‹ Introduction à la philosophie analytique de l'histoire. Les idées. Les religions. Les systèmesChapitre 277 sur 291 · RÉCAPITULATION. ÉTAT ACTUEL DES DIVERS PROCÉDÉS · texte numérisé non relu

RÉCAPITULATION. ÉTAT ACTUEL DES DIVERS PROCÉDÉS

à des données universelles, à des lois physiques, physiologiques, morales? La généralité des lois n'est- elle point Tœuvre de forces réelles, et la suprématie des forces à l'égard des êtres particuliers ne suffit-elle pas à justifier d'un caractère divin? S*il en est ainsi, le procédé mythologique par lequel la plus intelligente et la plus inventive des races a primitivement divinisé les phénomènes en les généralisant et les personnalisant à la fois, suivant l'esprit et la pente du langage; cette méthode, plus vaste que le simple symbolisme, en ce qu*elle s'étend à toute la nature et à toute la pensée, et non pas seulement à quelques idées choisies, comme celles de génération ou de puissance ; et plus féconde, car elle permet de raconter, dans l'histoire des dieux, les rapports constituants du monde ou de la conscience, cette religion si vite oubliée, si longtemps méconnue, serait donc fondée sur une compréhension vraie de l'univers. La mythologie, antique poésie à la fin comprise, se rencontrerait avec la science, arrivée de nos jours à composer une république idéale des grandes lois et des grandes forces qui régissent et produisent la multitude des phénomènes (1). Il ne faudrait qu'élaguer, grouper, systématiser; le polythéisme apparaîtrait comme une physique religieuse, et aussi comme une morale naturelle. Les forces de la nature et les forces de l'âme seraient les dieux dont les relations et l'immortelle société exprimeraient l'ordre et l'équilibre du cosmos,

La possibilité de restaurer pour la pensée spéculative un poly^ théisme ainsi entendu dépend de l'idée qu'on est admis à se former de l'essence des lois, et du mode d'existence de l'universel dans le monde. C'est la question du réalisme métaphysique, et c'est en même temps celle de la personnalité en général. Les auteurs spontanés de la mythologie ne généralisèrent pas seulement le phénomène, ils le personnifièrent, et ce second point de vue (inséparable de l'autre pour eux) était ce qui conférait à leurs conceptions le caractère religieux. Cela est si vrai que, lorsqu'il fallut séparer et choisir, l'anthropomorphisme se développa et le naturalisme naïf se perdit. Ainsi le polythéisme physico-moral formulé par un moderne s'éloignerait essentiellement des croyances primitives. Il serait du ressort de la critique philosophique. Mais ce n'est pas la religion seule, c'est aussi la philosophie qui par ses auteurs les plus importants aboutit à mettre de plus en plus en lumière la personne et ses attributs, et à rendre la nature, les phénomènes et leurs lois, inintelligibles sans la personne. L'histoire des méthodes philosophiques est presque toute comprise dans la suite des efforts qu'a faits la conscience pour se convaincre que d'elle seule, ou de ses fonctions, relèvent toutes choses en tant

(i) Voir L.Ménard, Du polythéisme heUéniquCy p. 370 jusqu'à la ûd.

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qu'accessibles à une représentation quelconque, et notamment tout ce qui s'appelle lois.

Platon et ses précurseurs qui dans les phénomènes généraux re connurent des idées ou espèces^ et les objectivèrent, ne firent que recommencer à leur point de vue la mythologie, anthropomorphisme survint, comme il avait fait la première fois, car il faut toujours se demander à la un où est la personne. Aristote réclama en faveur des individus, comme plus réels que les espèces, et fut le père de toutes les écoles qui depuis placèrent les universaux dans les modes de Tintellect ou de la parole. Mais le platonisme lui-même se vit obligé de donner un siège aux idées. Le sens définitif de ce mot idées'èiabViïy et onfutamenéà concevoir une conscience capable d'embrasser tout le contenu de l'universel et d'y faire participer le monde des individus. Les dieux de la mythologie reprirent, pour ainsi parler, leurs personnes qui s'étaient réduites à n'être que des idées^ mais ces personnes s'assemblèrent en une seule : unique moyen de représenter Tessence, l'unité et Tempire de l'ordre et des lois. Cette personne pouvait s'identifier avec le dieu des traditions hébraïques. Le polythéisme se terminait philosophiquement au monothéisme.

