RÉCAPITULATION. LA DOCTRINK DES AMES
mais que nul n'a le droit de déclarer absurdes au fond et impossibles. A son tour, la doctrine métaphysique, avec sa thèse tout abstraite, a soutenu dans la sphère de l'idéal des philosophies qui seraient descendues sans elle aux spéculations plus tristes d'un matérialisme non moins illusoire. Mais on ne s'est pas contenté d'envisai,'er une voie générale de continuation de la personnalité, et d'y attacher l'espérance et la foi. On a voulu connaître le passé des âmes. Alors s'est trop aisément ofTerte à la pensée cette hypothèse des transmigrations, si grossière, si improbable (pour ne la prendre ici que sous ce point de vue) au milieu des possibilités indéflnies que la masse et le fond des lois inconnues du monde ont en réserve pour la vérité. La passion de savoir au delà de ce que permet la condition humaine, celle aussi d'expliquer et de justifier le mal en dépassant la sphère actuelle de la conscience, en supposant des vies antérieures et coupables, ont jeté des doctrines aventureuses hors des sûres lumières de la raison pratique; et les faits ont prouvé que si tous ces systèmes d'émanation, de descente et de métamorphoses des âmes sont loin d'apporter une solution rationnelle au problème de l'existence, ils ne réussissent pas mieux à enseigner à l'homme la sagesse, à donner à la société sa règle. L'ambition du savoir ne perdit pas les Hébreux. Pénétrés du sentiment de la puissance divine, qui leur faisait regarder la nature comme l'œuvre d'une volonté, et la vie humaine comme un don plutôt que comme une nature ; très attachés d'ailleurs aux biens matériels et bornés de cette vie, et n'en rêvant pas une autre, ils ne crurent pas à l'immortalité des ancêtres et n'imaginèrent aucun mode de permanence des mânes (si ce n'est peut-être cet état indistinct que pouvaient imaginer ceux pour qui le Schéot était non pas le tombeau simplement mais un lieu analogue à VIJadès des Grecs un séjour des ombres). Quand un patriarche approcha de l'idéal divin aux yeux de son peuple, la vie de celui-là passa pour se continuer simplement auprès d'Élohira qui l'avait pris. Mais comme des hommes si religieux ne pouvaient demeurer toujours dans cette indifférence, ni éviter le choc des démentis donnés par l'expérience à la doctrine de la rémunération temporelle des mérites, ni adopter les dogmes égyptiens, de tout point contraires à leurs tendances, ni enfin se contenter des superstitions que leur communiquaient parfois de petites nations voisines, le moment vint où le peuple juif élabora (seul ou aidé d'un autre peuple, il n'importe pas ici) une doctrine originale qui donnait satisfaction à ses besoins nouveaux, à son esprit de tous les temps. La résurrection des corps, une seconde vie sur la terre fut la forme d'immortalité qui convint à ses vues : elle donnait satisfaction à la puissance de Dieu, seul maître de la vie et de la mort, assurait la récompense aux mérites des justes et s'adaptait au genre terrestre et
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positif de la foi des Hébreux, par la franche matérialité de la fin envisagée, et par le caractère miraculeux du moyen : la formelle intervention divine.
Le dogmatisme philosophique n'a jamais eu le droit de dédaigner cette imagination simple et ingénue portant sur une croyance dont l'objet est si obscur; car il n'a pu y opposer qu'un matérialisme sans preuves, ou un spiritualisme à démonstrations chancelantes, ou la doctrine mitoyenne des métempsychoses, qui, sans de meilleurs arguments, étend et dissout à l'infini la personne de l'homme et ses intérêts moraux. Le criticisme, au contraire, y peut reconnaître la partie essentielle d'une affirmation de la raison pratique, en prenant seulement la peine de la dégager des éléments particuliers d'une religion positive. Substituons au miracle les voies cachées^ inconnues, et le postulat universel de l'ordre moral, qui exige une continuation ou reprise de vie pour les agents libres ; aux corps ressuscites, des corps nouveaux, aptes à en remplir les fonctions à l'égard de la mémoire et de la volonté continuées; nous trouverons la doctrine de l'immortalité sous la forme où elle est abordable à la méthode qui n'envisage que des phénomènes et des lois dans le monde. On y joint aisément des hypothèses, entre lesquelles la religion a le droit de compter l'action directe d'un Dieu, aussi bien que la science d'envisager la conservation possible d'un sujet physique latent après la mort; mais on n'y peut ajouter rien de démonstratif . L'hypothèse des âmes matérielles et celle de la résurrection demeurent donc au fond les deux types possibles et également admissibles a priori de tous les modes de croyance à une autre vie.
