LE CULTE PRIMITIF I LE HAUT LTEU, L' ARBRE, LA STÈLE
teurs, protecteurs, punisseurs, répandus dans la nature, qui sont les supports de la puissance divine. En Egypte, les êtres naturels, vivants, servent de réceptacle aux Dieux ; et des âmes plus ou moins élevées informent les corps et parcourent l'univers. Ici l'idée de la puissance génératrice par soi, là celle de Tordre suprême marquent le trait principal de la spéculation commençante. Les anciens Aryens, puis les races grecques, italiques et autres, divinisent les phéno* mènes objectifs personnifiés, et leurs propres notions d'ordre passionnel ou moral, sans qu'on voie d'abord où pourra s'arrêter ce procédé de division. Cependant la réflexion tend de bonne heure à constituer des Olympes pour mettre une borne au développement mythologique, et, d'une autre part, à rendre raison de ce développement à l'aide du panthéisme ; d'où la double tendance [vers Tanthropomorphisme le plus positif, qui sacre en quelque sorte la personne humaine, et vers la philosophie naturaliste qui l'abolit. Enfin, tes Sémites s'appliquent essentiellement à la notion de force et de cause, toujours sur le modèle de Thomme, et, par suite, aux différents attributs de la souveraineté, qui sont sujets à s'éloigner plus ou moins de Tanthropomorphisme en s'identifiant avec des représentations naturalistes. Mais parmi eux, les Hébreux fixent leur pensée sur un personnage unique, tout-puissant et de tout temps existant, s'estiment en rapport personnel avec lui ou avec ses mystérieux envoyés (qui ne leur sont connus qu'en cette qualité) et lui vouent un culte exclusif, en luttant victorieusement contre l'instinct, l'imitation ou la tradition de pratiques religieuses d'un genre plus bas.
Ce culte est d'une grande simplicité. Il y a d'abord le lieu sacré; celui où telle vision, telle apparition s'est produite, celui que ces esprits naïfs, en conséquence de la révélation qu'eux ou leurs ancêtres y ont eue, regardent comme un séjour particulier du Fort ou de l'Existant. C'est communément un lieu élevé ou un bocage. L'arbre et le puits prennent une valeur religieuse dans ces contrées souvent stériles que parcourent les nomades. Un chêne, un térébinthe, grâce à l'impression reçue de la puissance et de la pérennité végétatives, ou de quelque propriété particulière, participent du caractère divin, sans que pourtant le culte proprement dit semble s'y adresser jamais. On voit les patriarches planter eux-mêmes des arbres dans ces lieux propres à la végétation où ils invoquent spécialement le nom divin ; ainsi à Beer-Chebah. Le choix d'un haut-lieu, tel que Beth-EI, doit aussi avoir quelque liaison avec celte autre idée de l'Élevé sous laquelle nous avons vu que se représentait la divinité.
Il y a ensuite la commémoration et le signe matériel de la révélation divine, qui ne sont pas moins simples. Un autel, c'est-à-dire une construction grossière dressée sur le sol, sert à la mémoire et à la
tradition, et, de plus, aux offrandes ou sacrifices inhérents à presque tous les cultes. On voit Noah, Abraham, Isaac, Jacob, élever deces tertres sacrificatoires (le nom d'autel a pour radical en hébreu celui de sacrifice). Jacob érige une pierre unique, une stèle, pour servir de témoignage entre son beau-père et lui, puis forme un monceau de pierres sur lequel ils mangent ensemble, et du haut duquel Jéhovah les suivra des yeux Tun et l'autre après qu'ils se seront séparés. Ici, la cérémonie est de nature toute civile, quoique sous une invocation religieuse. Ailleurs, à Beth-El, Jacob dresse pour stèle la pierre où sa tète a reposé pendant la vision jéhoviste de Véchelle des envoyés, et il la consacre en l'oignant d'huile : récit qui est répété, avec mention d'une libation, dans le document élohiste relatif à une vision diurne du patriarche au même lieu.
Il n'est pas douteux que ces applications des idées de divinité et de culte, si intéressantes par leur extrême sobriété, ne laissassent subsister auprès d'elles des superstitions d'une espèce inférieure et des usages d*idolâtrie presque fétichiste. Les Elokim ou les Téraphim de Rachel, idoles, forces protectrices de la famille de son père ; les Elohim et les bijoux fétiches, enterrés sous le térébinthe à Chichem, au moment de la fuite de Jacob et de ses fils, en sont la preuve certaine. Mais cette dernière légende montre aussi Pardente impulsion des patriarches à revenir à la pureté de leur foi dans les occasions dangereuses, et à fonder tout grand espoir sur la protection d'un être unique. Il y a lieu de croire que les habitudes idolâtriques étaient conservées ou renouvelées principalement par les femmes et par les membres inférieurs ou d'origine étrangère des familles patriarcales. Ainsi, c est longtemps avant Moïse, probablement^ que commença la lutte entre les tendances du vulgaire hébreu^ fortifiées par l'exemple et le voisinage du sémitisme polythéiste, et cette disposition d'âme absolue, rigoureuse, étroite, forte, élevée, qui, jusqu'à son plein triomphe, a produit les phénomènes religieux extraordinaires dont la puissance est encore sur nous, après quatre mille ans peut-être.
