ORIGINE DES IDÉES DE LA MAÏA ET DE LA MAGIE INDIE.V.VE
drames divins, de.s légendes commençantes et de.s essais de cosmogonie. Les dieux tendent à vivre humainement dans des habitations, avec une famille, avec des sujets. Une mythologie analogue à celle de la Grèce est en voie de se produire, mais qui en différera bientôt profondément, grâce à l'inlroduction de nouveaux dieux plus élevés que les anciens, et à l'esprit mystique et ascé(i(iuo qui présidera à lern- conceplion. Mais on a tort de croire, comme on le fait en général, que l'anlbropomorphisme disparut des religions de l'Inde. Nous verrons, au contraire, que toute manifestation divine continua à s'y ré.sumer dam un homme, et cela dès l'origine des êtres. Brahma, Vichnou sont des hommes véritables qui ne diffèrent de leurs sonhlahles que par le pouvoir qu'ils ont de prendre ou de former à volonté des corps. Ceci est tellement vrai que les ciieux supérieurs sont présentés souvent comme ne devant leur élévation qu'aux austérités prolongées dont ils ont été et dont ils sont capables, et que les dieux inférieurs peuvent à cet égard être surpas.sés i-ar des mortels, qui prennent alors leur place. Tout le génie de llndo aboutit à cette conception, comme aussi à traiter d'illusions et de magie les corps et la nature entière.
C'est même encore un produit de raiilliropoiiK.rphi.sme, que toute cette doctrine indienne de la magie divine. J\.i dit qu'à l'idée du pkàiomène naturel liumams.' -àx^a succédé celle de Vhoinme déoGloppé en phénomènes naturels. Ur deux cas peuvent se présenter dans la manière dont l'esjirit s'attache sérieusement à ce point de vue. II peut arriver que la moralité d'un peuple le porte à comprendre la production et le développement du monde comme une application des vertus d'ordre et de sagesse, non moins que de puissance, qui lésideut dans l'//o////A«j /««Vw/ céleste, auleur des phénomènes; alors I Idée immorale de la magie est exclue par les notions de plan, de 'èj.|e immuable et déternel le sécurité. Je n'ai pas besoin de nommer les nations qui entendirent ainsi la création et ia conservation de l'univers, ou, du moins, qui firent de cette i)art de magie dont elles ne surent pas se défendre un lot des puissances infernales. Mais un peuple corrompu peut prendre un autre chemin et faire entrer, dans son concept du pouvoir générateur des phénomènes, cet élément de caprice que comporte la volonté appliquée aux passions humaines. Le phénomène naturel, dont la constance, on le sait, ne ressort complètement que des elTorts prolongés de la science, doit alors participer de l'arbitraire humain où il prend naissance. Et la n<a-ie est le vrai nom de l'opération par laquelle ce idiénomène émane de cet arbitraire joint à un pouvoir supérieur (1). L'homme, avec les facultés dont il dis- (1) Je sais que la magie arriva et devait arriver partout à se for^'cr des
0UlGl^E DLS IDÊliS DL LA MAlA ET DE LA MAGIE INDIENNE
pose, produit des efïets qui paraissent très surprenants quand habitude n'en simule pas l'intelligence : ce môme pouvoir a.nplilie et exalté, il peut l'appliquer au dieu, parliculièrement a celui qui étend ses créations sur la scène du mondo, et en faire sortir celte scène elle-même, et ses acteurs, et les corps qui sont leurs costumes. Tout cela, dira-l-on, est bien idéaliste. Mais cet idéalisme remonte inconteslablenienl à la haute anli<iuilé dans l'Inde.
Déjà dans les hymnes on voit Iiulra lullerà l'aide dune magie supérieure contre la magie des Asouras qui assemblent les nuages ou ils retiennent captives les Eaux, les Vaches célestes. Les météores se trouvent donc être des prestiges exercés par une puissance divine, c està-dire humaine, mais amplifiée. Que cette manière de voir se gen.rajise et la nature elle-même, la nature entière deviendra la Maia des temps postérieurs, et nous tenons l'origine de la croyance aux ensomaloses.aux métamorphoses, à tous les jeux de la divinité et aux imitations qu'il sera donné d'en faire aux ascètes suffisamment mortifies par la pénitence et divinisés par l'extase. Enfin nous devons comprendre quelle perturbation intellectuelle el morale se lie à de telles doctrines. Elles sontun principe writable d'aliénation mentale pourdeshommes qui ont perdu la naïveté primitive, qui sont même passés à l'état contraire, et apportent unesubtilité exlréme à l'agencement de leurs idées.
