LE PESSIMISME DE SCHOPENHAUER
de ces grands faits, dans Hérodote, recevra une forte impression de renseignement philosophique et moral à tirer de l'histoire.
Il est vrai que des faits de ce genre n'intéressaient que des peuples et l'avenir de la civilisation occidentale, et Schopenhauer traite les peuples d'abstraction^ et de fiction l'existenco de Thumanité. Cette thèse violente, qu*on aurait tort de prendre pour une hyperbole et une boutade, est d'accord avec la métaphysique abstruse qui supprime toute distinction entre le noumène au sens universel et le noumëne au sens individuel ; mais elle est inconciliable avec un sentiment de la réalité empirique dont le philosophe et moraliste bouddhiste ne se peut séparer quand il pense à l'humanité et aux animaux, à cet ensemble des vivants auxquels il applique la formule indienne : € Tout cela c*est toi. » Empiriquement, en effet, physiologiquement, ces êtres sont donnés en leurs espèces en même temps que comme individus, et leurs espèces ne sont pas moins réelles qu'eux-mêmes. Rien de plus, dit-il, dans le macrocosme que dans le microcosme. Mais l'erreur est évidente; il y a de plus la multiplicité des microcosmes et leurs rapports, les lois qui les assemblent.
On comprendrait mieux le dédain témoigné pour les civilisations et les États, au regard de ce que Tindividu seul se flatte d'atteindre en hauteur de pensée et idéal de vie. Non seulement les ascètes de toutes les religions, mais beaucoup de philosophes, et, à leur manière, nombre d'esprits à dominante esthétique ont offert ou offrent encore des exemples de cette indifférence. Mais soit que la renonciation volontaire de l'individu aux devoirs et aux intérêts sociaux, autant qu'elle est possible, ait pour principe une morale transcendante ou la passion exclusive de l'art, elle est toujours une méconnaissance des rapports nécessaires de l'individu, sans lesquels il n'eût point ob • tenu son développement propre. La moralité est indissolublement liée, en chaque personne» à la civilisation et à l'État, en deux sens (action et réaction) : et en ce qu'elle en dépend pour ses conditions d'existence, et en ce que, une fois formée, elle a pour mission de travailler à l'assimilation des mœurs communes et des lois à l'idéal qu'elle a atteint chez l'individu. Schopenhauer fait, en faveur de la science, une exception à son désintéressement systématique des œuvres du monde civilisé, mais alors il oublie que la science, œuvre collective en ses développements et ses progrès, n'est pas séparable des autres parties essentielles d'une civilisation.
C'est à tort enfîn que Schopenhauer prétend assimiler le christianisme aux religions de l'Inde, comme doctrine de pur ascétisme et de renoncement à la vie temporelle. Cette thèse est également démentie de trois manières, quoique si différentes : à l'origine, par le millénarisme; plus tard et encore à présent, parles incessants efforts du sa-