DU SYMBOLE, DU MYTHE ET DE LA LÉGENDE
Sitôt que l'homme est pris pour symbole, il arrive aisément que l'imagination ouverte aux analogies met en rapport les événements de la vie humaine avec les accidents des objets physiques ou moraux que cette vie est appelée à l'eprésenter. L'histoire d'un personnage, dieu ou héros, devient le symbole complexe et prolongé d'une partie de Thisloire de la nature, et quelquefois de la vie de l'humanité. Ainsi se forment les mythes proprement dits; car il conviendrait, afin de ne pas confondre les genres, d'étendre plutôt le nom de légende à ces récits d'un caractère différent que compose la piété religieuse, lorsqu'elle réunit dans une personne réelle au fond, mais idéalisée, les propriétés et les actions qu'on est porté à attendre d'un prophète ou d'un Dieu à une époque donnée. La légende ne suppose point à la rigueur l'existence d'une base historique positive, et elle a l'avantage de ne pas l'exclure. Quoi qu'il en soit de la justesse de ces observations, j'userai du droit de définir, pour distinguer le mythe de la légende en attachant au premier de ces mots le sens d'un symbolisme plus physique et en tout cas plus général, au second, plus particulier, plus moral et ordinairement moins étranger à l'histoire. Mais j'ajoute que ces caractères distinctifs sont loin d'être toujours tranchés ou faciles à établir.
La critique, en parvenant à s'assurer de ce qu'il y a d'essentiel à l'humanité dans l'emploi religieux du symbole, au temps du règne de l'instinct et des productions spontanées de l'esprit, incline aisément à une erreur^ qu'explique à son tour la prédominance de la réflexion. On penche trop, sans cependant s'en expliquer clairement, à prendre les symboles pour les produits d'un travail presque volontaire et pareil à la composition allégorique d'un littérateur. Cette illusion de la science est la première difficulté qu'elle ait à vaincre pour approcher de la connaissance de l'humanité irréfléchie et des religions primitives;, aussi bien que de la nature antique du langage.
Une autre erreur a engendré de nombreux systèmes. A peine a-t-on reconnu l'importance du symbole dans l'antiquité que l'on s'est demandé quelle a dû en être la matière. Chaque mythologiste, s'établissant dans un domaine préféré, s'est efforcé alors de montrer à l'aide de rapprochements et d'indices vagues, de monuments interprétés arbitrairement, de commentaires et d'étymologies, enfin en accumulant de faibles ou vaines probabilités, que les hommes en tout temps et en tout pays avaient élevé leurs compositions mythiques sur une base unique. L'astronomie, par exemple, a été présentée comme une clef de toutes les conceptions religieuses possibles. Ainsi s'égarèrent l'esprit si ingénieux de Dupuis, et, à sa suite, l'esprit sagace et méthodique de Volney. Plus tard les études et les mécomptes
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ont forcé l'archéologue d'avoir égard au génie propre de chaque peuple, pour interpréter ses œuvres, et la lumière projetée sur des nations et sur des âges autrefois si ohscurs a dû démontrer aux savants les plus systématiques combien les créations spontanées de l'homme l'emportent en variété sur les élucuhrations de celui qui les médite. Les sujets les plus divers ont certainement offert une matière aux antiques mythologies. De plus, le penchant mythologique lui-même a été très inégalement partagé. La production légendaire a obéi à des impulsions bien différentes et réalisé plusieurs genres d'idéal. Le travail métaphysique s'est porté à l'établissement de véritables dogmes, avec des degrés de profondeur variés et des caractères qu'il n'est pas permis de confondre. Enfin certaines races paraissent, dès le commencement, s'être placées en face des essences mystérieuses du monde, dont la religion poursuit la connaissance, et n'avoir point subi ou n'avoir subi qu'imparfaitement l'influence des causes qui ont entraîné les autres. En dépit des lumières apportées dans ce sujet par la mythologie scientifique et par la philologie, il arrive encore qu'un philosophe adopte et soutienne pour les besoins de sa doctrine un système exclusif sur l'origine de la religion. Mais on peut en pareil cas .'-e demander lequel fait le plus de tort à l'autre : la philosophie de l'auteur à son système mythologique, ou son système mythologique à sa philosophie.