L'illusion et la magie sont si bien ce qui les impressionne, au spectacle du monde, el, avec cela, le sentiment religieux les pousse a tel pomt à s'extravaseï de la vie présente, qui n'a aucun prix à leurs yeux, qu'ils en viennent à perdre totalement le sens critique et le sens historique. On a souvent fait cette remarque que les Indiens ont aboli, autant qu'il a tenu à eux, toute succession elloute chronologie; mais elle est plus vraie qu'il n'est possible de l'exprimer. C'est un peuple d'aliénés qui supprime le temps, l'espace, confond tout, et ne regarde ni aux contradictions ni aux anachronismes, parce que pour lui tout coïncide, tout est identique. On trouve dans les Pouranas des exemples étourdissants du doublement des personnes et de leur présence en plusieurs lieux ou sous plusieurs conditions incompatibles.
Nous avons défini l'anthropomorphisme qui succéda au naturalisme primitif des Aryens, et ce sujet nous a conduit à démêler les éléments psychologiques de l'idée de magie dans l'Inde. Ce serait anticiper sur les doctrines que de rechercher maintenant l'origine de l'ascétisme, si étranger aux chantres du Rigvéda et si caractéristique
règles, des lois, et à se poser en scieuce. Dans la magie supérieure de la création, les Indiens introduisirent aussi des idées systématiques, des périodes. Je ne crois pas moins que le premier fonds de la magie de llnde est dans l'attribution faite à reasence humaine idéalisée de produire arbitrairement toutes sortes de formes et d'apparencea naturelles.
PREMIERS TATONNEMENTS DU PANTTl(^:iSME
de la morale et des cultes indiens, ou celle de la caste sacerdotale dans laquelle cet esprit ascétique se développa. Mais il es! une autre tendance, destinée à prendre une importance non moins extraordinaire, et qui appartient déjà au poète aryen : je veux parier de l'idée panthéistique, ou de la disposition de l'esprit à couronner l'édifice du polythéisme par une divinité considérée comme substance unique des autres dieux et substance du monde.
Sans s'appuyer sur des passages isolés, quoique très curieux, tels que celui qui mentionne l'existence d'un Dieu qui est le tout des dieux, on peut dire que partout, dans les hymnes du Rigvéda^ l'idée de l'unité première et totale cherche à se fixer et n'hésite qu'à faire déchoir certaines divinités pour en introniser une seule. En un mot, il y a plusieurs prétendants qui, s'ils n'avaient des rivaux, obtiendraient sans difficulté l'empire dont ils ont déjà tous les titres. Ainsi, Soma allume le feu des aurores, porte les mondes, veille à la naissance des dieux, développe la magie de la nature et crée le ciel et la terre. Agni reçoit les mêmes emplois dans d'autres textes et figure comme grand constructeur et essence universelle. Varouna, qui, plus tard, doit descendre du titre d'Océan céleste à celui de Mer des Indes, Varouna est le Maître des eaux, elles-mêmes Mères des êtres et Compagnes du Soleil, si ce n'est antérieures à lui. Souvent on l'oppose à Mitra, soleil diurne, et alors il personnifie, comme soleil nocturne, l'essence mystérieuse de la lumière invisible et de la fécondation cachée. Le principe lumineux, dont l'Aryen se sépare toujours difficilement, et le principe humide, cause de vio, de sanic, d'immortalité, se combinent pour porter Varouna à l'un de ces rôles que les premiers philo:7ophes grecs, en vertu d'une pensée analogue et d'observations identiques, donnèrent successivement à l'Eau, à l'Air et au Feu.
