ETAT MORAL VARIABLE
pour cet usage. Sa vertu se communique par le contacl ou résulte de certains mélanges, ordinairement hideux. Il sert aux enchantements : une liqueur dont on l'arrose, en donnant une promesse, doit faire mourir au moment où Ton y manque; la femme qui jure fidélité à l'homme avale une ràpure de fétiche; de même, un aliment convenahlement enchanté devient nuisible à celui à qui on le desfine, etc. La divination, nécessaire à qui veut connaître les griefs ou les désirs d"un fétiche, se pratique d'une manière usitée en tout temps et qui ne varie que dans la forme : il ne s'agit que d'interpréter le hasard ; on y parvient, par exemple, en laissant tomber certains corps dont la disposition et les figures sont révélatrices pour celui qui s'est rendu habile dans cet exercice. Tout l'art consiste, en n'y supposant point de fraude, à se faire des règles suffisamment larges, puis à mettre d'accord les inspirations personnelles, qui ne manquent pas de s'offrir, avec ce qu'il y a d'indéterminé dans l'application de ces règles. Les devins de notre âge ne procèdent pas autrement, et il peut leur arriver, comme à ceux de l'antiquité^ d'être leurs premières dupes. Ce dernier cas, assurément, est le plus rare aujourd'hui. Cependant il n'est pas douteux, pour citer ici un genre de faits voisins et des plus à la mode, que nombre de ceux qui ont fait parler l'oracle des tables, ou tourner la baguette divinatoire, ou osciller le pendule explorateur, ne produisent et ne règlent involontairement leur action musculaire de manière à donner lieu aux effets que leurs idées et leurs passions du moment rendent présumables à leurs yeux. Mais quand ce qui n'était d'abord qu'un jeu devient une profession, ou lorsque le talent qu'on n'avait employé que sous l'impulsion d'une passion individuelle et sincère est mis au service des passions d'autrui, qui nous touchent fort peu, il est naturel que la spontanéité diminue, tende à s'éteindre, et que le charlatanisme commence.
Revenons au culte des fétiches. C'est par la nature des sacrifices qui leur sont offerts que se trahit surtout l'état moral d'une tribu. Les mêmes principes de religion suggèrent là des pratiques innocentes, ici des rites atroces. Partout où les voyageurs ont observé les hommes à l'état le plus inférieur de religion et de société, ils ont trouvé tantôt la paix et des moeurs douces et bienveillantes, tantôt des habitudes de perfidie et de cruauté sans frein et la passion de l'anthropophagie. Dans le premier cas, le vice dominant, enraciné, comme je le crois, à la suite du premier usage de la liberté, est cette paresse incurable qui rend la bonté même un défaut, faute de constance et de fermeté. La sensibilité est vive, mais les impressions fugitives. La moralité ne vaut que ce que valent les sentiments naturels. La réflexion qui pourrait les lixer et les élever à la justice est devenue impossible, comme