ÉTABLISSEMENT DES RACES ÉTHIQUES
la formation des races éthiques dans l'humanité, leur opposition fatale après un temps suffisant d'exercice de la liberté. Rétablissons maintenant les hypothèses écartées. Si les races les plus tranchées sont physiquement unes àTorigino, comme elles l'ont été moralement, je n'ai rien à changer, rien à ajouter à mon analyse des premiers développements de !a passion et de la volonté. Restent seulement des difficultés de plus d'un genre où les plu.s compétents me semblent embarrassés et ne prendre parti, quoi qu'ils disent, qu'à raison de leur attachement ou à la tradition religieuse ou à l'hypothèse de l'évolution. Si les races sont physiquement diverses, au point de constituer originairement des espèces (mais fusibles entre elles, comme il est de fait), et je suis de ceux qui sont portés à le croire, la similitude morale demeure, doit être le point de départ du moraliste. Que l'historien prête aux races indépendantes des puissances diverses en qualité ou en degré, une prédominance plus ou moins marquée de la sensibilité et de certaines passions, ou, au contraire, un premier état passionnel plus favorable à l'avènement formel de la réflexion; que, pour faciliter en apparence leur tâche, des auteurs de philosophiesde l'histoire cherchent en dehors de l'homme la cause essentielle de ce qui lui est le plus propre et le plus intime, et, voyant la direction morale que chaque race a suivie la quali lient, s'il leur plait, de loi géographique, il n'importe. Accorde-t-on que toutes ont été libres? cela suffit. Libres réellement, libres également, les coefficients externes de leurs développements divers ne viendront qu'à un rang subordonné visà-vis des conséquences fatales de leurs premières déterminations libres. Nécessitées et prédéterminées, si elles l'ont toutes été. la question est autre, mais je ne reviendrai pas sur les motifs que j'ai longuement exposés ailleurs, en faveur de la croyance en la liberté humaine. Si enfin quelques-unes ont été libres et les autres non, celles-ci n'ont pas réellement appartenu à l'humanité dont elles se détachaient par le caractère le plus éminent : l'histoire morale les ignore; l'humanité véritable n'a pu avoir à leur égard dautres sentiments ni d'autres devoirs qu'en ce qui concerne les animaux, esclaves naturels, incapables comme elles de la pleine conscience et du progrès qui en dépend.
Mais rien ne nous autorise à penser que certaines races ont été primitivement dépourvues de l'apanage essentiel de l'homme. Il s'ensuivrait uneanomalie choquante dans les rapports de l'intelligence et des passions avec les fonctions volontaires, puisque nous ne saurions introduire entre les plus différents des êtres humains la moindre distinction spécifique au point de vue de ces rapports : ils ont tous le langage, les grandes affections communes, le pouvoir de procéder avec réflexion et calcul à la poursuite de leurs fins. Aucune hypothèse
tulérable ne rendrait compte de l'état des races les plus abaissées. On ne voudrait pas alléguer une méchanceté naturelle, car nul animal n'est méchant, nul instinct n'est condamnable comme tel, et le mal moral ne se comprend que dans une conscience libre; et toutefois on ne pourrait nier chez les sauvages l'existence de ces caractères de l'acte que la liberté seule explique en nous, je veux dire la malice cruelle, le caprice volontaire et malfaisant, la ruse savante et prolongée, et les éclats de perversité sensibles, jusque dans les jeux et dans les fêtes. Une dernière considération ne doit pas échapper à un homme de notre race : c'est que ses propres ancêtres ont touché à cet état de liberté obscurcie et de passions simulant le pur instinct, oii tant de tribus sont et demeurent sous nos yeux. Si la liberté les en a relevés à la longue, la liberté les y avait fait tomber. Ainsi, une puissante analogie doit nous porter à conclure que les hommes les plus dégradés sont partis primitivement comme eux de la conscience libre et de la table rase de la moralité. Si la liberté et la conscience du bien et du mal n'avaient point été données à l'origine, il ne serait plus possible de nous en représenter le commencement et d'en trouver la place au milieu de la chaîne ininterrompue des phénomènes.