Ailleurs, les hymnes rapportent simplement au couple primitif. Terre et Ciel, les notions de préexistence et d'action suprême, et c'est encore une idée qui se retrouvera dans la mythologie grecque. Mais on peut citer une autre conception propre aux Aryens, et peut-être la plus marquée du caractère panthéiste : c'est la déesse Aditi, déesse père et mère, identique avec tout ce qu'elle engendre et peut engendrer, et dont Varouna, Mitra, Sourya (le soleil) et Indra sont les enfants. Nulle autfe divinité ne semblait mieux faite pour assumer le concept du tout du monde, si son nom, qui s'étend parfois de l'idée de Nature à celles de Sainteté et de Sacrifice, doit de plus être regardé comme exprimant l'Indivision (par opposition à Diti, la Division, mère des malfaisants Dètyas).
Mais l'anthropomorphisme triompha de la spéculation physique à
FUSION DE L'ANTnnOPOMORPmSME ET W l'AN'TIlÉISME
laquelle répondent tous ces dieux. Les mêmes hymnes, où l'idée rn^mofTonique se fait jour par ces tentatives diversement dirigées, t..., s [a renversent et ea sq)«>iil U bise. C'est q.iand ils «lonnent à Manouet aux An-ira>, les palriu-rh^^ pivtres, le rang de cau.<e et la paternité sur le Fm A sur la Lii Ku elTet, le premier ancèlre
Manou a donné uco au pnMuu'r lYu, el toin les jours le sa. rifi-
cateur appelle à la vie cf Ih-n i»uur 1(.' sacrilic. O Irait curieux de mythologie n'est ([uun si-U"' etitr.' beaucoup d'autres de la tendance, devenu.' ^.'ii. r;il' à un < . i( lin moment, à transporter le type humain à la place initiale dans révolution du monde. Nous venons comment il fut possible (ie suivi , ; Mid.nner le panthéisme,
ou plutôt en le conduisant du m.jme coup a son extrémité logique. Déjà ce que nous avons dit de l'idée d<> ma-ie nous en fait pressentir le moyen. Mais pour finir ce chapitre d marquer la transition de la mythologie aryenne au bralimanisme iu.iien, je ne veux plus qu'indiquer le personnage autour duquel se forma le dogme à la fois anlhropomorphique et panthéiste.
Ce ne fui point un personnage liislorique. Non qu'il en manquât de cette espèc.^ au temjts dont t.ous parlons. Au contraire, ces tribus, qui, aiirè> leur élaldisseiiit-nl dans l'ituiect leur [lassage de la religion libre à la religion dogmatique, ai rivèient à ne plus se connaître ni ancêtres à proporlions hu. naines ni littérature rappoi tée à des temps distincts, conservaient, à l'éiioque patriarcale et au plus fort de la production des mythes physiiiues, la tradition et les noms des auteurs de leurs hymnes sacres, noms qui étaient d'ailleurs ceux de leurs familles encore florissantes. Quoique la postérité, à laquelle ils furent transmis avec les liymnes, n'ait point tanié à les envelo})per dans le tissu de ses lé/eodes extravagantes, il n'y a nul motif aujourd'hui de les traiter de faliuleux. Ces bonunes des anciennes familles étaient donc bien des hommes véritables aux yeux des Aryens. Si quelquesuns, en petit nomhre, ont été apotliéosés, comme il le parait, ils ont pris alors une forme analogue aux autres divinités védi.iues et une place parmi elles, et leurs mythes sont des mélanges du naturalisme ordinaire avec des traits humain; et historiques reconnaissables. Cette exception à l'esprit habituel du /ii{/v>'da, où l'évliémérisme trouve si peu d'éléments à sa convenance, n'était pas de nature, on le voit, à fournir a la tendance religieuse nouvelle le pt'rsonnage que nous lui cherchons.
