CHRONOLOGIE DES PATRIARCHES HÉBREUX
veux dire la preuve de rexisfence d'un fondement pour cette chronologie. On ne saurait, d'ailleurs, méconnaître que le caractère historique se laisse dégager des annales delà Genèse, autant pour le moin? que d'aucun document pareil venu de la haute antiquité, et l'on sait quel appui l'histoire exhumée de TËgypte est venue apporter à celle des premiers Israélites et aux légendes des patriarches térachides. C'est donc un problème fort limité, et qui ne doit pas être des plus difficiles, de savoir comment une durée de 539 ans, qui résulte des renseignements chronologiques de la Genèse^ depuis la naissance d'Arpaxad, fils de Sem,deux ans après le déluge, }us({\i'èi la naissance de Joseph, fils de Jacob, peut ne renfermer que 11 générations de patriarches, supposer par conséquent le chiffre impossible de 49 ans par génération, et cependant satisfaire (à 25 ans près) aux synchronismes de différents peuples.
La question est, en d'autres termes : Que doit -on penser des vies démesurées attribuées aux patriarches, puis des intervalles excessifs, placés parfois entre leurs naissances et celles de leurs enfants? Ce sont deux points à distinguer. Je commencerai par écarter le premier. Il n'y a rien, en effet, dans la supposition d'une longévité fabuleuse, qui, en soi, nuise à un calcul chronologique exact, reposant exclusivement sur la suite et les époques des générations. Par exemple, Sem peut être censé vivre 502 ans après le déluge^ voir Âbram, Isaac et Jacob, sans infirmer le compte des successions. Serait-ce donc qu'une fable suffit pour ôter tout crédit aux faits où elle se mêle ? Alors l'histoire primitive et les religions poseraient sur le vide; l'antiquité en^ tière, devenue mythes ou légendes, n'offrirait point d'événements réels qui aient fourni la matière légendaire, et les hommes n'auraient pas appliqué leur imagination à des réalités pour les embellir et les idéaliser I Et remarquons bien que la longévité imaginaire est une des plus simples et des plus innocentes merveilles que race quelconque ait jamais pu joindre aux traditions sérieuses de son berceau. Elle est dans le génie sémitique, comme elle est dans le génie chinois. Même, en y regardant de près, on trouvera que le sentiment patriarcal, les mœurs patriarcales où elle a sa source, et dont elle est un signe et une preuve, s'offrent précisément en garantie de l'attention et de la fidélité toutes particulières apportées à l'enregistrement des générations dans la mémoire. Mais certaines crises de la vie de tribu peuvent jeter du désordre, amener des ruptures en quelques points des généalogies. Une de ces crises, dont on ne niera pas la gravité, fut l'établissement des nomades hébreux en Egypte, et nous expliquera ce qu'il y a d'embarrassant pour nous dans le calcul des filiations antérieures à cette époque.
Je pars donc du fait, car c'en est un dans son genre, de la donnée
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caractérielle de ces nomades. Leur caractère est d'abord un goût, que j'appellerai généalogique, dont les autres peuples ont à peine approché; c'est ensuite la sobriété d'une imagination forte, mais étroite, bornée à l'homme, étrangère aux mythes naturalistes; c'est enfin la tendance monothéiste (1) dont une propriété immédiate est de donner satisfaction à l'amour du divin et au goût du merveilleux dans les choses qui peuvent le moins porter atteinte aux réalités de l'histoire. Je ne trouve pas trop extraordinaire qu'une tribu de cet esprit ait conservé et transmis pendant cinq cents et quelques années, d'Arpaxad à Joseph^ la mémoire à peu près exacte du temps écoulé depuis le déluge^ et les noms des générations successives, sauf omission de quelques-unes ou moins saillantes ou appartenant aux temps les plus troublés, et que venait alors remplacer dans la tradition la longue durée accordée à quelques autres. On doit d'ailleurs comprendre, sans que je m'étende sur ce sujet, aujourd'hui fort trituré, que les générations dont il est question sont celles des chefs de clans ou de tribus, et que tout un petit peuple se trouve ainsi résumé dans une famille et identifié avec elle, conformément à l'idée patriarcale. Cela posé, il est à observer que des onze générations mentionnées, de la naissance d'Arpaxad, deux ans après le déluge /]usq\x'k la naissance de Joseph, sept se conforment rigoureusement à la vraisemblance (2). Je ne parle pas des âges de génération de Sem et de Noah, car ces personnages sont enveloppés dans la légende du déluge et s'y revêtent de merveilles. On est à la limite de l'histoire de cette famille. On la voit du moins, parvenue à ce point, consentir à l'abandon de ses souvenirs propres pour se représenter, non seulement dans Noah la souche commune de tous les hommes vivants, mais dans Sem lui-même le père (3) de plusieurs peuples différents d'elle. Au
(1) Je n'enteuds point ici par le monothéisme la doctrine philosophique de ce nom et la théologie des Juifs qui prévalut, grâce an prophétisme, et se formula définitivement après la captivité, mais bien une disposition religieuse qui en est la source populaire, c'est-à-dire Vexciusivisme en matière de dieux^ l'adoration d'un seul, la haine ou le mépris des autres, pour autant que Ton croit que d'autres nations en ont réellement un à elles qui les favorise.
(2) Arpaxad engendre à 35 ans, Schélah à 30, Héber à 3i, Péleg à 30, Réhou à 32, Saroug à HO et Nahor à 29 : moyenne environ 31 i/10. Voir Genèse^ c. xi {Fragment élohUte),
(3) Au moins dans Genèse, c. x, fragment j'éhoviste. Il est permis de croire que la tradition élohiste ne considérait dans Sem que le premier père counu de la famille otl Abram naquit, dix générations après Noah. La généalogie élohiste commence en effet par Sem (Genève, c. xi, 10), se place, dans la compilation de la Genèse, k la suite d'un fragment avec lequel elle n'a aucun rapport, et ne fait point mention des fils de Sem en dehors de la ligne abou* tissant à Abram. Tout ce morceau porte un vrai caractère traditionnel et historique (longévités à part) quand on le compare à ceux qui le précèdent dans