CHAPITRE III
Des sentiments religieux dans létat moral le plus bas.
Les principes de la critique appliquée à l'histoire, la philologie et l'étude des monuments, ont jelé la lumière sur des époques qui avaient semblé longtemps impénétrablement obscures. Les temps tout à fait premiers se dérobent toujours ; on ne peut que tenter d'en définir par hypothèse au moins la nature.
D'assez nombreux auteurs ont supposé une révélation primitive commune, de la quelle les hommes auraient divergé en plusieurs sens, de telle sorte que les religions connues de l'antiquité seraient des formes variées de la dégénération religieuse. Assurément, tous les peuples ont reçu, entre autres élémenls communs de la nature humaine, des dispositions religieuses que la liberté devait développer en espèces différentes, et il est possible de les déterminer, je crois, même par l'observation actuelle aidée de quelques inductions très naturelles. Mais admettre une religion première et unique à peu près régulièrement constituée, soit qu'on en prenne la source hors de la conscience spontanée en faisant intervenir Dieu, soit qu'on veuille bien se renfermer dans l'humanité, et qu'alors on attribue à l'homme primitif des vues, des sentiments, des raisonnements qui sont du domaine de la pensée cultivée, c'est abandonner la critique pour se faire soimême un système religieux dont on proclame arbitrairement l'universalité et la nécessité.
Une opinion plus répandue prend le point de départ de l'humanité dans ce qu'elle estime l'état le plus brut : non pas seulement dans un état d'innocence, analogue à celui que nous reconnaissons aux animaux, et relevé, dans ce cas, dès les premiers acies et les premiers mouvements de la conscience, par le sentiment de la sympathie et la notion de la justice; mais dans ïabsence totale de moralité. Or cette absence serait ici mieux nommée Vimmoral/lé, étant caractérisée par des passions ignobles ou féroces auxquelles participerait la volonté ; car, on a beau le prétendre, on ne parvient pas, et l'expérience s'y oppose, à trouver dans l'acte méchant d'un homme la naïveté, la naturalité pure d'un acte animal. Selon cette hypothèse, la conscience
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morale et religieuse se serait donc appliquée d'abord aux idées qui engendrent des pratiques injustes, basses, cruelles, et visent à les justifier, et cela naturellement, sans violer sa propre loi. La moralité aurait débuté historiquement par son contraire, ce qui ne peut qu'en rendre Torigine même inintelligible. Quant à supposer le vide parfait des notions morales, et non plus leur déviation, vainement déguisée sous ce nom d'absence, j'ai donné les molifs qui m'éloignent de cette manière de voir au sujet des origines humaines. Un motif très suffisant est celui-ci : des hommes qui auraient existé sans posséder les bases de la moralité, conscience du bien et du mal, passions opposées tant bonnes que mauvaises, c'est-à-dire jugées telles par l'agent lui-même, puissance de réflexion et de choix, liberté enfin, n'auraient pu les acquérir dans le cours ordinaire des choses, car ce n'eût pas été moins qu'une genèse nouvelle; et, avant cette genèse, nous ne pouvons admettre qu'ils fussent vraiment hommes. L'observation vient ici au secours du raisonnement, puisque nous voyons les tribus adonnées aux rites fétichistes les plus ignobles, et placées dans les plus basses conditions de mœurs, incapables de s'élever par ellesmêmes à la justice. Et pourtant elles ne sont pas totalement dénuées de conscience et de moralité, mais elles en ont conservé de très apparents vestiges.
Une dernière hypothèse que j'écarte est celle qui voit dans la diversité des races physiques, primitive ou acquise, ainsi que dans l'action du climat et du régime, la cause exclusive des variétés morales humaines. Je ne nie point cette cause, mais je crois avoir montré qu'il fallait mettre au-dessus d'elle l'unité de la nature de l'homme, et comment, cela fait, la liberté, les actes et leurs conséquences nécessaires nous permettaient de rendre compte des phénomènes les plus importants et de subordonner dans l'histoire la physiologie à la morale. Si l'on veut cependant que certaines races aient été^ par nature, incapables des notions humaines et, par suite, de progrès, car l'un ne va pas sans l'autre, et qu'on doive les envisager dans une sorte d'état moyen entre l'animal et l'homme ; si l'on pense que certains climats excessifs opposent un obstacle insurmontable au développement moral, j'avoue que je manque de preuves positives contre ces opinions. Mais je puis tout expliquer en les négligeant. Si je devais les accepter, il me suffirait pour y satisfaire de borner mon étude à l'homme véritable et aux lieux où cet homme-là peut vivre.
Il faut donc envisager l'origine des idées religieuses dans ce même milieu de la conscience où nous avons cherché celle des premiers actes, des premiers mérites et des premières fautes. Mais les actes et les sentiments moraux n'avaient à se développer que dans la sphère
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des relations entre lionames. Les idées religieuses impliquent de plus les relations réelles ou supposées de l'homme avec des puissances invisibles, et spécialement avec celles qu'il se représente derrière ce que nos sciences appellent les forces de la nature. Si nous parvenions à nous représenter ces derniers rapports avec quelque exactitude, nous n'aurions peut-être qu'à descendre dans notre propre conscience, dont le fond n'a pas dû changer, pour retrouver et suivre les traces des sentiments et des pensées de nos premiers ancêtres.
