ERREUR DE KAXT SUR LA. NATURE DE LA CHUTE ET DU PROGRÈS
d'où l'on voit que l'innocence va se retrouver comme limite extrême de la dégradation de cet être qui en est sorti.
Cette innocence, tant originelle que finale, est une abstraction, car je ne saurais admettre la pure ignorance morale. L'abstraction sert ici à envisager plus clairement le développement moral, en partant du zéro delà moralité. Mais, au vrai, chez l'homme, l'innocence n'est que l'état de celui qui ne fait point le mal, pouvant le faire ; et le développement réel consiste, non dans l'acquisition de facultés toutes nouvelles, mais dans la suite des actions et des réactions des fonctions données primitivement et de l'expérience.
Admettons, sous cette réserve, et l'innocence initiale et celle où l'excès du vice peut ramener; nous dirons: Aussi longtemps que l'être vicieux demeure dans l'intervalle de ces deux êtres semblables, — et qui oserait croire de l'homme le plus corrompu qu'il a cessé d'y être renfermé? — il est libre, et par conséquent capable de remonter vers la justice, et moralement supérieur à l'innocent que la nature ferait impeccable, non la volonté. Mais si le mal était sans remède en cette vie, la personne du pécheur se plongeant de plus en plus avant dans sa corruption, et la mort pouvant d'ailleurs à tout instant le surprendre, rien ne prouve encore que cette vie soit unique, cette épreuve, la seule qu'il puisse subir, et qu'un autre théâtre ne se retrouve point pour la suite de son développement moral.
Dans tous les cas la liberté, c'est-à-dire la possibilité du mal, et ce mal même, en fait, étant des conditions inséparables du genre de bien qu'il appartient à l'agent moral de produire, et qui surpasse incommensurablement les autres biens, il est clair que l'être ne perd point, mais gagne en perfection, quand il est placé dans ces conditions et en danger de leurs conséquences. Autrement il faudrait dire que la possibilité de la plus haute perfection qu'il nous soit donné de comprendre en ce monde, et qui consiste en la possession de soimême et en la libre réalisation du bien, que cette possibilité n'est point elle-même une perfection.
Ainsi Kant s'est trompé en croyant que l'individu a perdu à cet exercice de sa raison et de sa liberté qui a fait sortir son espèce de l'état d'innocence. Il s'est trompé en sens inverse, en pensant que l'espèce a pu profiter de ce qui, dans les premiers actes humains, était pour l'individu une chute véritable. Car, d'abord, est-il possible que l'espèce gagne en même temps que les individus perdent? Que l'espèce ait gagné dans le passé, au sens où ce gain est entendu par Kant, il ne saurait le prouver; et lui-même admet que, peu après le premier âge, l'humanité se trouva corrompue jusqu'à devenir indigne de l'existence. En fait^ l'histoire abonde en peuples souillés, en peuples perdus, et la violence, l'injustice, l'infamie des mœurs n'ont pas