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DES MŒURS POLYNÉSIENNES

convulsions des entrailles des chiens el des porcs. Mais l'anthropophagie ne régnait point à Tahiti, ou du moins elle en avait disparu, ne laissant après elle que le simulacre de l'oblation de l'œil de la victime humaine à la bouche du chef de la nation. En revanche, on sait ce qu'il en était de la licence des mœurs. Si ces insulaires étaient plutôt débonnaires que féroces, si leurs guerres étaient moins fréquentes et moins barbares, leur lien social un peu plus étendu qu'ailleurs, ils avaient les vices de la paix, et, si j'ose ainsi parler, les vices de l'abondance et du bonheur. Non seulement l'esprit conjugal était chez eux aussi relâché qu'il peut l'être, mais leur île était le siège d'une société d'hommes et de femmes qui érigeaient la débauche en principe et la pratiquaient, à ce point que l'infanticide, prévu et prescrit, devenait même une ordonnance superflue. Ces hommes n'ayant de loi que le plaisir passaient du plaisir au caprice et à la cruauté : phénomène moral étrange et cependant certain. Ainsi, tandis que les naturels de la Nouvelle-Zélande prenaient le chemin de l'anéantissement par la passion du meurtre et conservaient comme dernier palladium la loi de famille, ceux de Tahiti attaquaient le principe de la population jusque dans sa source, autre manière de nier l'amour et de détruire la vie. Des sociétés semblables existaient dans d'autres îles, citées pour Vinnocence de leurs habitants (Mariannes). C'est que la nature morale admet deux formes opposées de corruption, dont les exemples sont partout. Toutes deux sont le renversement de la justice et de l'amour, l'une par la guerre systématique^ universelle, l'autre par l'abandon des mœurs conjugales en faveur d'une soite LVomnigamie.

11 ne faudrait pas se laisser séduire à cette douceur des mœurs qui en suit le relâchement. Le mal ne se justifie point par des compensations, ni par l'idée qu'il pourrait être autre qu'il est ou plus grand. Ainsi, la femme est certainement moins opprimée et maltraitée dans une tribu qui connaît à peine le mariage et ignore la jalousie, surtout si l'on y vit presque sans travail, que chez des peuples actifs et laborieux qui lui font porter le bât ou qui sanctionnent la loi matrimoniale par des peines terribles. Mais pour comparer ces conditions sociales, au point de vue moral, on doit se rappeler que les vertus apparentes qui procèdent d'indifférence et de faiblesse ont peu à reprocher aux crimes et aux vices mêlés d'énergie et de dignité.

Les plus doux d'entre les Polynésiens, aussi bien que les plus féroces, n'avaient qu'une faible idée du Juste et du respect de la personne. On connaît assez leur penchant au vol, leur perfidie, leur mobilité simienne. De plus ils reconnaissaient des castes. Les rejetons de quelques familles, prêtres ou chefs, étaient entourés de véné-

ration, mais l'homme du commun comptait peu, et sa vie était matière à sacrifices.

Si les races américaines diffèrent des races océaniennes par le sang et par le langage, elles ont au contraire avec elles une analogie morale et religieuse très marquée, lorsqu'on les observe à l'état de tribus. Cette ressemblance s'explique par la perversion semblable des mœurs, c'est-à dire par la sujétion aux mêmes vices à la suite des premières épreuves de la vie, et par un développement pareil des idées liées au même état de moralité abaissée.

Mon sujet me dispense heureusement de recherches et d'hypothèses sur l'origine, les variétés, les caractères ethnographiques ou autres de celles des peuplades que les conquérants européens trouvèrent sans monuments, sans connaissance de leur passé, même récent, établies sur des territoires dont elles ignoraient l'histoire, et dans un état de dispersion et de diversité étonnant. Des centaines de tribus se partageaient telle région continentale, où elles offraient souvent des coutumes aussi variées que si chacune d'elles eût occupé une position insulaire. C'est que, même quand elles avaient une origine commune, qu'elles ne savaient pas avoir, chaque famille, ne communiquant avec ses voisines que pour s'entre-tuer, s'était formé des mœurs et des notions particulières, selon les exemples reçus des ancêtres prochains et les conditions d'existence plus ou moins misérable qu'elle subissait. Les langues, pour lesquelles il n'y a pas de principe de fixité dans la barbarie, étaient venues à se fractionner presque autant que les tribus qui les parlaient. Enfin rien n'était si ordinaire, ainsi que le prouvent les relations des voyageurs, que de trouver, à de faibles distances les unes des autres, des peuplades abruties, d'autres notablement intelligentes, d'autres qu'on aurait crues à l'état de simplicité primitive, si elles n'avaient fait la guerre et mangé des prisonniers, et d'autres qui étonnaient l'observateur par des coutumes tout à fait singulières dans l'infamie. De ce nombre sont ces tribus californiennes qui admettaient des hommes efféminés, non seulement dans une institution de débauche publique, mais aussi dans le mariage régulier, en leur imposant les travaux estimés être le lot de la femme. Citons encore ces tribus de la Floride qui poussaient l'horreur du mariage entre parents jusqu'à ne se permettre d'alliances qu'avec l'étranger, en conséquence de quoi elles donnaient à manger aux chiens les petits enfants du sexe féminin, pour n'avoir pas à les faire servir un jour à la propagation de races ennemies. (Voir le Recueil de mémoires de Ternaux-Compans.)