Les critiques qui ont abordé sans préventions les questions de haute antiquité morale ont souvent parlé de l'enfance de l'esprit humain, de la force de ses impressions avant toute habitude prise, et de la spontanéité de son imagination et de ses jugements. Toutefois, il y a loin de quelques lieux communs à une idée tant soit peu adéquate de la situation d'une conscience neuve en face de la nature. C'est qu'il est besoin d'un grand et rare effort d'oubli, pour ainsi parler, à celui qui veut restituer en soi l'homme primitif, unique moyen de comprendre ce que 1 homme primitif a dû être. Observons seulement combien l'éducation nous insinue dès l'enfance, et combien les usages sociaux, les exemples, l'expérience et la science acquise au travail de l'humanité nous transmettent d'idées étrangères à nos premiers mouvements et à nos tendances natives ! Nous sommes dans la tradition et l'habitude, c'est-à-dire sous l'autorité du genre humain; les plus indépendants d'entre nous y vivent et s'y meuvent. On nous initie d'abord à des langues artificielles et rationnelles (elles le sont au moins relativement), qui suffiraient presque pour nous rendre les inspirations du genre primitif impossibles, plus tard incompréhensibles, quand l'histoire nous les rapporte. Par là le plus ignorant des hommes est aujourd'hui en possession d'un puissant système d'idées abstraites. Les maîtres que nos impressions d'enfants et nos premières études nous font paraître instruits de toutes choses ne nous apprennent sur l'ordre concret que des vérités fort éloignées de satisfaire l'ambition instinctive du savoir ou du croire; mais ils nous accoutument peu à peu à une sage ignorance. A mesure que le moment vient de nous apercevoir que nul ne sait ce que nous-mêmes nous ne savons pas, l'habitude de voir les phénomènes nous rend moins vif le besoin de les comprendre; et même, le plus souvent, les faits bruts se substituent pour nous à la raison, et nous cessons d'être surpris de ce que nous voyons toujours et qu'on a toujours vu. La coutume prend en grande partie la place des besoins philosophiques ou religieux. Enfin l'histoire des faits longuement éprouvés, les lois qui en résument l'observation constante, la science arrivée à lier et à prévoir tant de choses, nous instruisent aussi à regarder le monde comme un ordre impersonnel, invariable, nous désintéressent pour ainsi dire
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des plus grands phénomènes et nous communiquent une tranquillité, une sérénité, une absence totale de passion par rapport à la nature. Tout autre était la position des premiers hommes, tout autre elle fut longtemps pour leurs successeurs, jusqu'à ce que le trésor des acquisitions et des créations humaines eût couvert les impressions originaires ; et encore le règne de ces impressions se prolongeait dans les religions qu'elles avaient produites. Faisons donc abstraction et de tout ce que nous savons aujourd'hui des lois naturelles, el de notre résignation devant les accidents météorologiques, et de la retenue que nous imposons en nous à l'imagination et à la croyance ; dépouillons-nous de nos habitudes rationnelles et de cet espi'it presque tout artificiel qui est maintenant le nôtre. Qu'ont dû sentir, qu'ont dû penser des âmes tout à fait neuves, dans l'attente et au spectacle de ces phénomènes dont nous sommes devenus les témoins si raisonnables, quoique noire vie en dépende toujours? L'homme primitif ne s'étonnait point de lui-même, et ses rapports avec ses semblables lui semblaient simples et clairs, déterminés qu'ils étaient par des fonctions intellectuelles et morales que sa réflexion n'avait pas encore analysées. Mais vis-à-vis de la nature son ignorance était bien profonde, car elle était plus profonde que la nôtre, et pourtant toutes ses passions étaient en jeu : l'amour, la haine, l'espoir, la crainte, tous les transports et toutes les jouissances. Il n'avait aucune idée de cette matière, tantôt posée inerte, et tantôt universellement créatrice, qui devait plus tard être un préjugé à peu près universel. Bien au contraire, il se représentait toutes choses à sa propre image, ne connaissant un peu que lui-même. Il voyait donc parloutune vie et des passions comme les siennes, et des volontés derrière les etTets de toutes les causes inconnues, — ce qui n'était point une erreur touchant le vrai fondement de l'idée de cause. — Le langage, dans sa sève spontanée et enivrante, apportait cette illusion comme une loi à celui qui ne savait parler de la chose et des actions ou propriétés de la chose qu'en la personnalisant et la faisant agir ou souffrir avec les qualités d'une personne. Les plus savants hommes du monde n'ont pas encore appris à s'exprimer autrement. Nous en verrons les effets en étudiant les créations mythologiques des tribus aryennes.
L'homme primitif, quand il a rangé directement ou indirectement les objets naturels sous l'espèce de la personne, a obéi à la même tendance qui a fait de tout temps généraliser à faux les esprits que leur ignorance empêchait de généraliser selon le vrai. La généralisation est un besoin intellectuel, et ce besoin doit être tout-puissant quand l'expérience et l'étude n'en ont pas encore manifesté le danger, puisque nous le voyons, après beaucoup d'épreuves malheureuses, engendrer tant de systèmes vains et soutenir tant de préjugés. C'est à la fois