La comparaison des deux ordres de documents de la Genèse a conduit quelques exégètes à penser que les sacrifices n'appartenaient point à l'antique tradition du culte élohiste. Cette vue systématique me semble erronée. Il faudrait des arguments tirés solidement des textes, pour nous faire admettre, au sujet d'une notion de culte tellement essentielle et ancienne en tous lieux, que l'élohisme hébreu en fût affranchi, tandis que toutes les autres religions sémitiques lui ont donné une importance au moins aussi grande que l'ont fait les religions aryennes, chamitique, chinoise. Sans doute il est a priori probable que, chez les Sémites comme chez d'autres peuples, le sacrifice pri-
mitif n'a été que Toffrande, un partage des biens de la terre avec la divinité, et que des victimes n^ont pas été offertes avant l'époque, si reculée soit-elle, où commença Tusage du meurtre et de la nourriture animale. Mais précisément la distinction des deux temps ne peut se tirer que du document jéhoviste, lequel recueille une tradition de vie édénique et met dans la bouche de Jéhovah, la simple permission des aliments végétaux (ii, 9, 15-16) ; au lieu que Télohiste, après le récit du déluge^ prend les animaux que le jéhovisie a dépeints comme les compagnons de l'homme dans Héden^ et les fait livrer à la terreur et à la boucherie par une loi d'Élohim (ix, 2-3).
Il importe peu que les légendes jéhovistes des patriarches mentionnent plus d'autels et de sacrifices que les autres, puisque ces dernières en rapportent aussi, et qu'on y voit Jacob bâtir à Chichem un autel (xxxiii, 20) et égorger des animaux à Beer-Chébah, au moment de descendre en Egypte (xLVi, i). Mais ce qui doit nous frapper, c'est que le sacrifice remarquable entre tous est commandé par Élohim à Abraham en manière d'épreuve. Le grand patriarche obéit à la voix de ce Dieu, monte à Morija, prend son fils pour victime et lève le couteau (xxii, 1-10). Il est impossible ici de ne se pas souvenir de ces sacrifices d'enfants à Baal ou à Moloch, qui rendirent partout et si tard les religions sémitiques abominables, en dehors des Hébreux, à Babylone, à Tyr et à Carthage. L'idée d'une épreuve^ exprimée formellement au début de ce récit, oblige notre conscience à distinguer profondément la légende conçue dans cet esprit d'avec ce qu'elle serait au cas où un sacrifice effectif y serait rapporté. Toutefois l'horreur en reste assez grande; et toul ce que le fanatisme de la foi, tout ce que l'image d'une divinité jalouse et cruelle, tout ce que le sentiment de l'expiation et de la terreur ont produit d'actes lamentables dans le monde se présente à notre pensée. Nous mesurons la distance qui sépare Télobisme des patriarches de celui des Babylones. Nous comprenons que ce dernier est un culte oscillant de l'orgie au meurtre, sous la pression de la croyance en une puissance surnaturelle génératrice et exterminatrice ; et que l'autre est la foi dans un être dirigeant qui ne punit pas sans justice et n'éprouve que pour le bien. Nous ne tenons pas moins là la racine commune de deux cultes, qui, jusqu'au bout de leur plus extrême divergence, conserveront aux yeux du philosophe un principe où ils se réunissent.
Cette parenté de toutes les religions sémitiques se trahit donc dans la légende du sacrifice d'Isaac. Elle devait naturellement paraître chez les Hébreux sous la forme élohiete, qui leur est, jusqu*à certain point, commune avec toutes les nations du même sang. Au contraire, le Jéhovisme, tout en conservant les sacrifices, et même en les multipliant, les amenant à l'état de cérémonies habituelles, dut en dimi-
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nuer Thorreur et en exclure plus absolument les cas atroces, produits de circonstances exceptionnelles dans un culte moins journalier. C'est l'effet naturel de la réglementation. Et Ton peut s'expliquer que Tapparition de Tenvoyé divin qui arrête la main d'Abraham et substitue à la victime demandée par Élohim une victime plus vulgaire soit du style jéhoviste (xxii, 11-14), par cetle raison que la pensée créatrice de la légende du mont Morija savait les sacrifices d'enfants exigés, dans certaines tribus, par un être suprême du radical de £1, alors que le nom de Jéhovah ne se prêtait pas d'ordinaire à de semblables actes.
