MORALE D HOMERE
première période, non sans quelque preFsentiment d'un avenir meilleur : « Que n'ai-je [m ne pas venir panni les hommes de la cinquième race, ou mourir plus tôt, ou naUrr plus tard! »
Je reviens à Homère et à sa morale. Après le principe de la liberté, sur lequel j'ai dû m'olendie, se présentent les notions corrélatives du droit et du devoir. Elles éclatent partout dans la poésie homérique, avec un degré d'énergie que nous ne retrouverons ailleurs que dans les institutions des races italiques. En effet, comment ces idées ne seraient-elles pas des conséquences, et pratiques et théoriques, d'une coEScience si développée, d'une vie lellenient libre, et de ces relations d'égalité entre des hommes, entre des héros qui parlent et délibèrent sans cesse avant d'agir! Il est inutile d'insister sur ce point. Ce qui n'est pas plus important, mais ce qui est plus remarquable, ce qui a toujours fait l'admiration des lecteurs dignes de sentirla poésie homérique, c'est la noblesse, l'élévation souvent idéale des traits d'énergie dont elle est semée, avec une forte part de férocité; c'est le sentiment delà divine pitié qui se mêle aux passions les plus inexorables; et ces retours du héros ou du poète sur lui-même, ces rétlexions philosophiques par lesquelles il domine les phénomènes de la vie et ses propres représentations; c'est l'exquise pureté des caractères et des tableaux relatifs à la femme et au mariage : lu chasteté^ la constance de Pénélope, la douceur, les remords tempérés de la belle Hélène, le ravissement, l'indulgence des vieillards; la grâce même de Paris, qui n'est pas tout à fait un lâche et ne mérite qu'à moitié les reproches de son frère et de son amante ; puis le type de la vierge dans Nausicaa, celui de l'épouse, de sa tendresse et de ses larmes souriantes dans Andromaque. J'omets les caractères de héros, types simples et forts d histoire et de roman indivis, de poésie réaliste, avant l'époque de la division des genres et de la venue d'une littérature plus analytique.
Ont-ils besoin d'excuse les traits barbares ou bas qui se rencontrent dans ces poèmes dont la trame s'étend à la vie humaine tout entière? l'altercation et les grossières injures d'Achille et d'Agamemnon, les querelles de ménage de Zeus et de Hère, les aventures d'Aphrodite, les discours vulgaires et comiques d'Héphaistos et le rire inextinguible des Dieux? C'est une question qui ne peut plus se poser, depuis que la critique littéraire a fait évanouir le préjugé classique du style noble imposé à l'épopée. Homère a peint, avec une naïveté que n'excluent point une langue et un art achevés, l'homme réel et ses passions, dans le personnage de l'homme légendaire ou du Dieu humanisé. Tous les éléments de la nature humaine ont pris place dans cette vaste comédie. Tantôt la plus franche simplicité de pensée et de style est le caractère des récits, des discours et des mœurs que
le poète recueille de la bouche de la légende; tantôt les mêmes éléments se transforment visiblement, grâce à la sensibilité, à la fme ironie, aux touches délicates dont l'hellénisme a préparé dès lors le modèle à l'humanité. J'ai essayé de montrer comment le fait même de la conception et de la composition de la comédie humaine se lie au principe de la grandeur rationnelle et morale de la nation grecque. Et je peux dire, à la gloire de la poésie, que, depuis l'époque où les mythes anthropomorphisés commencèrent à scandaliser les philosophes, jusqu'à celle où le polythéisme vulgaire parut absurde, ridicule ou dégradant au plus grand nombre des esprits cultivés, le Grec émancipé ne lit que tourner contre les fables de son poète l'enseignement moral qu'il avait reçu de lui et de son esprit, supérieur à ses fables.