DU RÔLE DES RÉVÉLATEURS
qui pussent amener des chang-emenls religieux et moraux d'une nature grave. Enfin, il est des nations chez lesquelles la religion s'est proposé un idéal supérieur à la vie et a fait effort pour l'amélioration morale de la nature humaine. C'est là que se rencontrent les révélateurs proprement dits, hommes qui ont joué dans la religion le rôle qui revient dans la .science et dans la vie politique à ceux qu'on appelle des grands hommes; car, s'élevant par la double énergie de la liberté et de la passion religieuse au-dessus du milieu où ils vivaient, ils ont fait passer leur âme dans les masses populaires. Là aussi la religion se montre susceptible de progrès, de transformation ou de décadence^ parce que l'esprit travaille sur les données de la révélation, et que les cœurs, d'un côté, descendent rapidement des cimes où l'enthousiasme les transporta, et de l'autre peuvent y remonter ou même aspirer à de plus hautes.
Il a appartenu à des révélateurs ou prophètes de relever des nations tombées très bas, ou de les initier à un idéal dont le cours ordinaire des idées et des mœurs ne les eût point mises en possession. Ce service a été grand surtout quand il a été rendu à tel peuple de qui les ressources de la réflexion étaient faibles et que la raison n'aurait jamais fait sortir de son infimité. Mais, même chez ceux qui devaient arriver par la science aux conceptions morales pures, l'enseignement religieux eut presque seul la vertu de rendre accessible aux masses un certain degré de moralité, et de donner une sanction aux bons sentiments. Je ne prétends pas que les religions n'aient servi qu'aux ignorants^, n'aient pris un empire utile que sur de certaines classes. Il est vrai qu'elles ont mis en œuvre la superstition et l'erreui', et ne se sont appuyées d'ordinaire que sur celles des facultés de la nature humaine qui favorisent le moins Taperceplion du vrai; mais il faut avouer aussi qu'elles ont donné satisfaction au principe de l'émotion, méconnu par les philosophes, et qu'elles ont fait de la foi un usage, en soi légitime, pour poser dans le monde autre chose que les froids objets de la spéculation des écoles.
Ensuite, la philosophie est individuelle, l'usage de la raison est individuel, et, en cela, ce qui fait sa grandeur fait sa faiblesse. Sans doute, il vient des temps où les conquêtes de la méthode rationnelle prennent un caractère social, mais cet avènement de la science, même très incomplet, exige des siècles de préparation, et des circonstances heureuses, et des suites de travaux d'un genre personnel, et enfin l'abandon de beaucoup de chimères, car la raison a aussi ses leurres et ses idoles. Au contraire, les religions sont contagieuses de leur nature, et non seulement elles unissent les hommes dans le présent (de même qu'elles peuvent devenir pour eux des causes terribles de division et de luttes sanglantes), mais encore elles les lient à leurs