Mais il y avait un ancêtre, le premier de tous, que cette qualité rendait propre à poser le commencement du monde, en même temps que le commencement de l'humanité, du moment que le type humain obtenait dans l'esprit religieux la prééminence sur les notions physiques. Cet ancêtre est Manou, que nous ne pouvons rejjarder pour-
LA NOTION DE LOI CHEZ LES ARYENS
tant comme appartenant à l'histoire; car rien n'en spécifie la donnée; et son concept répond trop bien à l'idée naturelle et môme inévitable que les Aiyens devaient avoir d'un premier auteur de leur race, pour qu'il soit nécessaire d'admettre qu'ils en avaient gardé la tradition réelle. Le nom de Manon désigne l'homme en général, et le désigne par sa qualité d'homme qui pense (rad. Man, d'où aussi Manas, le sentiment du moi, la conscience de la philosophie indienne). Il pouvait, par conséquent, servir à merveille de centre de formation à une doctrine cosmogonique, fondée sur l'existence primitive et le développement de l'homme devenu monde. Et de fait,, Manou eut un emploi très considérable dans cette doctrine; mais le premier rôle fut donné à une autre notion, de forme moins historique, plus mystique, et qui s'anthropomorphisa avec d'autant plus de facilité qu'elle représentait les intérêts d'une caste naissante.
Aux anciens Richis, c'est-à-dire, selon l'étymologie, aux VoyantSj poètes et sacrificateurs de tribus, avaient succédé sans révolution, et par le fait de l'héi édité naturelle de la fonction prophétique dans quelques familles, ces brahmanes fameux pour lesquels la religion futime profession. Les traditions et les cérémonies étaient dans leurs mains ; ils les conservaient et ils allaient les transformant. Or, le nom adopté par ces pères du dogme signifiait la prière, le rite, le .sacrifice, et s'étendait, tlans un sens physique, à l'idée de production; dans un sens moral, à celle délévation et de sainteté. Ils durent le préférer à tout autre pour symboliser et anthropomorphiser à la fois la notion de l'origine et de l'essence des êtres, celle de la révélation divine et de la religion. C'est ainsi que Brahrna devint, dans une acception panthéiste, le premier Homme-Dieu d'un culte destiné à passer par difféientes adorations, sous différents noms, sans abandonner l'œuvre d'une mythologie populaire de plus en plus éloignée de l'ancien sens phénoniéniste, et toute vouée aux pires superstitions, pendant que le travail métaphysique accompli sur les mêmes données prépaierait rappaiilion d'une loi nouvelle où, l'idée de l'homme prenant le pas sur l'idée de Dieu et de la vie universelle envisagée sous l'aspect du mal, le bien et le salut seraient placés dans une opération humaine capable de conduire au néant de la vie. Triste fin de l'esprit optimiste delà primitive Arye, qui voyait dans l'univers tant de dieux bienveillants occupés au maintien d'une loi dont le but est le bonheur des hommes, et combattant la puissance toujours renaissante mais toujours vainciie des ténèbres.
La notion de la loi du monde sous l'empire des anciens dieux védiques est d'autant plus intéressante à analyser qu'elle contraste avec l'idée de l'ordre universel et de la destinée des êtres, telle qu'elle
LA NOTION DE LOI CHEZ LES ARYENS
se formula dans le brahmanisme. Qu'est-ce que cette dernière ? En deux mots, l'émanation des âmes, leurs métensomatoses, les vies successives se servant de rétribution les unes aux autres, le mal partout, des dieux méchants et des dieux bons, eux-mêmes entraiaés dans le cercle éternel, nulle fin dernière, nulle assurance, et l'univers disputé entre l'ascétisme et les illusions magiques, jusqu'au jour de son évanouissement, suivi du retour du ftux périodique des choses. Afin de nous rendre compte de la direction de l'idée de loi et de son point de départ dans TArye, essayons de classer nous- même les différents sens que cette idée peut recevoir, en commençant par ceux qui prévalent dans l'esprit moderne et qu'il faudra éliminer pour bien entrer dans la pensée antique. Il y a cinq points de vue principaux à distinguer :
1" L'idix' scientifique moderne: Considérer l'ordre fixe des rapports généraux dont se compose la nature et le développement toujours déterminé des phénomènes assujettis à ces rapports invariables, sans se préoccuper de l'origine de cet ordre, de son établissement, de sa cause éminente, et abstraction faite de toute la part des choses de ce monde soustraite au déterminisme, c'est-à-dire du domaine de la liberté et de la morale. Le vice de ce point de vue, non pas pris en lui-même, — car l'abstraction d'où nait la science est bonne, est une condition de l'étude exacte des faits, - mais imputable au préjugé de plusieurs savants, c'est la négation mal fondée de ce qui n'est point objet de science positive, c'est l'attirmalion du déterminisme universel des phénomènes. Son avantage est la défaite des superstitions, c'està-dire de toute croyance qui rapporte à des actes d'expresse volonté divine, supramondaine, la production de faits que les observations et inductions les plus justifiées nous commandent de mettre au nombre de ceux qui ne dépendent que de leurs précédents dans la marche réglée de la nature.
