‹ Introduction à la philosophie analytique de l'histoireChapitre 94 sur 243 · IDENTITÉ DU CIVILISÉ COMMUN ET DU SAUVAGE · texte numérisé non relu

IDENTITÉ DU CIVILISÉ COMMUN ET DU SAUVAGE

point de vue n'en oblige pas moins la doctrine du progrès universel, ou évolution, qui suit et absorbe celle des progrès de Fesprit humain à rabaisser le plus possible ce qu'elle croit être l'état mental de l'homme sans culture, afin de le rapprocher de celui de l'animal et d'exalter d'autant plus, par comparaison, l'état actuel.

On a donc continué de tenir sans preuve les idées et les mœurs des sauvages pour le tableau en grande partie fidèle des commencements de l'esprit humain et de la vie humaine, avec cette difTérence qu'on s'en forme à présent l'opinion la plus défavorable possible : non pas toutefois l'opinion d'un état corrompu et perverti, — loin de là, car on contredirait l'hypothèse où l'on se place, — mais simplement privatif en fait d'intelligence et de moralité. Ce système ne pourra pas se maintenir plusquenafait l'ancien, maintenant que nos relationsplus étendues et plus intimes avec les tribus africaines nous forcent de reconnaître que les hommes de ces tribus, pris individuellement, considérés dans leur caractère et leurs aptitudes mentales, abstraction faite de leurs habitudes et coutumes, et de Tinstruction et des arts qui leur manquent, ne diffèrent pas autant qu'on le croyait des individus qui forment une partie considérable des masses populaires chez toutes les nations de haute civilisation. Imaginons qu'on retranche de ces dernières, non pas l'élite qui pense, mais, au contraire, le troupeau confus des hommes sans initiative, qui n'ont d'idées et presque de sentiments que communiqués par les autres, réglés par des institutions et des mœurs que d'eux-mêmes ils ne songeraient jamais à contrôler; qui ne sont capables ni de déductions tant soit peu serrées ou tant soit peu prolongées, ni d'inductions correctes de la moindre portée, ni de jugements sur l'abstrait ; qui sont sujets enfin à toutes les imaginations de hasard sur les causes, et ne sont défendus des aberrations qui pourraient êtrela conséquence de leurs fantaisies que par la pression et l'autorité du milieu, de la religion et de la loi; que restera-t-il? Une petite minorité de chaque peuple, seule en possession réelle et soutenue du trésor des connaissances acquises, et de la volonté et des moyens de les transmettre ; seule apte à douter, critiquer et améliorer, seule capable de se régler par des idées générales, de créer, de perpétuer des sciences d'observation et de raisonnement, d'inventer les arts, de constituer une législation, un État. Or, cette élite n'est point un peuple, une nation ; elle ne doit point ses qualités à l'hérédité, au privilège d'une race ; elle baigne incessamment, en sa source et en son cours, par tous les côtés, dans le grand courant de cette nation où l'on pourrait se croire permis de distinguer profondément l'une deTautredeux espèces, l'une de sauvages, s'ils étaient seuls, et l'autre de civilisés. Au reste, on ne sait que trop, quoiqu'on n'aime point en démocratie

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