£n résumé, nous avons un motif général pour assurer que les sacrifices sanglants ont dû appartenir aux deux traditions ; nous en avons de particuliers pour croire que la tradition élohiste les a eus peutêtre moins communs, moins organisés, et s'est vue parfois tentée de les rendre plus atroces. Quant au fait de la fréquence relative de ces cérémonies dans le jéhovisme, il est des plus simples. En effet, un caractère frappant et répété des documents jéhovistes est la haine du labour et de la vie sédentaire. Ils émanent donc des nomades les plus attachés de tous à l'existence pa&torale, de ceux qui l'ont le plus exclusivement adoptée, et qui, en conséquence, ont eu toujours le plus de victimes à égorger, comme ce berger Habel, leur prototype^ dont Jéhovah agrée les morceaux gras^ en dédaignant les fruits du cultivateur Ka!n.
Aux sacrifices sanglants, à l'usage de la nourriture animale se rattache la distinction des animaux en purs et impurs. Ici, ce qui est classification minutieuse et système doitse rapporteraux ordonnances, bien postérieures, de la loi mosaïque. Mais on manque de bonnes raisons pour refuser à une antiquité plus reculée le principe de la diététique religieuse, ou pour le réserver au seul jéhovisme. Il est inscrit dans un fragment de la légende élohiste du déluge (vu, 8, 9), et c'est entrer dans un cercle vicieux que de donner ce fragment au jéhovisme, sans autre motif. Il serait moins aisé de concevoir des usages de cette nature introduits brusquement, de parti pris et avec succès, par un l^islateur, chez un peuple qui auparavant les aurait entièrement ignorés, qu'il ne l'est de les imaginer comme des produits spontanés de l'état moral des anciennes familles. Avec la première hypothèse, on est amené à scruter Vintention du législateur : de là des explications qui veulent être rationnelles et qui sont arbitraires, souvent puériles. Avec la seconde, on est dispensé de trop expliquer, parce que les origines de la coutume en toutes choses sont complexes, et que le bon sens doit savoir se résigner à les ignorer.
Il suffit de comprendre, en général, que les premiers ixùtiateurs d'une coutume religieuse, en face d'un problème tel que celui de
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ralimentation normale de Thomme, et en môme temps de Toffrande la plus convenable à faire à un Dieu appelé en quelque sorte à la partager, doivent aborder la question instinctivement, avec un sentiment élevé de la dignité personnelle, avec l'expérience des effets de chaque régime, avec une répugnance profonde pour les usages de certaines tribus voisines, enfin avec des superstitions. Nos principes nous engagent à croire que ces initiateurs ont concilié de leur mieux les nécessités barbares de la nature et l'existence du mal avec les notions de sainteté et de pureté qu'ils avaient sauvées d'un premier naufrage. G*est en remontant le plus haut possible la ligne des temps, non pas en imaginant un législateur, qu'on se rend le mieux compte du commencement des lois diététiques et de l'importance extrême deThygiène, dans les conditions de la vie primitive, au point de croisement des chemins qui s'ouvrent aux races pour les sauver de la dégradation ou pour les y plonger. Dans ce cas, rhygièoe est presque identique avec la morale, et elle a, en partie, la vertu de déterminer, de trancher pour la suite des âges les caractères d'une religion et d'une nationalité. L'origine est au sein de quelques familles; les résultats peuvent intéresser l'humanité tout entière.
On peut affirmer sans crainte que si la distinction du pur et de l'impur, dont l'importance a été grande dans la destinée du peuple hébreu, n'avait pas pris spontanément racine chez les familles patriarcales, tant élohistes que jéhovistes, l'unité morale d'Israël aurait manqué d'une forte garantie. Les efforts personnels attribuables à plus ou moins juste titre à Moïse, sa puissance, qu'on exagère toujours, malgré les faits qui prouvent Tinobservation des lois économiques et politiques qui portent son nom, n'y auraient point suppléé. Il en est à plus forte raison de même de l'usage de la circoncision, ce signe distinctif entre tous de l'Hébreu d'avec le plus grand nombre des nations. L'institution solennelle de la circoncision est rapportée à Ëlohim par une légende dont la provenance élohiste ne saurait être niée sans le plus violent abus de l'esprit de système (xvn, 3-27). L'épisode de Dinah à Ghichem, où la circoncision est présentée comme une coutume traditionnelle de la famille de Jacob, se rattache également aux fragments du style élohiste (xxxiv et xxxv). Quelque tardive qu'on suppose la rédaction de ces morceaux, il en résulte toujours que la tradition en Israël faisait remonter la circoncision au haut père^ c'est-à-dire à l'auteur de la race, et, jusqu'à preuve contraire, Tesprit de cette tradition doit prévaloir. Il est inconciliable avec l'opinion qui voudrait en rapporter l'institution au jéhovisme exclusivement et, par suite, au mosaisme, selon les mêmes auteurs, et n'y voir qu'un emprunt fait à rÉgypte pendant la captivité.