^^ Uidée religh'use moderne : Envisager pour le fondement de la loi l'origine et la cause éminente du monde ; tenir pour immorale la partie de la loi qui régit l'ordre des phénomènes naturels, là où leurs modifications sont tout «■ i7, ; ,/ s, c'est-à-dire ne dépendent pas directement ou indirectement des modifications libres du domaine psychique;
poser, résoudre le problème de l'existence d'une loi morale supérieure à la loi de la nature et impliquant un rapport d'ordre divin entre les actes humains de liberté, leurs conséquences et la destinée humaine étendue au delà du monde présent. La philosophie et le progrès des sciences doivent engager l'homme religieux à prendre celte position de foi inexpugnable. En tant qu'il ne l'a pas encore atteinte, ses croyances sont régies, en plus ou moins grande mesure, par l'ancien point de vue de la loi.
LA NOTION DE LOT CHEZ LES ARYENS
3° Vidée religieuse ancienne : Elle a pour principe l'attribution des phénomènes de tous genres à des volontés et passions divines expresses, motivées par les intérêts des hommes, qu'elles peuvent servir ou contrarier, et par les actes de ces derniers concernant leurs propres rapports à la divinité. Ce n'est pas que l'opinion de la fixité de bien des liaisons composant l'ordre du monde ne s'impose (leur caractère mécanique beaucoup moins, nous l'avons vu) ; mais, môme dans ce cas, l'établissement souverain de cet ordre, sa conservation sont considérés comme des actes formels et actuels des dieux qui ont le pouvoir d'y déroger, et qui, disposant continuellement de la partie muable des phénomènes, la dirigeant en vue de certains intérêts, luttantquelquefois contre des dieux leurs adversaires, peuvent être armés en leur bonne volonté ou désarmés dans leur colère par la vertu de certains actes qui sont du ressort humain.
4" Le dualisme matériel: Le visible, l'éclatant antagonisme des effets des forces naturelles, quand elles sont considérées dans leur rapport avec les intérêts humains auxquels ellts sont, partout et continuellement, tantôt favorables et tantôt nuisil)les, porte infailliblement à partager !a puissance divine entre des volontés et das passions contraires, l'esprit qui regarde la divinité comme restée en possession des lois de la nature, et libre d'en diriger journellement le jeu flottant dans une partie considérable des phénomènes et, à la rigueur, dans tous, ou en certaines circonstances. Ce dualisme peut s'appeler matériel, tant que la division des forces divines conserve un caractère essentiellement naturaliste, c'est-à-dire tant que l'anthropomorphisme universel ne se sépare pas décidément de la signification physique, dans les phénomèmes, et ne revêt pas le sens moral de la volonté droite et bienveillante, d'un côté, et perverse de l'autre. C'est le cas du monde aryen, antérieurement à une révolution des sentiments moraux, qui fit sortir de ce berceau, au moins en partie, comme nous le verrons, la religion iranienne.
5° Le dualisme moral : Ce dernier peut surtout réclamer, et on lui attribue d'ordinaire exclusivement le nom de dualisme, tant le dualisme matériel était affaibli par la disposition d'esprit optimiste de ses sectateurs aryens, toujours en adoration devant les grands phénomènes de la lumière et de la vie, et répandus eu actions de grâces sur l'œuvre des puissances bienfaisantes qui établissent la loi et qui la font triompher des agents de ténèbres, constamment révoltés, mais constamment vaincus. Ajoutons ceci d'essentiel : que l'attention de ces hommes admirai ifs et reconnaissants, émerveillés du don de la vie, grands enfants à l'état d'innocence relative, étrangers à l'expérience des populations agglomérées, et des grands États et des grandes guerres, ne s'était pas encore assez détournée sur l'homme
LA NOTION DE LOI CHEZ LES ARYENS
lui-môme et sur son cloignement de l'idéal moral. Le vrai dualisme ne peut commencer qu'avec un juij^ement pessimiste de la conduite humaine, lequel est la suite des épreuves eliez les âmes nobles et, se projetant pour ainsi dire sur le speclacle de l'univers, en fait apercevoir, avec un sentiment nouveau, la face sombre de mal physique, en correspondance avec le mal moral. Alors l'idée de celui-ci se généralise et s'étend à la cause des conditions mauvaises de l'existence
humaine.
