà comme un progrès du monde : il faudra que le procè.? historique soit un progrès de l'humanité, et cela vériliable, en même temps que conforme à la formule. Ce n'est pas facile, mais on a pour soi la passion du public pour toute illusion humanitaire qui lui remplacera les dieux absents; on a l'ardeur des disciples, ravis de se voir en possession d'un système absolu, définitif, portant réponse à tout; on a, on avait surtout au temps de Hegel, la grande ignorance relative des origines historiques; d'où la liberté de disposer du commencement, pour la construction bien ordonnée du tout.
En dépit de ces avantages^ la série historique de Hegel n'a jamais pu paraître à un esprit doué du sens critique autre chose qu'un arrangement d'hypothèses gratuites et d'erreurs considérables, dont plusieurs sont maintenant hors de question. On sait les précédents de cette théorie : ils n'embrassent pas moins que l'univers et son origine. L'Idée, en effet, se manifeste par deux thèses opposées, conciliées dans une synthèse, laquelle est à son tour le sujet d'une évolution pareille, et ce procès, ou plutôt ce procédé, doit épuiser la suite des phénomènes de tout genre, depuis l'universel de l'Être et l'universel du Non-Être, réunis dans l'universel du Devenir, jusqu'à l'Esprit objectif du droit et de l'histoire s'opposant à l'Esprit subjectif de l'anthropologie et de la psychologie, et s'identifiant avec lui dans l'Esprit absolu, qui se sait être Dieu. Dans les nombreuses sous-triades dont cette dernière triade se compose, on voit figurer puis^jances, facultés, races, sexes, individus, faits géographiques , historiques, etc. Attachons-nous à quelques moments principaux.
Quand la puissance de l'idée Humanité, issue de la vie cosmique, prépare sa planète en la révolutionnant à longues reprises; quand elle se détermine en trois races, car il en faut trois qui forment trois moments : le nègre, le mongol et le caucasique ; quand l'individu en
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iicnéral csl (Jonnô comme terme synlliéti<iiie d'une ceilaine thèse et d'une certaine antithèse, verrons-nous là une explication, une origine assignée de l'espèce humaine, ou le simple jeu d'une autre puissance plus connue, la spéculation métaphysique? Assurément, le philosophe n'est pas tenu de faire des révélalions, et, si Hegel ne nous dit rien de ce qu'il ignore comme nous, nous n'avons pas le droit de nous plaindre; mais il n'est pas tenu non plus de prendre des noms pour des choses, et une classification artificielle des mots pour une histoire naturelle des faits.
Quand les trois races admises dans le système, et définies a priori, sont posées avec leurs qualités et aptitudes comme autant de faits primitifs et nécessaires, sans qu'il soit prouvé que leurs propriétés religieuses, morales, politiques, sont des données de la nature et non pas des données de l'habitude, succédant aux actes et aux épreuves diverses de leur vie anté-historique, accepterons-nous ce classement pour un principe, ou dirons-nous qu'il se fonde sur une supposition arbitraire? En réfléchissant à la nature morale de l'homme de toutes races, à l'origine et aux degrés de la perversion en une conscience quelconque, à l'enracinement et à la propagation du mal par la solidarité personnelle et sociale, nous reprocherons à la théorie, non seulement de s'affirmer gratuitement, mais de nier l'existence d'un cœur humain normal, de prendre pour la Loi la violation de la Loi, parce qu'elle est ancienne, et de diviniser en quelque sorte les vices invétérés et les crimes organisé-, élevés au rang de moments du devenir de Dieu. Et en étudiant l'histoire de deux au moins des trois races que pose le système, nous reconnaîtrons à chacune d'e lies, selon ses subdivisions et les temps, toutes sortes de caractères discordants, incompatibles avec le système. Des assejtions qui ne semblaient dabord que manquer de preuves sont devenues devant la critique historique des faussetés palpables.
Hegel commence par mettre l'Afrique et l'Amérique au ban de l'histoire, ce qui lui permet de substituer de vagues généralités à l'étude instructive de l'humanité la plus abaissée. Ce ne sont pas seulement les tribus dégradées qu'il exclut des données du développement qu'il cherche; ce sont aussi les tribus morales que nous savons aujourd'hui avoir précédé les empires dans tous les différents groupes des races qu'il appelle caucasique et mongole. Il prend donc pour son premier moment humanitaire, et pour l'enfance du monde, cet Orient dont le fameux esprit symbolique n'a jamais créé de symbole plus violent que celui de son nom chez nos historiens aprioristes. Orient signifie sommeil^ ignorance, foi, obéissance, despotisme. Les races, les religions, les civilisations les plus diverses ne forment qu'une masse et n'ont qu'une définition, sans souci de leur temps ni
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de leurs Iransformations. Sans doute, on admettra des variétés de religion, mais définies par des termes obscurs, ou sans précision. Il y aura une religion de fétichisme et de magie, où le bouddhisme se classera avec une légèreté incroyable ; les croyances si développées de la Chine, du Thibet et du Japon, devront entrer dans cette basse catégorie. Il y aura une religion de l'Imagination, ce qui ne veut rien dire, et l'Inde (rattachée à la race mongole!) en sera gratifiée. 11 y aura enfin une religion de la Lumière, moins orientale que les précédentes, et servant de transition à l'Occident grec. Là viendront s'identifier la Perse^ l'Assyrie et l'Egypte, sans qu'on sache bien quelle plase y occupe le monde sémitique. Le tout réuni et mis ainsi en triade sera le Naturalisme. Combien fausse, combien ridicule et profondément vide est une classification pareille, nous le verrons aux faits, nous à qui les faits ne sont pas indifférents.