Au surplus, la circoncision des Hébreux pourrait être d'origine
égyptienne, et néanmoins patriarcale, ayoir été importée d'abord en Asie par quelque famille chamitique, ou adoptée dans la terre de Chémi par le chef d'une tribu libre de nomades, avec le même sens et pour la même fin que le sacerdoce égyptien l'avait conçue. Ce qui pourrait nous éloigner de cette manière de voir, c'est que les racines les plus profondes de l'institution, chez les Hébreux, paraissent tenir à une coutume commune aux familles sémitiques, et que nous ne connaissons pas en Egypte, celle de l'offrande et puis du rachat des premiers-nés voués au Seigneur. Mais ce sens de la circoncision n'en exclut pas les autres sens et les autres causes possibles. A l'égard de ces dernières, les Hébreux auraient pu suivre l'exemple de l'Egypte, ce que d'autres Sémites n'ont pas fait, et s'y confirmer à l'aide de l'interprétation et des sentiment» particuliers que leur propre religion leur suggérait.
Pour nous rendre compte de ces causes générales, ne demandons pas aux auteurs de la circoncision de nous expliquer eux-mêmes le but et de nous détailler la signification d'un usage, étrange pour d'autres, originairement spontané pour eux. C'est à nous de nous inspirer de la connaissance de leurs mobiles, autant que possible, et de faire l'analyse qu'ils n'ont pas faite, en cherchant une lumière dans les influences morales délétères qui agissaient autour d'eux et qu'ils ont eu à combattre.
La circoncision avait d'abord ce mérite de séparer profondément, de tout l'intervalle de son étrangeté, les tribus qui la pratiquaient d^avec toutes les autres; de mettre un obstacle aux mésalliances, de conserver la pureté du sang, par suite, celle de la religion, et d'être elle-même une espèce de religion matérielle. Ceci est vrai, connu depuis longtemps, important, sans doute, mais extérieur et insuffisant. Ensuite, la circoncision, comme pratique diététique, avait, dit-on, des avantages notables, surtout sous certains climats, et pour des hommes d'un tempérament sensuel. Est-ce là sa raison d'être? C'est une raison froide et qui n'eût pas été propre à faire assez d'impression sur les esprits, du moins sous cette forme, pour entraîner Tadoption d'une mesure nationale de cette gravité. Une explication plus sérieuse et aussi plus satisfaisante pour l'imagination, c'est que la même opération qui réalisait peut-être une pureté physique partielle, impliquait l'idée de cette pureté pour ainsi dire entière et, portant sur un tel organe, devenait le symbole de la sévérité des mœurs. Tout ce qui est symbolique peut être antique, de préférence à ce qui est rationnel. Nous tenons probablement ici le véritable motif hygiénique, idéal et mystique, dirions-nous aujourd'hui, plutôt que positif, mais d'autant plus accessible à l'ancienne Egypte et aux Hébreux, et capable
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d'obtenir sur les âmes des effets pour lesquels des préceptes de propreté et de tempérance eussent été impuissants.
Souvenons-nous que les tribus morales primitives eurent à fonder solidement les lois du mariage et de la famille^ en réprimant les désirs déréglés qui menaient au libertinage et à la promiscuité. Et ce fut un côté de la religion. Peut-être les Égyptiens, dans des temps plus reculés, mais certainement eux-mêmes et les Hébreux, aux époques historiques, eurent auprès d'eux le spectacle de familles corrompues chez qui Tobscénité souillait les sources de la vie, et passait des mœurs dans la religion, où elle semblait se consacrer. Cette circoncision qui sépara les nations pures des nations impures par un signe physique, eut donc un motif profond de s'appliquer à Toi^ane dont l'emploi, ici bien souvent pour le plaisir et l'orgie, et là exclusivement pour conduire aux joies de la famille, distinguait le prêtre égyptien d'avec un peuple avili, l'adorateur pur de El d'avec ceux de Baal et de Mylitta. Cet organe subit un retranchement, et la partie, tenue dès lors pour matériellement impure, dont il fallait l'affranchir, fut le symbole des actes d'impureté physique et morale qui étaient interdits dans la vie.