La notion aryenne de loi est donc celle d'un ordre essentiellement
bienveillant de l'univers. Elle s'exprime par difterents termes qui se ramènent à des radicaux signifiant constitution, adaptation et conservation des choses. Le [>Ius important est le mot rita qui [leut avoir ce sens, ou celui d'une marche régulière, comme le cours du soleil, par exemple, sans qu'on doive en aucun cas exclure l'idée d'une personne supérieire qui engendre, établit, dirige, cette idée étant naturellement inséparable, au point de vue primitif et religieux, de celle de l'établissement ou de la direction. Il faut tenir compte du double aspect pour satisfaire à l'ensemltle des locutions, telles que garder, observer, ou violer, transgresser le rita. et pui> du rila, rouf,
chary chevauXy cochers du ritti, m'jonr, mulri"', nombril du rif/iy etc. Les personnifications mythiques, lAurore, les Eaux, sont diles (kii'les au rita; le Soleil en est la fm-c hriUante, les ténèbres lui sont ennemies ; et ailleurs cette même Aurore est ajipelée la lurre du rila. Mais la Nuit reçoit la même ([iialitication, le posl lioc en lang;i^e mytbologique entraînant facilement le propter hoc, qui est ici la maternité. Enfin le Ciel et la Terre sont aussi les mères de la loi : ce n'est que le progrès en généralisation de la même idée.
Il ne faudrait pas croire que l'idée formelle d'une volonté divine ne vient jamais remplacer, dans la notion de loi, la génération mythologique. On trouve dans le Itif/védn dts [» issages où le rita est assimilé aux prescriptions émanées d'un souverain. Les Adityas et surtout Varouna sont alors présentés comme les auteurs ou les soutiens de la loi, les protecteurs de ceux qui l'observent. Toutefois, ce n'est point de préceptes moraux, mais bien toujours des phénomènes naturels qu'il est question, à ce point de vue de la loi comme législative : différence capitale à l'avantage de la conception hellénique de la loi.
Le rôle d'Indra, relativement à la loi, est particulier dans Tancienne mythologie védique, ce qui tient à sa qualité de dieu exclusivement voué à la lutte contre les iniluences malfaisantes, et d'ailleurs étranger aux conceptions d'ordre universel ou cosmique, dans lesquelles l'esprit est forcé de faire entrer les éléments perturbateurs aussi bien que les actions favorables aux intérêts humains, quand les uns et les
LA NOTION DE LOI CHEZ LES ARYENS
autres sont constamment liés. Or ils sont liés dans le mythe de l'orage, qui exprime la lutte nécessaire, incessamment à recommencei- contre la puissance des ténèbres. De là, celte contradiction forL-ée entre les deux aspects dlndra, qui est dit observateur delà loi, et qui pourtant fait violence à la loi, en délivrant les eaux, \es vaches c'irsl'-s; et le double aspect coiTélatif de Varouna, qui devrait être le '■arJicn de la loi invariablement bonne, et qui semble lui-même la violer en retenant les vaches dans l'étable.
