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CHAPITRE VI

Examen des hypothèses sur l'état sauvage.

L'opinion qu'on doit se faire de la place occupée par les religions inférieures dans l'histoire de l'humanité dépend de celle qu'on embrasse sur le primitif état mental de l'homme. Si l'esprit de l'homme a été assez infirme à l'origine pour .que les premières imaginations venues, les premières suppositions spontanées sur la liaison des phénomènes, sur leur essence cachée, sur les causes des biens et des maux, et des accidents de la vie, aient déterminé sans réflexion ses croyances; si non seulement nulle notion morale correcte ne l'a guidé dans les idées qu'il s'est formé de ceux des rapports des choses qu'une intelligence mieux conduite devait plus tard envisager sous des aspects de raison et de justice, mais si même on peut dire que la nature a d'elle-même posé l'entendement de cet être dans un état de violation (non de simple absence, comme chez les animaux) des règles de pensée et de jugement destinées à être un jour son idéal; si, en un mot, il a débuté dans la vie par le vertige mental, avec les seules corrections que peuvent y apporter l'imitation, l'habitude, l'autorité du fort sur le faible, alors il est juste de regarder, suivant l'opinion aujourd 'hui la plus commune, les tribus sauvages comme nous offrant la représentation assez bien conservée des premières familles humaines. Si, au contraire, on admet, comme je l'ai fait, que les commencements de l'homme ont dû être ceux du vrai homme, c'est-à-dire pourvu de qualités spécifiques dont l'origine par voie de progression continue ne s'expliquerait pas, il faut voir, dans les tribus sauvages, des races plus ou moins dégradées et dégénérées tant pour l'intelligence que pour la moralité, et, dans leurs idées et pratiques de religion, dans la nature basse, arbitraire ou méchante de ces idées et de ces pratiques, des produits d'altération et de corruption des premières imaginations naturelles des hommes touchant leurs rapports avec les puissances invisibles et les actes par où l'on peut se les concilier.

L'assimilation de l'état sauvage à ïétat de nature date de loin et paraît avoir sa source dans une idée confuse, corrélative de l'étymulogiedu mot sauvage {silvaficus). On se représentait Ihomme naturel,

228 CONFUSION DU SAUVAGE ET DE l'hOMME PRIMITIF

avant la société civile et les conventions artificielles, errant dans les forêts, vivant sans travail, n'obéis::ant encore à aucune loi, si ce n'est naturelle, et il semblait tout simple d'imaginer que l'homme des tribus actuelles n'était toujours que cet homme-là ou resté ou redevenu tel qu'il est et qu'il doit être en dehors de la civilisation. L'idée du secundum naturam vivere, conservée par tradition stoïcienne dans la haute littérature, et liée dans l'esprit des jurisconsultes à celle du droit naturel, s'appliqua avec peu de réflexion et une fausse interprétation de la maxime philosophique au genre de vie des hommes dont certains récits de voyageurs, au xvi^ siècle, se prêtaient à former un idéal de naïfveté originelle. « Les loix naturelles leur commandent encores, écrivait Montaigne, fort peu abbastardies par les nostres : mais c'est en telle pureté qu'il me prend quelquefois desplaisir dequoy la cognoissance n'en soit venue plus tost, du temps qu'il y avoit des hommes qui en eussent sceu mieux juger que nous. Il me desplaistque Lycurgus et Platon ne l'ayent eue ; car il me semble que ce que nous voyons par expérience en ces nations-là surpasse, non seulement toutes les peintures dequoy la poésie a embelly l'aage doré, et toutes ses inventions à feindre une heureuse condition d'hommes : mais encore la conception et le désir mesme de la philosophie. Ils n'ont peu imaginer une naïfveté si pure et simple, comme nous la voyons par expérience : ny n'ont peu croire que nostre société se peust maintenir avec si peu d'artifice et de soudeure humaine (1). »

C'est ainsi que se fit, pour la philosophie abusée, l'alliance de l'idéal de l'homme avant la culture, heureux et vertueux, avec l'expérience imaginaire des nations où le vice serait encore inconnu, pendant que, d'autre part, la religion intolérante et fanatique favorisait l'extermination des pauvres idolâtres par les aventuriers chrétiens non moins vicieux et cruels que leurs victimes. Le « bon sauvage » devint un lieu commun littéraire, et fournit à l'éloquence de Rousseau son thème favori d'accusation contre la société civilisée. Rousseau, pessimiste en son jugement sur l'état actuel de l'humanité, négateur du progrès moral qu'on attribue au développement des lettres et des sciences, était optimiste quant â la question d'origine : « Tout est bien sortant des mains de l'auteur des choses. » L'école utilitaire et progressiviste, aujourd'hui dominante, a pris le contre-pied de ce jugement. Optimiste jusqu'à l'utopie, en son opinion sur le progrès et sur l'avenir de félicité et d'amour où, suivant elle, il doit nécessairement nous conduire, elle est relativement pessimiste quant au passé. Je dis relativement, parce que le mal n'est à ses yeux que le bien diminué, pris régressivement dans la ligne du progrès continu. Mais ce

(Ij Essais, \: 30 et toute lu suile.dc ccl iucroyablc chapitre dci Cannibales.

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