Cette première, interprétation est confirmée par le sens que prit visiblement le concept de la circoncision en se généralisant. Le Deuléronome (x, 6) et les prophètes (par exemple JérémiCy iv, 4) commencèrent à parler de la circoncision du cœur. Beaucoup plus tard, quand les novateurs ne voulurent garder de l'institution sacrée que l'esprit et la figure, les métaphores de l'apôtre du christianisme continuèrent à représenter, quoique en l'étendant immodérément, l'antique donnée morale du retranchement des passions charnelles. Alors un autre sens de la circoncision était à peu près oublié : c'est celui dont il me reste à parler, et qu'on jugera sans peine avoir été le plus important chez les Hébreux à l'origine, quand on réfléchira à ce qu'étaient presque partout les sacrifices sémitiques.
Le caractère de don et de renoncement en faveur d'Élohim, de sacrifice par conséquent, et de sacrifice par lequel s'achetait l'alliance, est attaché clairement à la circoncision, dans le texte élohiste où l'institution en est rapportée {Genèse, xvii, 3-14). Abraham doit donner son prépuce et les prépuces des siens. Ses descendants, à leur tour, soumettront tous leurs enfants mâles au même sacrifice. De son côté, Élohim sera l'Élohim d'Abraham et de sa nombreuse postérité dans le perpétuel héritage deKanaan. Telle est l'alliance. Souvenonsnous maintenant du sacrifice des premiers-nés dans le monde sémitique, et des preuves qu'en fournissent les Écritures mêmes des Hébreux ; rapprochons ces deux coutumes : l'offrande et l'immolation des premiers fruits de la génération humaine accordés par
Elohim, en vue de s'assurer sa protection pour le salut des fruits qui suivront ; puis Toffrande et la mutilation partielles de Torgane qui est la condition de la génération elle-même; pensons à Tusage naturel qui est venu, en tous lieux, tantôt restreindre ou supprimer la matière d'un sacriGce, pour n*en conserver que le signe, tantôt racheter un don trop cruel par un autre don n'exprimant plus que la soumission et la bonne volonté : nous serons invinciblement portés à conclure que la circoncision, outre ses autres vertus inhérentes, a été essentiellement et à la fois, dans la haute antiquité hébraïque, un signe, un acte, un contrat de rachat de la génération et de tous ses produits, dus en principe à la puissance unique d'Élohim. (Voir le chapitre suivant pour ce qui concerne les mutilations pratiquées chez d'autres peuples.]
Ainsi, ni les sacrifices, ni la diététique ou ses principales observances, ni la circoncision ne se peuvent refuser avec fondement suffisant à Télohisme et à l'antiquité hébraïque tout entière. Seulement, on peut regarder comme tardivement rédigés ou interpolés les passages de la Genèse où la qualité de prophète (nabi) est donnée aux pali'iarches ; d'autres qui font mention de la dîme. Encore un de ces derniers se trouve-t-il dans un document qui renferme des Uraditions bien anciennes (c. xiv), et il ne serait pas impossible que, longtemps avant d'être en Israël une règle (écrite, si ce n'est pratiquée) au profit de la race de Lévi, la dîme eût existé comme une subvention coutumière et payée plus ou moins inégalement par les nomades aux hommes de leur sang qui se vouaient aux fonctions de sacrificateurs et à l'entretien du culte dans les lieux sacrés. La création, la providence d'Élohim ou de Jéhovah, sa nature anthropomorphique, sa toute- puissance, son apparition ou celle de ses envoyés, son alliance avec une famille fidèle, ses promesses, les sacrifices d'animaux, la circoncision et certaines règles et coutumes de culte et de régime, me paraissent donc avoir été les éléments constitutifs de l'antique religion des Hébreux. Je ne vois pas non plus comment on distrairait de cette religion pour les rapporter aux prophètes, comme si la morale était née avec eux, des notions de droiture qui, énergiquement exprimées dans les légendes des patriarches, sont partout inscrites dans la Bible et peuvent être regardées comme une caractéristique unique de la direction d'esprit des fondateurs autant que des écrivains de la foi hébraïque.
€ Je suis El-Schaddaî, dit Jéhovah à Abraham^ marche devant moi et sois intègre j» (xvii, 1). « Je l'ai connu, se dit le même Dieu, parlant du patriarche; il recommandera à ses fils et à sa maison après lui de garder le chemin de Jéhovah et d'observer la justice et le jugement >