LES EIDOLA ET LA PERMANENCE INDIVIDUELLE
que la Grèce, qui dirigea l'art divinatoire vers l'inspection des entrailles des victimes.
J'ai montré quelles notions de la divinîlé existèrent dans la plus haute antiquité grecque, et comment elles furent sponlanément et très anciennement modifiées par l'anthropomorphisme, uni à la direction éthique des esprits. Une tentative réfléchie suivit, qui se prolongea à travers les temps historiques, pour donner à ces notions un caractère plus philosophique et les rendre indépen-lantes des sacerdoces. J'exposerai plus lard les efl'orts do l'esprit de science et de l'esprit de moralité, les hypothèses, les constructions essayées en vue de transformer ou de récomposer des mythes jugés scandaleux ou puérils, et de constituer la hase rationnelle qui manquait visihlement aux croyances polythéistes. On verra aussi la Grèce, acceptant l'influence des Barbares, procéder avec Pythagore, avec Platon, ou sous le nom d'Orphée et dans ces sortes d'églises appelées Mysf>''res, à l'élahoration de dogmes en grande partie étrangers à son génie natif; enfin le sentiment de l'unité divine prévaloir de plus en plus sur la donnée anti({iie de la pluralité.
J'ai (lit en quelles pratiques religieuses se traduisirent les rapports de la Grèce anthropomorphiste avec les {luissances cosmiques, et indiqué en quel sens devait se transformer l'idée première du sacrifice, II me reste ici, me bornant à l'antiquité et à la grécité pures, à montrer une autre face de la religion hellénique, celle qui regarde l'essence propre de l'homme, son immortalité et la sanction de sa morale.
Ce dernier point est le plus obscur et le moins développé primitivement. Les Grecs, de même que les Sémites Hébreux, et quoique d'une autre manière, étaient alors trop livrés aux séductions de la vie présente, pour apporter à la recherche des secrets de la mort la suprême, la clairvoyante inquiélutie des hommes fatigués d'un autre âge. Mais ce que ces Sémites ont par u longtemps ignorer, absorbés qu'on les eût crus dans le calme matériel de leur vie patriarcale, les iîls des Aryens l'ont toujours su. Toujours ils se sont représenté l'homme, c'est-à-dire quelque chose de lui persistant après la mort; et ce quelque chose était essentiellement la pensée avec la passion. Seulement, le corps étant une partie capitale du vivant, une condition de son acte plein et de ses relations actuelles, les plus intéressantes de toutes, les Grecs qui n'ont pas tout renfermé dans ce corps grossier et dans ce sang, comme les Hébreux, ont cru pourtant que ce qui survivait à sa perte était un instrument très afiaibli, devenu incapable des fonctions actives de l'homme.
Homère nous montre dansl'Hadès, demeure occidentale des moris,
les ii'cwXx, traduisons fan/àmes, images, encore doués de mémoire et de prévision, recevant des impressions^ éprouvant des passions, assemblant des idées, sous une enveloppe subtile, une impalpable nuée, une ombre, support réel, quoique insuffisant, d'un reste mal défini de vie organique. Ces images prennent même encore quelque, nourriture dans l'Hadès, et elles y jouissent d'une paix, d'une satisfaction relative, à laquelle elles aspirent vivement, lorsque, sorties de corps auxquels les derniers devoirs n'ont pas été rendus par les survivants, elles errent aux abords de la sombre demeure. On a traité trop légèrement cette croyance religieuse, qui, tout en laissant à la vie actuelle et |ta=s'ai;ère de grands privilèges, donne pourtant satisfaction au princijie de la conservation de la personnalité, garde certains organes en relation avec les phénomènes spirituels, et accorde avant tout l'immortalité naturelle aux attributs de l'ordre mental.
Je remarque aussi avec intérêt que ce mot c-'cojaov, par lequel se caracl élise le nidne, est ou le même, ou le même à peu près que ceux que Démocrite et Platon, en des sens peut-être moins différents (pi "un ne croit, ont consacrés à nommer ce que nous nommons encore ajirès eux des Idéi's, et qui ])Dur eux étaient des êtres réels. Cela se comprend, h'dliùhz-) ex[)rinie pour Homère la qualité d'être vu, c'est-à-dire l'image. L'image, c'est l'idée vue objectivement, que l'on sait avoir été identifiée avec la pensée elle-même parla doctrine aisée et indélébile du sensalionnisme. La spéculation fait passer le philosophe de l'image, ou idée obje(3tive, à l'image ou idée en soi et pour soi, ce qui nous mène aux idoles de Démocrite et aux idées de Platon; en sorte qu'une racine de Pidéalisme objectif peut être assignée sans exagération dans ce concept homérique : la pensre conscrcrr dans la mort, avec tappin de riinuge de ce qui eut vie. Le màne du mort est Vidée du vivant.
