‹ Introduction à la philosophie analytique de l'histoireChapitre 95 sur 243 · IDENTITÉ DU CIVILISÉ COMMUN ET DU SAUVAGE · texte numérisé non relu

IDENTITÉ DU CIVILISÉ COMMUN ET DU SAUVAGE

à s'arrêter sur celte fâcheuse vérité, qu'il n'y a vraiment pas société entre ces deux espèces. Elles ne sont pas le même monde, et chacun ne communique Lien qu'avec ceux de son monde.

Les sauvages ont les mêmes aptitudes générales que les hommes de la partie la plus inculte des sociétés civilisées; ils les ont moins développées et moins visibles pour deux raisons : 1° l'hérédité psychologique qui existe toujours à quelque degré dans les races (encore bien qu'on s'en exagère les effets, que l'expérience ne montre pas dominants en chaque race donnée) fait naître dans les tribus sauvages des individus mal disposés pour la réflexion et les généralisations désintéressées, peu portés à raisonner leurs sentiments; 2° l'éducation n'y transmet que la coutume, et l'instruction nécessaire au progrès de la pensée ne s'y donne que de routine etbornée aux besoins immédiats. Mais ces deux circonstances, si nous voulons bien nous en rendre compte, ne feront que nous obliger mieux à reconnaître l'égale présence, des deux parts, des capacités naturelles fondamentales, qui sont après tout celles de l'homme : le pouvoir de généraliser, de former des concepts, de les lier par des raisonnements bien ou mal construits; la parole application des concepts, puisque tout radical dans une langue est une idée générale ; la faculté de spéculer sur les possibles, de se livrer à l'hypothèse et, en un mot, de croire — par conséquent de savoir, l'opposition de ces deux états de l'esprit étant essentiel dans la conduite de la vie. A ces qualités caractéristiques, sans en mentionner de plus particulières qui en sont les corollaires, il faut ajouter les vices caractéristiques, deux au moins, qui sont visiblement communs de part et d'autre : d" le vertige mental, l'inclination de l'esprit à croire sans raison, c'est-à-dire à porter le jugement de réalité sous la simple et forte impression de la présence de l'idée; 2" la disposition morale à laisser prononcer la passion dans les questions de justice. Ces deux vices sont des traits qu'on pourrait dire conservés de l'animal chez l'homme, si l'animal pouvait avoir des vices moraux, mais il ne peut pas(l); car il est incapable d'opposer en pensée la réalité à l'impression que ses sens ou sa mémoire et son imagination passive (2) lui apportent, aussi bien que de distinguer entre

(1) On appelle vice chez l'aulmal, en uu sens tout particulier, outre certains défauts physiques, les traits de caractère, ou ualifs, ou acquis, non pas qui seraient des anomalies ou des causes d'infériorité pour lui relativement à sa vocation naturelle (il n'importe qu'il en soit ainsi ou non), mais simplement qui nuisent à l'usage que nous entendons tirer de lui.

(2) Hume déflnissait la croyance parla force et la vivacilé de l'impression; sa définition aurait donc bien convenu au genre de déterminativité mentale de l'animal : tellement bien, que toute impression en pareil cas est suffisamment forte s'il n'en survient pas une autre qui soit inhibitive de l'effet de la première. Aux impressions et aux idées qui s'y rattachent directement il faut

Page 1