Le second moment (ce fut peut-être le premier partout, mais il n'importe) est Isi Jeunesse du monde, le moment du réveil et de la liberté. La Grèce en est la manifestation essentielle. Mais la liberté et la spiritualité y sont encore incomplètes. Je le crois bien! cependant la liberté m'y paraît plus réelle que dans telle partie du dernier moment où figure le moyen âge! Si le monde moderne à la fin doit atteindre la liberté vraiment universelle des membres de ses sociétés, c'est une question qui appartient à l'avenir, et le développement historique acquis et accompli ne la résout pas. Quoi qu'il en soit, les États et les religions du second moment de Hegel ne sortent nullement de ceux du premier, comme la théorie le voudrait, ils descendent de la commune origine et marquent une déchéance moindre en des points essentiels , expriment un effort énergique d'ascension vers le bien, sur des fondements moraux mieux conservés.
Je ne m'arrête pas au dogme du Fatum, attribué aux Grecs par un jugement banal et beaucoup trop sommaire, non plus qu'au culte de la belle Individualité, pour lequel on avoue qu'ils n'ont point eu de maîtres et point de rivaux, mais auquel on rend une justice trop désintéressée, quand soi-même on absorbe et les individus et le Beau dans l'Infini, par un retour à l'Orient et à ses symboles. Je ne me demande pas si ce sont des vues historiques instructives et sérieuses que celles qui donnent à l'art trois moments : le symbolique, le classique et le romantico-chrétien; ou trois moments à la religion : le Sublime chez les Juifs, le Beau chez les Grecs, le But ou l'Entendement chez les Romains, chargés de frayer le passage à cette Religion de l'Absolu qui, dépouillée de tous symboles, se reposera absorbée dans la philosophie hégélienne. Je ne cherche pas pourquoi le moment de l'histoire qui correspond à l'époque romaine, le moment du Retour de la Subjectivité sur soi, de la fondation de l'Église chré-
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tienne et de la vraie Liberté, réalisable il est vrai par le seul Germanisme, pourquoi ce troisième moment n'est pas, pour l'honneur de la triade, le dernier, lorsqu'il eût été si aisé de se passer d'un autre. Il est permis de croire pourtant que l'Allemagne n'aurait pas obtenu d'un système élucubré dans une tête non allemande la faveur d'un quatrième moment pour elle toute seule, surtout quand la Révolulion française, un phénomène celto-latin et même quelque peu grec en son plus ancien principe, est le dernier fait caractéristique de la série des événements modernes (1). Je laisse donc tout cet ari'angement artificiel, et je reviens aux conclusions qui intéressent la moralité humaine.
Elles restent à l'état de principes aprioriques, puisque la tentative de les justifier par les faits n'est que la torture donnée aux faits, et que, d'ailleurs, la construction est en ruines, on en convient généralement. Il n'est ainsi prouvé ni que l'histoire empirique est un pur produit de la Raison, une théodicée, une manifestalion de l Absolu; ni que la loi constamment et régulièrement vérifiée des événements soit ce qu'est la loi morale et idéale, une marche vers la liberté; ni que la lutte des passions et des intérêts pour le présent (ajoutons et pour le passé) contre le progrès se termine en toute grande occurrence par une défaite. Il n'est pas prouvé et il n'est pas vrai que la mission du progrès soit confiée à la guerre, pour dissoudre sans relâche les Etats particuliers, jusqu'à ce que vienne l'État universel et rationnel; car la guerre prépare la guerre, la conquête sème la révolte, et les monarchies universelles sont toujours à recommencer : c'est ce que dit l'histoire, celle qui existe et non celle qui veut être construite. Il n'est pas prouvé et il est absurde de dire que la monarchie transforme le despotisme, Varistocratie et la détnocratie, en les absorbant, au point de donner plus à la liberté que ne font ces deux dernières formes de gouvernement. C'est que la liberté vraie de Hegel n'est pas la liberté, pas plus que sa philosophie, synthèse prétendue de l'art et de la religion, et fin dernière de l'Humanité identifiée avec Dieu dans la personne d'un philosophe, n'est la connaissance et la science, dans les conditions et limites et sous la direction raisonnable de l'esprit de l'homme.
Le matériel de ce grand système a peu duré et n'a guère pénétré ailleurs qu'en Allemagne; mais le formel, l'essentiel s'est propagé au loin et fortement enraciné. C'est lui qu'on retrouve dans les aprioris qui ont donné et conservent encore une certaine puissance logique à
(Ij Je me sers, pour ce résumé, des leçons de Hegel sur la philosophie de l'histoire, rédigées et publiées par Gaas, sou disciple. J'y joius les bonnes analyses de M. Ott et de Willm.