.le ne disconviens pas toutefois qu'il y ail eu une notable différence de degré entre la déchéance des Celtes, des Germains ou des Slaves, après leur séparation de la grande famille aryenne, et la déchéance de telle misérable tribu océanienne. Les premiers paraissent avoir presque toujours conservé certaines vertus solides et une grande force d'initiative; cela se voit à leurs mœurs militaires, à leurs aventures conquérantes, et, sous d'autres rapports, à la condition des femmes parmi eux ; aussi ont-ils pu s'aider eux-mêmes dans une forte mesure quand les circonstances les ont mis en demeure de faire un grand pas dans la vie morale. Mais l'état de quelques autres races ou familles est devenu si proche de l'abrutissement, une habitude prolongée de la paresse, de l'intempérance et des passions subversive? leur a si bien fait une seconde nature, et leurs idées religieuses se trouvent, en conséquence, tantôt si pauvres, tantôt si infâmes, que la liberté morale est visiblement, chez eux, tombée en léthargie. Leur vie est un sommeil que souillent et épouvantent de mauvais rêves. Nous devons avouer, à notre honte, que les impressions et les enseignements que leur apporte notre commerce avec eux sont rarement de nature à les appeler au réveil de la conscience.
Il existe chez nos historiens et nos critiques une disposition générale à expliquer par la race tout ce que présentent de diversités à leur élude les mœurs, les institutions et les produits religieux des peuples. Et ils rapportent à chaque race un tempérament physique et moral primitif qui n'admettrait guère pour modificateurs que les
ÉTABLISSEMENT DES H ACES ÉTrilOLES
influences de climat, de sol et de réj,nme alimentaire. C'est un inexcusable oubli de la liberté, qui e.^t pourtant le fait essentiel des actes moraux, lesquels ont une portée et des conséquences nécessaires immenses et de tout {,^enre, ui sein d'une seule et même ra€P.
Je ne nie pas les conditions et les occasions externes. Je ne conteste la valeur d'aucun des cxcitauls de lespiii. Si mon analyse en néglige plusieurs, c'est que je les crois sutlisamment connus, exposés de toutes parts. Mais je pose en regard de cette race d'origine naturelle, qui n'est pas tout et devient souvent peu de chose, la race d'origine morale, celle que produisent, par le jeu de la solidarité, à la suite d une série d'actes libres, les mieurs, les idées, les \n>titutions politiques et religieuses une fois constituées, et le tempérament contracté lui-même. De cette race-là, que ne prédéterminaient point les données primitives, naît et procède la forme d'un État. Par elle se distinguent les Grecs des Grecs et les Romains des Romains, sous un même climat, quand d'autres mœurs, d'autres lois les façonnent et d'autres traditions les maîtrisent à de longs intervalles. Cet esprit et ce sang de formation seconde sont le travail constant et l'œuvre plus ou moins durable d'un peuple. Ils ont absorbé en grande partie, chez les peuples qui ont longtemps vécu, le sang primitif et les premiers instincts. C'est une vérité qui éclate à l'examen le plus sommaire des annales, des idées et des mœurs. Contre quelques traits de caractère qui peuvent persévérera travers toutes les évoliition.s de la conscience, on observe, chez telle race des plus tranchées, d'une époque à une autre époque, de profonds changements de direction intellectuelle et morale. Le fait est inconteslable à l'égard des masses populaires, mais particulièrement fuppant quand nous portons notre attention sur la classe d'élite de chaque nation, aux époques de véritable culture humaine. Or cette classe, indispensable à la marche progressive d'un peuple, est le modèle certain de ce qu'il peut devenir par son travail sur lui-même aidé, selon les cas, de ses relations avec les autres.
Nous voyons pourtant nos habiles critiques, ethnologues et philologues, au lieu de recounaitie la lilierlé humaine et d'en constater les effets, partout où leurs recherches les conduisent à retrouver un même rapport ethnique sous des propriétés morales autres, en divers lieux ou en divers temps, reculer tout troublés, et se jeter dans le hasard des hypothèses afin d'établir que les origines ditTèrent, ou que de puissantes causes externes ont agi. Quand cesseronsnous de nous donner inutilement tant de peine pour fuir l'aspect de l'homme réel, libre et modifiable par soi encore plus que par autrui, et chercher à sa place on ne sait quel produit de la nature, le jouet des événements ?