Cette marche de l'esprit de l'antiquité serait aussi celle de la science, si la science avait à rechercher, non des lois, mais la raison et la nature des lois, le principe supérieur de l'ordre; si les lois et les espèces étaient pour elle autre chose que des faits plus ou moins généraux^ je veux dire composés eux-mêmes de faits, et convenablement distingués et abstraits de la masse de tous les autres. Quand on veut aller au delà, on trouve le réalisme métaphysique, doctrine qui travaille vainement à expliquer l'existence de Yunivers par celle de Vuniverself existence différente de celle des êtres, de celle des phénomènes, de celle des idées. L'analyse peut forcer le philosophe de convenir que tous les éléments d'une loi se réduisent, ou aux faits et à leurs assemblages donnés de fait^ ou à la représentation, à la cause et à la fin de ces mêmes assemblages. Le fait ne sufût pas? il faut donc prendre le reste dans les consciences, qui seules renferment proprement Tidée de cause, ont la vertu de produire des actes intentionnels, et sont aptes à se représenter des lois : on arrive à un polythéisme de dieux personnels, en passant ainsi du point de vue de la science, — c'est-à-dire des faits, et des lois en tant que faits, — à celui de l'explication dernière et de la philosophie. Mais la multiplicité admise conduit inévitablement à poser le problème de l'unité. On demande, c'est la pente constante de la spéculation, qu'une seule intelligence, une loi des lois, enveloppe le monde. L'ordre universel implique pour fondement la conscience universelle. C'est donc encore au monothéisme que mène le polythéisme de la science interprété par

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la philosophie, à moins qu'on ne renonce avec cette science et avec un crîiicisme timide à sonder Torigine et la nature universelle des lois. II est vrai qu'en abordant le monothéisme par ce chemin, on s'engage presque toujours dans les contradictions où la religion même aurait le plus grand intérêt à ne pas entrer, et qui s'opposent à la conception d'une synthèse totale du monde dans l'espace et le temps, sous la forme de la personnalité. (Voir Premier essai de critique généraUy §§ Li, Lii, et Deuxième essaie § xxv.)

Cette synthèse contradictoire, quand elle se fait et s'avoue dans une doctrine, est le panthéisme, qui ne sollicite pas moins la spéculation du point de vue de la conscience et de l'idéalisme que de celui de la nature. Mais la conscience s'y absorbe et s'y évanouit par la généralisation sans limites; la nature devenant Substance à tout contenir, ou Force à tout opérer, échappe aux lois intelligibles et, jetée dans l'absolu, ne garde plus rien d'elle-même. C'est au panthéisme que tendent, en religion comme en philosophie, chez les anciens comme chez les modernes, tous les esprits qui répudient l'anthropomorphisme. Tous ne l'embrassent pas cependant sous cette forme logique, avec cette construction puissante dont quelques philosophes illustres ont donné des modèles. Beaucoup le réduisent à une sorte de culte du monde objectif, à une divinisation de ses lois, du nombre desquelles ils n'excluent que celle de la personnalité. Mais l'adoration de la nature, affaiblie comme elle l'est chez les modernes, entièrement perdue chez le peuple, partout dépourvue de spontanéité et d'inspiration^ privée des symboles qui la soutenaient dans l'antiquité, ainsi que des mœurs qui s'y rapportaient, à la fois étrangère au sentiment des masses et impuissante à se trouver une base rationnelle^ ne possède pas plus les caractères pratiques d'une religion, que le panthéisme philosophique n'en réunit les éléments de théorie.

Ainsi, ni l'ancien esprit mythologique transformé par la science, ni la symbolique égyptienne ou sémitique, ni le culte direct de la nature et la théologie du panthéisme ne représentent^ plus pour nous ridée religieuse. Il reste de tout cela des traces dans les esprits, mais rien qui ait gardé un empire sur les âmes^ et qui possède la force d'une tradition.

Au contraire, la tradition subsiste pour le monothéisme hébreu, et c'est un bien grand et curieux fait d'histoire, que la plus solide base des croyances de l'Europe, ou plutôt la seule, se rèacontre dans les visions de quelques bergers qui erraient entre TÉgypte et la Palestine, il y a bientôt quatre mille ans. A la tradition s'ajoute depuis long* temps, pour toutes nos races^ la pente de l'intelligence à affirmer un moteur et un instituteur des lois de l'univers, une providence des

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