LES ESPRITS CHEZ LES CHALDÉENS
pouvait suggérer pour compléter des séries. A la même cause, et à la connaissaDce de récriture, à l'art du symbolisme, il tient apparemment qu'une mythologie spéciale du genre de celles qu'on trouve chez les tribus touraniennes atteignit en Ghaldée un plus haut développement, sans préjudice de la multiplicité indélinie des esprits
élémentaires.
2« Les cultes locaux. Pour la Ghaldée, comme on l'a reconnu pour l'Egypte, ils ont précédé ceux qui se sont étendus plus tard à tout le territoire ou" par des identifications, ou par l'action politique et la propagande. Les dieux de ces cultes, là où dominait l'esprit kouschite, étaient de nature astronomique. Les temples dédiés par le roi d'Our, Rickbagas. se rapportaient peut-être à un plan de conciliation de ces dieux, à chacun desquels on pouvait consacrer un étage de la grande construction, comme dans l'édifice célèbre aux huit tours superposées de Borsippa, près de Babylone. A Our même, le grand culte patronal était celui d'un dieu Lune (au masculin), Sin\ à Larsa, le Soleil, Samas, occupait la même place; à Babylone, c'était Bel-Merodach, qui fut assimilé à la planète Jupiter dans le système astrologique, etc. Le dieu de chaque ville était le plus puissant des dieux, toujours invoqué sous des titres absolus, sans exclure pour cela les cultes rivaux, comme en F:gypte encore, et en vertu d'un sentiment analogue à celui qui fait prodiguer la louange et la llatterie aux hommes au delà de ce qu'on sait possible, alin de mieux adorer et de plaire. 11 n'y a aucune raison de rej^arder ces cultes particuli-^rs comme moins anciens que les établissements locaux où ils régnèrent, et de leur chercher des origines en supposant une primitive unité de religion. Ce sont les synthèses qui sont relativement récentes, en pareille matière, et non les éléments dont elles se forment.
3° La construction de cette synthèse. L'esprit politique et l'esprit sacerdotal ont du l'élaborer, en partant d'un polythéisme plus ou moins étendu selon les adjonctions qui s'opéraient des reconnaissances divines les unes aux autres, et à mesure de la formation des grands États par le;? guerres de conquête.
C'est là sans doute une des sources de ces compositions mythologiques qui mettent les dieux en rapport entre eux, en rapport de parenté spécialement, les distribuent en couples et en triades, et leur prêtent des aventures pour lesquelles on utilise les mythes et légendes de différentes provenances. Mais ce n'est pas tout ; parmi les idées qui président à ces constructions, il en est une qui tend presque partout à dominer et prend l importance d'un dogmatisme panthéiste et naturaliste. Le concept de la « grande déesse », sous les noms divers qu'il prend dans les grandes villes et chez les plus petites nations, est la philosophie des principaux cultes de l'Asie. 11 absorbe, en un sens,
tous les autres cultes, mais ne les supprime pas; car, dans le domaine de la mythologie, toutes les manifestations divines, comme pour la métaphysique panthéiste les individualités transitoires de la vie, sont acceptables à titre de brodei ies de la Nature.
Les monuments montrent la fusion accomplie, 2000 ans avant notre ère, sous le règne de Sargon I^r, roi d'Agané, dans le nord de laChaldée, conquérant qui étend sa domination sur tout le territoire compris entre l'Assyrie et le golfe Persique. Prenons une idée succincte de cet ensemble de cultes, en commençant par le système mythologique d'origine touranienne. Ce système s'élève sur la base de l'universel spiritisme des éléments. Le « Recueil magique », ou des « hymnes », dont nous avons des traductions suffisantes, malgré les incertitudes de sens et les lacunes, pour nous initier à un état d'esprit qu'on pourrait appeler la superstition sans bornes et l'égarement complet de la raison, est le résultat d'un travail de réédition des livres sacrés des mages chaldéens, ordonné parle roi d'Assyrie Assourbanipal (vu" siècle). C< s livres étaient écrits en langue chaldéenne, et déjà anciennement traduits en assyrien, quoique la première de ces langues fût demeurée la langue liturgique, nécessairement affectée aux formules des incantations; car la puissance des mots, indépendamment de leur signification, est un élément essentiel des actions magiques (1).
