‹ Introduction à la philosophie analytique de l'histoireChapitre 7 sur 243 · ERREUR DE KANT SUR LA NATURE DE LA CHUTE ET DU PROGRÈS · texte numérisé non relu

ERREUR DE KANT SUR LA NATURE DE LA CHUTE ET DU PROGRÈS

humains, les imaginations humaines, les idées à la fois naïves et symboliques qui composèrent la légende de cette même histoire en s'inspiranl d'une croyance religieuse. C'est cette relation qui permet ù.' interpréter des compositions dont on aurait tort de croire le commentaire moderne appelé à reproduire la pensée exacte de l'antiquité.

Cette réserve faite, il est manifeste que le passage de l'instinct à la raison, et d'un état d'ignorance et d'innocence à un état de science et de liberté, origine de tous les maux, est à la fois une nécessité de fait, et a pu, a dû naturellement s'inscrire par des symboles^ dans une très ancienne compilation de traditions plus anciennes encore. Il reste seulement à discuter la nature et le sens de la chute, quand on veut s'élever au-dessus de la lettre de la légende. Ici, Kant me paraît errer doublement, et en accordant trop de réalité à la chute, dans l'esprit où lui-même l'envisage (outre qu'il introduit entre l'individu et l'espèce une distinction tout à fait contestable), et en se formant au contraire une idée affaiblie du mal primitif et de ses suites, qui constituèrent une chute véritable, fatale à l'humanité entière, irréparable pour certaines races. L'injustice, le crime ne paraissent pas ou, du moins, ne viennent pas au premier plan dans l'idée qu'il se fait du principe de la déchéance; et il n'envisage pas assez distinctement les effets de l'injustice, toujours placée en fait à l'origine des actes émanés des individus, sur la société humaine et sur les institutions qui lui donnent sa forme.

Une première erreur du philosophe est d'admettre que l'individu a perdu en passant de l'état supposé d'instinct pur à l'état de raison. L'individu, en général, a gagné, s'il est devenu moral de brute qu'il était, s'il a développé ses facultés et, en cela même, en cela seul, atteint un but dont la poursuite le différencie de l'animal. Mais, dirat-on, le méchant, celui que le mal a perverti, celui-là du moins a perdu. Perdu quoi? en quoi perdu? Perdu sans doute l'innocence, perdu en ce qu'au lieu d'une qualité négative il possède un attribut propre, mais modifié en un sens que la moralité réprouve. Or, il a été soutenu, et avec une grande force, que l'homme qui fait le mal et le connaît est supérieur en nature morale à l'homme qui fait ce que nous appelons le mal et qui l'ignore. En effet, quelque dégradé que soit l'agent moral, il reste toujours noble comme tel, et incomparable avec l'agent brut. Il ne descendrait au plus bas degré du mal que lorsque la puissance des habitudes lui dissimulerait le mal, lorsqu'il arriverait à se fonder dans l'immoralité une sorte de nature, à perdre tout remords et toute aspiration élevée, en un mot à ne plus connaître le bien. Mais il reviendrait ainsi à l'ignorance première.

Page 1