Le développement religieux des tribus américaines était inégal ; ici très apparent, comme dans le nuid-ouest; là, presque insaisissable,

comme chez plusieurs groupes floridiens, californiens, caraïbes, ando-péruviens et brésiliens. Sous le dur climat, sur le sol infertile des terres australes, on retrouvait et on retrouve encore, malgré Tabrutissement et la sauvagerie, quelque chose de la moralité relative des races boréales, avec des idées religieuses plus obscurcies ; à l'extrême sud, des hommes tombés au dernier rang. En dehors des centres du Pérou et du Mexique, et du nord du continent, les diverses peuplades n'ont en général montré aux voyageurs que des superstitions infimes, la crainte des esprits, c'est-à-dire de l'inconnu, la foi aux songes et la disposition atout faire pour en suivre les indications imaginaires. S'il y avait des sortes de dieux, c'était sans autels, ni temples, ni noms, au gré des jongleurs qui imaginaient des influences mystérieuses. Si la croyance aux âmes se faisait jour, elle demeurait le plus souvent indistincte, aussi bien que lidée d'une vie future. Je trouve pourtant quelque part la notion curieuse et naïve d'une âme placée sous chaque battement artériel et d'un génie chargé d'emporter après la mort celle qui fait le battement du cœur. Un respect instinctif des grands corps célestes, une tendance à l'adoration, quoique sans culte positif, se marquaient assez fortement chez quelques race.'^, analogues par leurs dispositions à celles qui peuplèrent le Pérou. En somme, le trait commun à toutes était la superstition contagieuse qui;, développée spontanément chez l'individu, arrive de temps à autre à produire sur une tribu entière les effets de la manie la mieux caractérisée. Et ce trait convient bien à des hommes assez éloignés de toute raison et de toute vertu pour n'apporter ni règles ni suite à l'usage de l'imagination, leur faculté intellectuelle dominante.

Une comparaison suivie des tribus de l'Amérique avec celles de rOcéanie nous montrerait des deux côtés la même série : en premier lieu, des groupes descendus à la vie la plus basse, au plus sale régime de nourriture et d'habitation : des notions, faut-il dire religieuses? presque nulles, et voisines du fétichisme; un état de l'e.^prit si intime que les distinctions d'homme à homme et de peuplade à peuplade ne portent guère que sur la nature des passions, ou douces ou féroces, et naturellement peu stables^ quelles qu'elles soient ; ensuite, des groupes éthiquement plus développés, mais dont la raison, ajoutée aux passions, pervertit les mœurs plus qu'elle ne les ordonne, et dont le goût du plaisir est le caractère. Cette classe, même avec la coutume de l'anthropophagie, a produit quelquefois, pour l'observateur, l'illusion d'une certaine innocence. Au reste, les races qui la composaient, en Amérique, étaient plus barbares que les races polynésiennes analogues, aux époques relatives où les unes et les autres ont pu être observées; elles avaient des religions beaucoup moins distinctes, et souvent paraissaient n'en avoir aucune, ce qui signifie que leur mora-

lité ne s'élevait plus jusqu'au besoin de justifier leur vie par des hypothèses. Les derniers groupes, et les plus élevés en intelligence et en ressources, comprennent les tribus qui systématisent la férocité des mœurs, tendent à en porter le principe dans la religion et possèdent quelques linéaments de mythologie. Telles sont les races américaines communément désignées sous le nom de Peaux-Rouges, qui parcouraient les territoires actuels du Canada et des États-Unis, où leurs faibles débris subsistent encore, et que l'on croit avoir fourni à l'empire du Mexique les principaux éléments de sa population et de ses cultes atroces.

Les missionnaires ont cru recueillir parmi ces tribus des essais de cosmogonie, et même quelques traditions positives. Mais le tout est pauvre et peu sur. On ne peut s'empêcher de craindre que des hommes éminemment mobiles, à l'imagination flottante et presque sans souvenirs, n'aient souvent rendu à la curiosité des blancs^ avec quelques altérations fort naturelles, ce que ceux-ci avaient depuis peu livré de pâture à leur crédulité. La plus sérieuse des notions ainsi recueillies est sans doute celle d'un déluge, parce qu'on la trouve presque partout, et notamment dans la mémoire de peuples arrivés à des établissements stables, comme les Aztèques et les Muyscas; mais on n'en saurait tirer une conclusion générale, les traits dont elle est accompagnée étant de ceux que l'imagination joint toujours à une donnée de ce genre, et la géologie du sol américain se trouvant propre à l'expliquer par les traces de grandes inondations locales qui y ont été relevées (A. de Humboldt).

Ce qui est bien certain^ c'estque les Peaux- Rouges êidÀeni les plus intelligentes et les plus actives des races du Nouveau Monde, et possédaient les rudiments d'une civilisation et d'un système religieux dont nous verrons les développements se produire dans le Mexique. Quelques-unes de leurs tribus avaient des établissements agricoles, un commencement de pictographie, des idées de métempsychose, un culte des morts avec certains procédés de momification, des fêtes commémoratives, enfin des images symboliques de leurs Manitous, qu'elles invoquaient soir et matin dans les temps de crise. Le concept du Grand-Manitou ou Grand-Lièvre était un effort commun à toutes pour élever la religion au-dessus du caprice individuel. Mais sitôt que ce Grand-Etre commençait à se définir, il revêtait celui des attributs humains auquel on rendait le plus d'honneur, et ne manquait jamais de devenir un dieu de la guerre.

En général, la direction que ces tribus devaient prendre, si elles parvenaient à l'organisation politique et religieuse, n'était que trop bien déterminée par leur état moral, que dominaient la cruauté et le penchant à l'orgie, la passion de faire souffrir et celle de perdre la

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