Les hymnes magiques sont des invocations des bons esprits contre les mauvais, contre les maladies et les autres maux dont peuvent souffrir l'homme ou le pays, et dont ils se partagent les spécialités, que l'enchanteur décrit avec des malédictions répétées, des litanies d'imprécations d'un côté, de supplications de l'autre. Il réclame le secours des plus puissants esprits : l'esprit du ciel, l'esprit de la terre, les esprits des dieux et des déesses (car ils ont chacun le leur), finalement l'interven'ion des dieux eux-mêmes., et, de degré en degré, du plus savant de tous, qui possède seul les secrets souverains, et peut les communiquer grâce à des intercessions convenables. Ce dédoublement de la personne et de son esprit, qui s'est perpétué dans l'histoire des superlitions, jusqu'à travers tout notre moyen âge, sous la forme de la croyance aux possessions démoniaques — objectivation d'un phénomène de perturbation psychique et de rupture de la fonction personnelle, — ce dédoublement n'est ici que l'application logique du concept de l'animisme universel. Le point de départ est, comme toujours, la personnification de l'externe. Mais le corps humain étant chose externe, lui aussi, il doit avoir, à ce point de vue, comme tout
(1) Voyez Français Lenorniant, La magie chez les Chaldéens et les origiri'S accadiennes, p. 240. — La découverte des livres magiques est due à sir H. Rawlinson.
LES ESPHII- CHEZ LES CHALDF.ENS
LES ESPRITS CHEZ LES CHALbÉENS
autre objet naturel, son essence personnifiante, difTérente de celle de l'individu qui se rend ainsi compte des choses, puisqu'il se montre si inriépendant des dcsii s de ce dernier el si souvent déiaché de ses intérêts. Enfin l'état des choses se trouvant soumis à de fréquentes variations, tantôt favorable el tantôt défavorable à l'homme, dans la bonne et mauvaise disposition des éléments, la bonne et mauvaise condition des or^^anes, etc., o.nn.ent s'expliquer mieux ces vicissitudes qu'en les attribuant à l'adion des esprits en lutte les uns avec les autres et ardents à se supplinter mutuellement'? L'animisme universel est conduit au dualisme par l'expérience la plus simple el la plus élémentaire des phénomènes.
Les noms employés dans l'ancienne langue chaldéeune, pour la désignation des êtres fictifs que la lans^ue .iémouologique occidenUle appelle des esprits ne paraissent pas avoir été ré},mlièrement alfectés à leurs qualités bienfaisantes ou malfaisantes. Certaines dénominations de classes, les Mas, les Lamma, les Oatouq, sont accompagnées de la qualification de bons ou mauvais donnée à ces esprits selon les cas. Cependant d'autres noms, commti les Naskim, les Gh/un, les Alal, répondent spécialement à des idées telles que destruction, trahison, embûche. Ils se distribuent souvent par troupes de sept, occupant des domaines plus ou moins étendus. Une autre classification, très siniîulière, est celle qui, reconnaissant soixante dieux ou esprits éminents, dont chacun a, dans l'intervalle de un à soixante, son nombre entier qui lui est atfeclésacramentellement, emploie des fractions, à savoir des soixantièmes, pour la dési-^nation des esprits d'ordre inférieur (1). On sait que la numération sexa-ésimale — le meilleur de tous les systèmes de numération s'il n'exigeait pas pour s'appliquer la mémoire empirique d'un beaucoup trop grand nombre de produits de multiplication, — a tenu une jurande place dans les spéculations elles ap). limitions de la science bal)ylonienne. Il est curieux que la classilicalion des esprits dans l' tniiaisfue chaldéeu soit devenue celle des astres