J'ai beaucoup étendu ce résumé et ces dernières remarques, parce qu'il s'agissait de points qui ne concernent pas exclusivement les religions^ mais se lient de la manière la plus étroite aux principales thèses soutenues dans mes Essais. Maintenant, je me bornerai à l'indication de quelques autres idées essentielles, parvenues depuis les origines religieuses jusqu'à nous, mais souvent avec des modifications et des transformations très graves, et dont le développement réclame une étude spéciale.
De toutes les notions, la plus propre, sans doute, à l'esprit religieux est la notion de la prière. Il y faut joindre la croyance corrélative qui admet une action divine provoquée, distincte des lois communes, à laquelle convient le nom de miracle aussitôt que le cours ordinaire des choses est censé être un ordre naturel invariable. Certes, quand nous considérons la prière comme la comprennent les tribus descendues jusqu'ua fétichisme, que nous pensons au genre de miracles attendus des manœuvres de la sorcellerie chez les sau-
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vages, et qu'au regard de cet abaissement, nous plaçons les hymnes du Migvêda dans lesquels l'homme implore ou bénit les grandes et bienfaisantes œuvres des dieux dans la nature, ou les graves légendes de la Genèse, qui nous rapportent des pactes sérieux et profonds des familles des patriarches avec la puissance divine, nous trouvons que la difTérence est grande, et nous reconnaissons jusqu'où va l'influence de la moralité humaine pour la transflguration d'un seul et même élément de religion dans les âmes. Cependant, à n'examiner que le principe ir.rme de la prière et des modifications objectives du monde qu'elle vise à obtenir, on doit avouer que la raison s'y montre faible en estimant les phénomènes désunis et comme individuels, arbitraires, dépendants de volitions toutes spéciales. La personnalité de l'homme y devient de l'égoisme, puisqu'elle rapporte tout à elle, et souvent à ses moindres intérêts, et subordonne le cours de l'univers aux faveurs dont elle veut être l'objet. Enfin toute la série des illusions psychologiques survient, ici comme en ce qui touche la divination et les prophéties, dans la disposition à tirer parti des coïncidences fortuites, à employer toutes les ressources de l'interprétation, au besoin à s'halluciner soi-même par l'imagination et la foi, pour tirer de l'expérience une vérification de l'attente que la prière fait naître.
Tout cela est si vrai, que le développement des facultés rationnelles de l'homme, celui de l'idée de régularité et de constance appliquée à l'ordre du monde, même alors qu'ils se sont produits concurremment avec des croyances religieuses très vives, ont amené une transformation profonde de la notion de la prière et de ses efi^ets. Autant qu'on l'a pu, on a généralisé et moralisé l'objet des implorations; l'action divine a été de moins en moins envisagée dans les accidents naturels, et de plus en plus dans la conduite de l'histoire, surtout dans les déterminations particulières des âmes, oîi il était relativement ai§é d'y croire, impossible à l'incrédulité d'y opposer des raisons décisives.
C'est à ces conditions qu'il paraît désormais nécessaire de réduire un élément aussi primitif et universel de religion, aussi essentiel à toute forme imaginable de croyance positive et de culte, que celui qui consiste à demander et à attendre de la divinité la réalisation du bien. La transformation est opérée en partie, et serait entière déjà peut-être, sans les embarras qui proviennent de l'acceptation forcée et de l'explication délicate de traditions révérées. Il en est d'ailleurs des visions et des révélations divines comme de la prière objective et des miracles communs. Les phénomènes que j'appellerai du genre de Vextase, pour être bref, tendent h s'effacer du culte et de la foi moderne, quoiqu'ils aient tenu tant de place à l'origine, et encore aux époques de réveU, et qu'on puisse les regarder comme essentiels à toute fondation religieuse. La loi de décadence de ces phénomènes