ÉTAT MORAL VARIABLE ET SACRIFICES CORRESPONDANTS
tout ce qui exige un effort propre de la conscience. Enfin Tliommeest tellement livré à ses impressions, quelles qu'elles soient, que le plus doux peut toujours être conduit à la cruauté par la peur, grâce à l'idée d'une divinité malfaisante qu'il faut satisfaire : unique hypothèse à sa portée pour expliquer les maux qui viennent l'accabler. C'est ainsi qu'à Tahiti même on connaissait les sacrifices humains.
Dans le second cas, la haine du travail est encore à signaler, car elle est caractéristique de toute déchéance morale. Mais l'activité des personnes s'est portée alors vers la passion de lutter et de dominer, et une grande énergie s'y est déployée. La guerre n'est pas seulement un accident produit par une violente excitation passagère ou par la nécessité de la défense, elle est la profession virile, la chasse par excellence, un moyen de sentir les passions dans leur plus haute intensité, puis d'augmenter sa vie et sa force en s'appropriant des vies étrangères, c'est-à-dire en mangeant la chair de l'ennemi. La passion dominante de l'homme, en cet état, est donc la haine; l'exercice unique de l'intelligence est la combinaison des moyens de tromper, car la ruse n'est pas moins essentielle que la violence à l'idée de la gueiTe; la maxime fondamentale de la vie est que l'homme vit de l'homme, et qu'il faut être le plus fort. Un renversement si complet des sentiments spontanés primitifs s'explique par les conséquences morales des premiers crimes, par la perversion de la conscience et l'habitude de faire du mal, contractée quelquefois, il est vrai, dans des circonstances terribles. Quand on suppose, au contraire, que tel dut être le commencement de l'humanité selon la nature, on se rend incompréhensible le commencement de l'humanité variable, c'està-dire morale.
Sans doute la passion de vivre de la substance d'autrui ne se développe pas au point de supprimer les sentiments de famille et de tribu ; autrement l'homme perdrait jusqu'au fondement des relations animales et disparaîtrait de la surface du globe. Mais la vie de tribu est profondément atteinte dans sa moralité par cette suprématie de la force, d'où proviennent les castes, les privilèges, les chefs à pouvoir absolu; et le principe de la famille est altéré par l'abais.sement de la femme, qui devient la proie du plus fort, et que son maître, dont elle ne partage même pas la table, emploie comme un esclave à tous les travaux qu'il méprise, en leur devant ce qu'il a de bien être. Toutefois il faut convenir que les mœurs domestiques sont au moins aussi corrompues par le libertinage et la promiocuité des tribus vouées à la mollesse, au milieu desquelles la jalousie est à peine connue, que par l'abus de la force où les mœurs de harem prennent leur origine.
Voyons maintenant ce que sont la religion et les sacrilices dans
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ces sociétés qui représentent le crime réduit en système et passé à l'état de coutume. Qu'oITrira-t-on aux. fétiches, ou même à d'autres divinités d'un concept plus élevé, mais que l'on suppose animées dépassions cruelles? On leur offrira du sang, le plus précieux de tous les dons. On leur sacrifiera des prisonniers de guerre, el cela par masses, si l'on peut. On mangera solennellement la viande de ces sacrifices, et la distribution sa fera selon la formule : les corps pour le peuple, les têtes pour le chef, le sang pour le fétiche. On bâtira des monuments avec des crânes, on déposera des corps humains dans Its fondements. Mais si l'on croit le fétiche irrité, le peuple lui-même devra fournir les victimes; on sacrifiera des enfants, ou des malheureux hors d'état de se défendre, sur la tète desquels on amassera symboliquement la responsabilité des transgressions populaires. Enfin le désir de faire honneur à des morts de distinction et de consacrer dans leurs obsèques le droit de la force, dont ils ont joui de leur vivant, engagera à sacrifier sur leurs tombeaux des femmes, des esclaves, et jusqu'à des ministres de leurs volontés, naguère tout-puissants. D'autres motifs encouiagent à ces sacrifices : par exemple, la raison d'Etat, car ils assurent aux chefs une garantie barbare contre l'empoisonnement ; ou encore la superstition, cette idée que l'àme du maître sera accompagnée et servie par les âmes des esclaves. Cette dernière raison fait comprendre la coutume si j^épandue d'enterrer près des morts divers objets ou communs ou précieux à leur usage, bien que, souvent, on puisse n'y voir aussi qu'une sorte d'hommage pieux et une prolongation fictive du droit de propriété.
11 ne faut point s'étonner de trouver la croyance à une autre vie, chez des hommes d'un esprit si peu développé. Il est vrai que certains peuples, soit fétichistes, soit même élevés à une vue supérieure, montrent de l'indifférence et de la stupidité quand il s'agit d'étendre le concept de la vie personnelle au delà du présent. Mais le plus grand nombre se porte très naturellement à cette induction et admet sans peine des tbéàtres différents pour la manifestation d'une même essence spiriluelle. On est loin de ces abstractions savantes, qui établissent des êtres artificiels, matière pure d'un côté, esprits purs de l'autre. Mais aussi l'étude des lois par lesquelles la vie et la pensée se lient à l'organisation n'oppose pas l'obstacle de l'habitude aux notions naturelles qu'on se fait d'une autre vie et d'une autre organisation, avec des propriétés plus ou moins étendues, mystérieuses, mais néanmoins imaginables. Dès qu'il n'y a point opposition absolue entre la vie et la mort, dès que tout semble animé dans la nature, et que lame, l'esprit, le souffle, idées identiques et aussi anciennes que l'humanité, sont employées à représenter quelque chose de permanent et de fon-