(Jiioi qu'il en soit, re'.'o(.)}.:v, dont la cy.ir^ ou ombre est une autre désignation, renferme un principe de pensée : la ^'r/r, {souffle^ spirdt's, anima, esprit, âme). L'élément physique de la psychologie homérique est une forme sensible qui subsiste de l'organisme détruit ; et avec cette forme, une existence intellectuelle et morale se perpétue, comme le prouvent les pensées, les passions et les discours que le poète prête aux ombres, après qu'elles ont bu le sang des victimes ofTertes aux morts. Les critiques et les philologues se trompent certainement, quand ils altiibuent à Homère l'opinion de Tanéantiss^ment du principe intellectuel et moral de l'homme. Les épithètes données aux mânes, et qu'on vendait entendre métaphoriquement, doivent se prendre au sens le plus matériel ; elles ne signifient pas que le mort est dénué de passion ou de connaissance, elles signifient que son corps manque de cœur, d'entra lies et de solidité
L"llAl)i;S liT SES DLMKUHES
{ky.r,;y.:;, j:^p£r,;, h.vn,Kz]y en im mot de tout ce qui constitue un plein organisme.
Homère distingue deux demeures dans l'Hadès. L'uneest le Champ Elysée, où les Dieux envoient pour l'immortalité des mortels privilégiés : là se trouve le blond Rhadamanlheus, personnification transformée du roi védique des morts. L'autre demeure est le domaine ténébreux d'Aidoneus et le Perséphonè. Minos (Iransformalion de Manon) y siège, un spectre d'or à la main, pour rendie la justice aux morts. L'Érèbe et le Tartare en sont des dépendances. La plus grande parlie des mânes y prolonj^ent une existence sans douleurs comme sans plaisirs, avec un semblant d'activité où lours passions terrestes se donnent carrière encore. On y voit jusqu'aux ombres farouches de Héros, tels que Hèraklès, qui jouissent ailleurs, avec des corps pleinement restitués, de la compagnie et des honneurs des Dieux. Enfin, les ennemis personnels des Olympiens, les Titans en première ligne, et d'autres d'après eux, Tantale, Sisyphe, etc., y sont plongés dans les tourments. Toute celte eschatologie homérique, dans la confusion et le vague de plusieurs de ses traits, qu'on voudrait mieux accusés, porte un grand caractère de spontanéité primitive. L'idée d'une sanction de la morale humaine [)ar des peines ou des récompenses après la vie n'appaïaît pas clairement, mais elle est en germe.
Elle se distingue mieux dans les poèmes d'Hésiode. Je garde pour une autre place l'exposition de la théorie des Races; mais je peux dire ici que le poème des Travaux et des jours définit leurs ilestinées posthumes. Ainsi, la Race d'or, aprrx son etiseDeliss>-mrnl, selon les dessehis de Zens, s'est retrouvée dans les Uaiinuiis, ' > 'V/vj; bons, qui, velus d'air, haMient sur la lerre^ examinent la jmi'"- et les méchantes actions, veiUeiit sur les /tommes et leur distribuent la richesse. La Race d'argent a fourni ceux quon nomme l>'s uxnids bienheureux du monde souterrain, et qui ne sont pas non plus privés d'honneur. Mais la Race d'airain est entrée sans nom dans la demeure humide de Veffroijable Aidoneus. Enfin, la quatrième Race, celle des Héros, est établie par Zeus aux extrémités de la ferre^ loin des Immortels. Ces Héros fortunés vivent sans passions, sous Kronos^ leur roi, dans les Iles des biin/œureux, près de l'Océan, où le champ fertile fleurit et fructifie trois fois l'année. La doctrine de la rémunération fait donc parlie de cette théorie des Ages ou des Races, et pourtant Hésiode ne dit point quel destin après la mort attend les hommes de la cinquième Race, ses contemporains. Nulle part, ni dans la longue description des régions du Tartare, donnée dans la Théogonie, on ne trouve d'allusions aux peines qui attendraient les