divinisés, et de là soit passée à la mesure des angles 1 Ainsi les cinqinterpT êtes planétaires, les ireïï\e conseitlers, les douze maisons zodiacales ont abouti en trigonoinéliie à la division du cercle eu soixante degrés, qui s'est transmise jusqu'à nous. C'est un signe certain de la présence et de l'action d'un collèi^e sacerdotal, que ce inélanged'un esprit rationel formaliste, et des consultations pratiques les mieux entendues, avec des idées théologiques étran-ies et avec le culte superstitieux par excellence, dont aucun autre depuis n'a approché, quoiqu'ils en aient tous des restes. L'arithméli(^ue, la géométrie, l'astronomie, le calendrier, l'année tropique, le mois, la semaine ont leurs
origines perdues dans le système savant superposé par des prêtres à cette vieille sup<'istitionchaldôenne. Le principe de numération qui a servi à toutes les sortes de lionienclatures^ ainsi qu'aux poids el mesures, chez les Babyloniens, serait encore aujourd'hui le meilleur pour ce dernier emploi, le plus foriiiellement recommandé à la pratique parla théorie, et il faudrait y revenir, — ou du moins au duodécimal, qui n'en est qu'un démembrement — si ce n'était la puissance des habitudes qu'on juge trop difficile à surmonter. La numération décimale est malheureusement devenue indéracinable.
Revenons aux esprits de la Chaldée primitive et à ses dieux. L'idée de souveraineté céleste ne se dégage pas des documents et, en particulier, des hymnes magiques, telle que la représente de toute antiquité, chez les Chinois, le T/iien-ti, Seigneur-ciel, Esprit du ciel. Mais l'écart religieux des deux races n'est pourtant pas aussi grand qu'on le croirait au premier aspect. D'une part, le théisme de la Chine, toujours dominé par un spiritisme, multiple de sa nature, ne se développa point assez pour alleiadre la doctrine de la personnalité divine et de la création; il resta borné au concept vague de suprématie et d'unité, que suggère l'ordre général du monde, mais que la spéculalion détourne si aisément dans le sens du panthéisme (1). Et d'une autre part, les Chaldéens, à l'origine, ne furent pas élran2;ers au concept, si ce n'est d'unité, au moins de généralité divine, si l'on peut ainsi parler. L'idée générale de divinité avait un nom bien distinct de celui ou de ceux qui désignaient les esprits. C'était le mot an, qui avait pour signe idéographique une étoile. Il semble d'après cela que le rang de premier dieu, ou de plus grand, de la mythologie chaldéenne doit appartenir au dieu qui dérive son nom de cette idée générale, tantôt avt^c l'attribution d'esprit et tantôt employé tout court : Anna, Zi Anna, Ciel, l'Jsprit du ciel (en langue assyrienne, Anou). Au reste, un autre nom, Dingir, parait se rapporter aussi bien que an au concept de divinité, et les Dingir ne laissent pas d'être qualifiés d'esprits. Il ne laut point chercher à donner à ces anciennes formes de conception religieuse des déterminations trop exactes, qui ne sont peut-être pas exclues seulement pour nous, et par le manque de documents ou la difficulté des interprétations, mais encore par la nature d'une pensée antique, incapable de précision.
La distribution des dieux par li iades appartient à la spéculation raffinée et ne saurait être primitive. Il y a cependant une division ternaire des puissances divines qui est trop naturelle, à un point de vue cosmologique simple et naïf, pour ne s'être pas rencontrée en d'antiques mythologies. Lorsque le philosophe Damascius, au vi* siè-
(1) Voyez F. l^eu .nu.iul. ouvraKC cité, p. 22 sq.
(1) Voyez plus Laut, cliap. ix. p. 25G.