LE SACRIFICE CHEZ LES ANCIENS GRECS
riMAPITRE XVIII
Culte, divination, eschatologie primitive des Grecs.
Il paraît difficile qu'un peuple arrive à conformer ses notions religieuses à sa morale, quand ce n'est que progressivement que sa morale se formule el s'impose. Cependant 1 1 r''>i-l;ince au changement cl la perpétuité sont du fait des riles, beaucoup plus que des croyances mômes. C'est que, en dépit du caraclère conservateur de toute religion, les idées peuvent s'altérer sans que personne ait la conscience nette de leurs modifications graduelles, tandis que les formes du culte, une fois adoptées, ne se modi.ieraient pas sans éveiller l'attention. La Grèce transfunna ses croyatiecs, ou plutôt les produits de son ancienne conception du divin. Après avoir fait ses Dieux décidément humains et moralement très éloignés de la perfection, elle se mit à les moraliser de son mieux. Ses mythes, toujours en mouvement, arrivèrent ainsi dans plus d'un cas à traduire des sentiments nobles et des idées vraies. Mais une pierre d'achoppement se rencontra et ne put être levée, même au temps de rexègè.^c systématique. En effet, les mythes physico-personnels à l'origine ayant passé au pur anlhropomoiphisnie, et plusieurs se trouvant alors ce qu'ils n'étaient pas et ne pouvaient pas èhe auparavant, étranges ou déshonnètes (les débauches des Dieux, par exemple), on ne pouvait les expliquer, c'est-à-dire en changer le sens autrement qu'en renver- .santies bases de la religion populaire et parfois en recourant à dts Interprétations d'un genre étranger jusqu'alors à l'esprit de l'Occident.
Le suite public de la^Grèco et des nations dites païennes n'otïrait pas semblable matière à contradictions et à scandales. Quoiqu'il traduisit exactement les plus naïves idées des patriarches aryens, le fond s'en conserva jusqu'à la fin, avec les pratiques de divination qui s'y étaient jointes. Les traces les plus cruelles du passage des tribus dispersées à travers de sombres épreuves s'efïacèrent seules peu à peu : je veux parler des sacrifices humains. Mais la croyance à l'expiation par le sang resta, pour s'allier avec la foi pareille des Sémites, et se transformer ensuite dans le christianisme sans s'y perdre. A
cela près, le rite du sacrifice établit un trait d'union entre le sentiment de l'Aryen primitif et celui du philosophe-prêtre néoplatonicien qui vivait vingt-cinq siècles après lui.
Le sacrifice aux Dieux était donc le fond du culte grec. Primitivement pacifique, il était devenu sanglant d'ordinaire, et très anciennement, par suite de l'usage croissant de la nourriture animale. Le culte d'Apollon, par exemple, ne soulïrit longtemps que des offrandes sans souillure; puis la contagion le gagna comme les autres. Les libations et la fumée des victimes étaient destinées à soutenir les forces des Dieux, qu'Homère, aussi bien que le lUgvéda, nous montre assis aux festins, convives invisibles des hommes. Il parut aisé, quand la foi devint moins naïve, de justifier le sacrifice, d'une part comme un acte d'offrande toute morale et de reconnaissance, de l'autre comme une cérémonie expiatoire. La ténacité antique des rites de ce dernier genre, surtout jointe à l'universalité sociale de ce meurtre des êtres vivants, dont l'usage du sacrifice rendait les Dieux solidaires et tendait à innocenter les hommes, nous explique bien comment le culte des anciens, ainsi considéré dans son essence, demeura toujours compatible avec leur raison, et en général n'amena point les débats, les scrupules et les soucis inhérents aux mythes énigmatiques posés par la tradition.
Il est intéressant de remarquer, à propos du sacrifice, que l'un de ses rites anciens et persistants avait pour objet de simuler le consentement de la victime au moment où le prêtre la frappait. On peut rire de la grossièreté du procédé et du jésuitisme puéril et barbare de l'homme qui y a recours. Ce n'était pas moins un hommage rendu à la justice, une sorte de reconnaissance de l'illégitimité de l'acte sanglant. On me permetira d'ajouter que les peuples modernes ont, à l'égard des anciens, une infériorité réelle à côté d'une supériorité très grande. La pratique et l'idéal sont désunis chez nous. Les industries qui servent de base à notre alimentation animale sont tenues à l'écart de l'idée religieuse ou morale, partant restent ignobles, puisque des notions d'ordre supérieur s'y trouvent engagées, que nous le voulions ou non, et qu'il y a dès lors avilissement à les en séparer. Mais aussi le meurtre n'est plus sanctifié par la religion, et l'homme peut moins difficilement éloigner ses yeux de la partie basse ou cruelle de sa destinée, distraire son esprit de ses propres pratiques — surtout quand il en rejette sur autrui la partie répugnante — et s'élever dans les régions supérieures d'une moralité idéale. C'est un grand mal et c'est un grand bien, en somme une question infiniment délicate, dont la solution n'est pas près de nous.
Aux sacrifices se joignaient les vœux el les prières. Les Grecs priaient debout la plupart des Dieux, à genoux seulement les divinités