ANALYSE DE LA DÉCHÉANCE MORALE
d'idées fausses et ouvert aux superstitions, il est difficile de le dire, mais il ne l'est pas moins de spécifier en quoi ils devraient encore se distinguer des peuples qui n'ont jamais atteint la civilisation.
Je sais que l'hypothèse dont je trace une esquisse n'a rien qui répugne, au moins pour les conséquences que j'en envisage, au principe de Tévolutionisme; il n'y a que l'hypothèse elle-même qui lui soit inacceptable, mais l'hypothèse n'est ici qu'un moyen d'analyse et de discussion. Au demeurant, comme les partisans de révolution admettent, dans les générations actuelles des civilisés, une part dMnévita- Lles réfractaires, et même de criminels-nés^ malgré le contresens que cette expression implique, — ce sont les inadaptés et les victimes d'un trop régressif atavisme, — rien n'empêche qu'ils n'admettent aussi le retour général à la sauvagerie, dans l'hypothèse impossible de la suppression révolutionnaire des adaptés. Ce renversement aurait le simple eiïet de remplacer une population actuelle par une autre ramenée aux qualités et à l'état prétendus primitifs. Toute la différence entre mon point de vue et celui de l'évolutionisme consiste donc en ce que j'attribue à la culture elle-même, suite de sélections et d'influences morales, d'éducation, de maximes et mœurs enseignées et d'institutions, la plus grande part de bien social et de progrès que l'évolutionisme prétend obtenir du passage de la sauvagerie primitive à la civilisation en vertu d'une loi naturelle et suivant un mode nécessaire. Et le seul résultat auquel j'entends arriver par mon hypothèse est de mettre en évidence la supériorité de l'idée d'une vivante culture qui s'identifie avec la classe d'élite d'une nation civilisée, sur toute loi naturelle imaginable de la marche de l'humanité, pour rendre compte de la conservation ou de la décadence et de la chute d'une civilisation : d'où, enfin, cette conclusion, que lexplication de l'état sauvage est plus facile à trouver dans la supposition d'un abaissement moral de certaines races que dans celle d'une station primitive et naturelle, d'où le progrès moral aurait naturellement découlé. Car le résultat violent de l'hypothèse impossible peut en fait être remplacé par l'effet lent d'une décadence morale d'éducation et d'instruction, de dépravation des mœurs, et de corruption et ruine des institutions. Il ne reste plus qu'à voir comment l'idée de l'abaissement progressif, aisément rapide, et puis irrémédiable, est applicable à des hommes dont l'état social est encore très simple, comme a dû l'être celui des plus anciens des hommes qui tombèrent dans Tétat dégradé dont les sauvages actuels nous offrent
le tableau.
Notre expérience journalière est ici un enseignement suffisant de la manière dont les choses se passent, et la correction à apporter aux
OBICmC ET CAUSES DE l'ÉTAT SAUVAGE 2S5
exemples actuels pour passer à des cas d'une nature primitive n'a rien d'embarrassant. En e£fet, nous voyons des familles, en plein milieu d'une civilisation très avancée, très complexe, passer, dans des temps assez courts, grâce à la conduite de leurs chefs, de tous les degrés de culture à tous les degrés d'inculture; et il en va de même pour les degrés de moralité, quoiqu'il n'y ait entre la culture et la moralité aucune concomitance nécessaire.
On peut observer chez les individus eux-mêmes le progrès moral ou la décadence morale, mais il s'agit ici du sort des familles en tant qu'il se modifie d'une génération à la suivante. Le grand milieu d'une civilisation s'oppose ou remédie plus ou moins à la chute dont la faute ou le crime d'un homme sont la cause pour sa descendance immédiate, et cependant les cas abondent, non pas seulement des changements de rang qui suivent matériellement la perte de la c fortune », — il ne s'agit point de cela, si ce n'est comme action indirecte, — mais de la démoralisation des fils par la conduite et l'exemple, l'enseignement et les actes des pères. C'est la raison principale de l'existence, dans le grand milieu social, des milieux particuliers où s'entretiennent le crime endémique et la bassesse des sentiments et de la vie; et il est constant que, du fait d'un seul individu, ses fils, légitimes ou naturels, et souvent la postérité de ces derniers se trouvent précipités dans les milieux inférieurs où régnent les contagions malsaines. Encore une fois, la société civilisée a des moyens sinon bien faciles de relèvement à la disposition de ses membres déchus, au moins très efficaces et de plusieurs soites pour les retenir sur les pentes les plus dangereuses ; elle possède en toutes ses institutions, et grâce à l'influence générale de la classe noble, — noble au sens moral du mot, — une incontestable vertu antiseptique agissant sur les particuliers; mais il n'a pu exister rien de tel pour des sociétés primitives, c'est-à-dire pour des familles qui se sont disséminées à volonté, n'étant ni retenues par le lien d'un État, ni resserrées entre les bornes d'États voisins, et qui ont dû se séparer les unes des autres avec d'autant plus de motifs qu'elles se créaient des mœurs plus divergentes, des sentiments, des intérêts opposés, et que celles dont Ja moralité se soutenait le mieux avaient à craindre la contagion des autres. On voudra bien remarquer que la nature et le degré de la moralité primitive (un point sur lequel je me suis expliqué ailleurs) n'ont pas besoin ici d'être exactemeiil définis en eux-mêmes, puisqu'il est toujours facile, quels qu'ils aient été, de comprendre, à un point de vue relatif, la corruption et la dégradation qui ont atteint cette moralité en certaines familles, pendant qu'elles l'épargnaient en d'autres.
Sans insister davantage, on comprend parfaitement, sous un as-