Un point singulièrement caractéristique est l'influence que la mvtliologie aryenne prête aux cérémonies du culte sur la vaillance roiiimuniquée à Indra et sur sa victoire. Ce n'est point ici l'idée banale de la protection demandée à un dieu et obtenue par des prières et des sacrifices. Les mêmes formules sont employées pour la désignation des rites du sacrifice et pour l'expression de Tordre observé dans les phénomènes célestes ; les règles, de part et d'autre, sont rapportées à la loi comme genre unique, et celles de la seconde espèce .se mettent sous la dépendance de celles de la première. Il y a entre l'apparition ou la génération du feu dans les phénomènes du ciel et de l'atmosphère et la production du même phénomène fondamental sur l'autel, dans le sacrifice, une identité qui est la racine du mythe. Agni, le feu personnifié, est lui-môme, comme le prêtre, un sacrificateur et un observateur de la loi. L'établissement du monde qui doit la vie à la lumière est un sacrifice dont la vertu est l'ascension du soleil. Le sacrifice accompli par le prêtre possède une vertu semblable et exerce une action sur l'ordre de l'univers en s'associant à l'œuvre implorée des dieux. De même qu'Agni, qui s'identifie avec la lumière et le soleil, non moins qu'avec le feu terrestre, et de même qu'Indra, vainqueur du Serpent Vritra, démon de l'obscurité, Soma observe la loi en naissant dans l'éclair et répandant les eaux, le lait des vaches célestes. Ces opérations et ces agents sont assimilés aux phénomènes du feu allumé et des libations de la liturgie. Le Soma, comme liqueur vivifiante, trouve aussi son emploi parmi les dieux, dans le ciel, où il devient ambroisie, et, sous cette forme, il est qualifié de nombril du rila, centre de la loi. Enfin, la Prière, qui ne doit pas être oubliée, puisqu'elle est partie essentielle du culte et source d'action sur les phénomènes divins, la Prière, les incantations favorables, ces vaches mugissantes sont des mères du rita, des liqueurs de rita distillées par la langue. En rapport avec Agni et Soma, elles ont aussi leurs prototypes cosmiques et s'élèvent au rang des principes.
Le sens le plus ordinaire de la prière, dans les hymnes védiques est celui du Do ut des, ainsi que cela paraît naturel dans cette relation de services rendus mutuels des dieux, distributeurs des biens aux
LA NOTION DE LOI CHEZ LES ARYENS
LA NOTION DE LOI CUEZ LES ARYENS
hommes, et des hommes, adjiivanis de la divinité par le culte. Toutefois, les puissances étant si inégales et les dieux sujets à la colère, — certains d'entre eux souvent malfaisants, tels que Roudra et ses fils impétueux, les Maroutas (le tonnerre et les vents), — les Adityas eux-mêmes ne pouvant manquer par leur caractère physique de prendre place en des mythes où ils figurent comme temporairement nuisibles, le rapport d'extrôme suliordination s'impose, et avec ce rapport celui des dons et de l'exigence, d'un côté, de la dette, de l'autre, enfin des manquements et des punitions. L'idée que les dieux voient et surveillent trouve aisément son expression mythique. Le Soleil voit tout : il est l'œil de Varouna et de Mitra, l'espion des dieux. On rencontre la comparaison du dieu à un berger, et des hommes à un troupeau sous sa garde. Agni et Soraa sont aussi des surveillants, irritables mais miséricordieux, implorés soit pour ce qui dépend de leurs œuvres propres, soit en qualité de médiateurs auprès d'autres agents célestes.
Le caractère du devoir envers la divinité est celui d'une <!ette et d'un lien qui s'établissent par la faute commise, sans qu'on voie nettement les préceptes, surtout moraux, qui commandent de sa part certaines actions ou en interdisent d'autres. L'observation de la justice envers les hommes, l'éloignement du mensonge, la droiture de l'intention ne sont pas des idées qu'on puisse dire absentes de l'esprit de ces anciens poètes, mais ce qui le domine, ce qui entre le plus ordinairement dans le sentiment du lien entre les dieux et l'homme, et de la culpabilité, c'est le devoir liturgique. L'obligation, la pureté, la faute, le repentir se rapportent essentiellement à ces rites du sacrifice qui ont une action directe sur les opérations favorables ou défavorables des puissances du ciel et de l'atmosphère. Le devoir omis ou violé est comme un lacet dans lequel, par ordre divin, le coupable est pris à son propre piège. Ost en ce sens que les Adityas (les libres] iient les hommes, et que ceux-ci. s'accusant de leurs