‹ Introduction à la philosophie analytique de l'histoire. Les idées. Les religions. Les systèmesChapitre 127 sur 291 · SACRIFICES ET RITES · texte numérisé non relu

SACRIFICES ET RITES

les calamités publiques ; et n'oublions pas le rite de la grande éga* lisatioriy dans lequel les citoyens s*iinposaient certaines taxes ou corvées afin de prouver leur bienveillance envers les masses. Maison ne voit point le peuple chinois saisi du besoin passionné de verser son sang ou de s'infliger des tortures pour satisfaire à la colère céleste. Les pénitences de princes, mentionnées à quelques époques, ont en effet un autre caractère, celui de la punition à laquelle se soumet volontairement un homme qui reconnaît sa responsabilité personnelle et sa culpabilité.

La notion de l'ordre dans le ciel et sur la terre est toujours la grande génératrice des rites de la Chine. Cette notion, comme chez les anciens Grecs, trouve dans la musique à la fois un symbole et un moyen d'action sur la sensibilité humaine. La musique est affaire de religion et affaire d*État. Ses modes sont en rapport avec l'expression de chaque acte religieux ou moral.

Au reste, la forme anthropomorphique donnée au culte de Tordre et à la réprobation du désordre dans le monde engendre une foule de pratiques superstitieuses sans une barbarie. Il y a des évocations et des conjurations (TEsprits. On éloigne des eaux, des terres, des maisons, à l'aide de certaines cérémonies, les Esprits qui ne méritent point d^égards. On adresse des prières d'inooca/ion, de blâme^ d'aN taque à d'autres plus puissants qui troublent Tordra par des inondations ou des épidémies ; on les somme de rentrer dans le devoir. On conjure les intelligences supérieures des trois genres, afin de provoquer leur union, source de tous les biens. On offre pour le même objet des sacrifices solennels aux ancêtres et au Seigneur suprême. On se livre enfin à l'observation attentive et suivie des apparences lumineusesy pour que les populations, averties des présages de troubles terrestres et humains qui se tirent de l'existence d'un désordre du ciel et de ses météores, puissent en conjurer la venue par le travail et la stricte observation de tous les rites.

Parmi ces phénomènes réputés heureux ou menaçants, iris, parhélies, vapeurs, etc., les éclipses tinrent toujours le premier rang. Personne n'ignore l'usage des secours donnés aux astres éclipsés, si répandu encore ailleurs qu'en Chine, et lié aux idées les plus naïves du genre humain en fait d'ordre céleste. Les Chinois généralisèrent au moins ces idées et, par là, les élevèrent un peu. L'astronomie y trouva sa première base. La superstition, le culte de la science et l'esprit du gouvernement de la Chine apparaissent à la fois, et réunis d'une manière bien curieuse, dans un très ancien document, où nous voyons la guerre civile soutenue contre un prince ami des règlements, par des magistrats puissants qui s'étaient mis en faute. La rumeur populaire les avait devancés dans la cons-

264 PROCÉDÉS AUGURAUX

tatation d'une éclipse qu'il était de leurs fonctions d'observer les premiers et de combattre [Chou-kifl^ p. II, ch. iv) (1).

C'est dans les pratiques, divinatoires que se montrent le mieux le caractère primitif de la religion chinoise et sa parenté avec les superstitions des tribus les moins développées. Seulement la culture intellectuelle systématisa et soumit à des règles fixes les procédés arbitraires que varie l'imagination livrée à elle-même. Il sortit de là toute une littérature et une science consacrée. On sait qu'une formation analogue, en principe seulement, et d'ailleurs fort diffé^ rente, eut lieu chez d'autres peuples de l'antiquité et notamment chez les Étrusques, qui la transmirent aux Romains. Le plus ancien des Kin était une méthode d'auguration, comme si le premier et le plus grand effort d'esprit des Chinois avait dû se porter en même temps sur l'expression de la pensée par des lignes et sur l'emploi de ces mêmes lignes combinées et permutées pour signifier les sorts des événements futurs. Peut-être même, et c'est la tradition^ les figures servirent-elles à la divination dès la plus haute antiquité, avant l'écriture. Quoi qu'il en soit, le Y-kifi et ses caractères mystérieux eurent un double sens aux yeux de la postérité. Plusieurs empereurs s'occupèrent successivement de l'interprétation des lignes sacrées. Ils introduisirent différents systèmes d'auguration, tous également fondés sur les soixante-quatre permutations de deux lignes symboliques prises six à six (2). Ensuite, et surtout depuis les premiers Tcheou jusqu'à Koun-fou-tseu, on prétendit tirer delà composition énigmatique et primitivement très bornée de VY-kin une doctrine métaphysique et morale.

On avait sous les Tcheou trois livres dits des Changements^ c'està-dire des permutations, dans lesquels était expliqué l'art d'attacher une signification aux divers arrangements des lignes, par exemple en les rapportant aux cinq formes supposées des Cinq éléments (voir le Tcheou^li, liv. XXIV). Ces lignes s'obtenaient par un jeu de hasard, de plusieurs manières : avec des baguettes projetées et combinées, ou dans les fissures d'une écaille de tortue exposée au feu,

(1) 11 s'agit de Tédipse tant discutée de Tan [2159?]. Le texte ne suppose nullement l'existence, d'ailleurs si peu probable, d'une méthode pour calculer et prédire les éclipses à une époque si reculée.

(2) Ce sont de simples lignes droites, l'une entière, l'autre interrompue- Groupées six à six de toutes les manières possibles (mais seulement par Juxtaposition parallèle), elles fournissent 64 hexagrammes dont chacune se divise en deux trigrammes. Les lignes primitives dites de Fo-hi ne comprenaient que huit trigrammes, répondant aux permutations aaa, baa, bba^ aab, babf abbf bbb. De là on s'éleva progressivement aux 64 groupes de six lignes (voy. la traduction latine de VY-kifi, par P. Régis, éditée par J. Mohl, en 1834).

Page 1