fautes, les implorent pour qu'ils h^ ih-ln'nf, les rendent libres, exempts de mal. On voit sous quelle forme primitive de mythologie naturaliste se présente dans le fligvrda la superstition de Vopus operatum, comme on a nommé dans des religions plus raffinées, moins excusables, l'influence des pratiques du culte, du sacrifice, selon qu'elles sont accomplies ou négligées, sur la production des événements et sur le salut de l'homme, de quelque façon d'ailleurs qu'il soit entendu. Cette opinion de la vertu des œuvres par elles-mêmes fait partie des croyances magiques, et à la magie bonne, qui est l'action supposée de la prière, ou de tels rites consacrés pour amener certains effets utiles dans le monde, vient se joindre, par l'application naturelle de la même idée, la magie malfaisante, au service des mauvaises intentions ;
et celle-ci amène à sa suite le cortège des démons pour rendre ses opérations efficaces, de même que l'autre met en mouvement les dieux. Une autre forme de la superstition des œuvres consiste à attribuer à Vo-pus opi'ralum une vertu expiatrice, et de là le sens matériel donné au sacrifice qui apaise la colère divine quand il est offert dans les formes voulues par le prêtre investi d'une fonction spéciale, et indépendamment de la moralité des pécheurs pour qui il expie. Les déviations morales de la religion brahmanique ont leur source bien visible dans la primitive religion mythologique de l'Arye. Il ne faut pas moins conclure, tenant compte de tout, comme l'a fait un mythologue qui a fait une étude approfondie du culte et de la morale dans le /ligvnda (1). Cet auteur cite un passage caractéristique, de ceux qui expriment le principe magique : (t L'hommage seul est puissant. J'invoque l'hommage. L'hommage soutient le ciel et la terre. Hommage aux dieux ! l'hommage leur commande. J'expie par l'hommage toute faute commise ». Et toutefois il tient pour constaté « que les Aryas védiques reconnaissaient des devoirs de l'homme envers ses semblables ; qu'ils croyaient que les dieux s'intéressaient à l'observation de ces devoirs; enfin qu'en ce qui concerne leurs rapports directs avec les dieux mêmes, un élément moral s'introduisait parfois, pour les modifier profondément, dans les conceptions purement naturaUstes du culte ».
(1) Abel Bergaijj'ue, Les dieux souverains de lu teUyion védique, p. 178.
GHAlTlllE XVI
Origines helléniques. — Anciens éléments de la mythologie
des Grecs.
Deux cause.-5 puissantes s'opposèrent aiicieiinemeul et de tout temps au développement d'un anthropomorphisme simple et naturel, dans les croyances des familles aryennes de l'Inde. Ce sont, preniièrement, l'esprit cosmogonique et panthéiste appliqué par les brahmanes à la conception du monde, alors même qu'ils ne voyaient dans l'univers que la manifestation d'un personnage supiùme; en second lieu, la foi extravagante aux miracles et à la magie, la confusion des espèces, le mépris de l'urdre et de la raison, l'inintelligence des lois naturelles. Les dieux, d'abord phénomènes personnes, ensuite personnes-phénomènes, comme je l'ai expliqué, se trouvèrent à la fois trop plongés dans le devenir universel^ et doués de pouvoirs de transformation trop exorbitants pour paraître jamais bien définis en face de la nature. Le paradis d'Indra donne, il est vrai, une idée approchante de ce que l'esprit anthropomorphique pouvait créer et de ce qu'en effet il créa dans l'Olympe des Grecs ; mais ce ciel indien et ses divins habitants, de plus en plus étroitement cantonnés, s'absorbent comme des dieux vulgaires et dénués d'aséité dans l'essence suprême de la divinité brahmanique.
On a vu, d'un autre côté, ce que le symbolisme de la Chine et de l'Egypte, quoique si différent de l'une à l'autre de ces deux contrées, le culte des Esprits dans la première, l'adoration des puissances matérielles cosmiques dans la seconde, pouvaient opposer d'obstacles à l'établissement des divinités franchement humaines. Toutefois, à un certain moment, l'Égyptien incarna ses dieux. Le Chinois, le Japonais, l'Indien lui-même, dans une partie considérable de lem- vie religieuse, en vinrent à prendre pour objets de leurs adorations des êtres qui, suivant eux, avaient vécu, qui avaient respiré, aimé, et qui étaient morts. Et la suite de ces études nous montrera clairement la loi historique qui pousse toutes les religions à l'anthropomorphisme formel. Mais de tous les hommes du monde, le Grec et l'Hébreu furent les seuls qui fixèrent la divinité dans l'être