DU COMMENCEMENT EMPIRIQUE DE LA RELIGION ET DE LA RÉFLEXION
leur naissance dans le monde actuel. Quelle qu'ait pu être la religion dans le premier, ou plutôt l'équivalent de ce que nous appelons dans celui-ci la religion, c'est-à-dire quelque rapport qui ait régné, dans l'état de la création normale, entre le Créateur et l'organisme humain en son intégrité, les consciences distinctes comprises et unies en ce dernier en ont perdu la connaissance et n'en peuvent plus retrouver que la foi, avec toutes les possibilités d'erreur auxquelles elles sont soumises par l'infirmité de la nature et du caractère chez chacun, par les déviations du sentiment et l'usage incertain de l'imagination et de la raison.
Pour aller jusqu'au bout, et pour expliquer, dans l'hypothèse dusystème des fins divines, V ignorance des hommes en religion, au début et dans tout le cours de leur établissement terrestre, ignorance opposée à la connaissance fondamentale en morale, et jointe à une disposition telle que les croyances en religion sont en grande partie dépendantes des déterminations pratiques en morale ; pour expliquer, dis-je, cette économie des ressources données à l'humanité en vue de son éducation et de ses progrès, il n'y a qu'une supposition qui serve, mais elle est d'accord avec ce qu'exigent d'autres conditions d'une théodicée possible : c'est que le Créateur a voulu que la réintégration de ses créatures dans leur primitif organisme et dans leur rapport normal avec lui fût essentiellement leur œuvre, et que les seuls instruments de cette oeuvre fussent cette même conscience morale qu'ils ont violée, et cette même liberté dont ils ont mésusé, mais cette fois dans la longue traversée des douleurs et des maux de tous les genres où leur déchéance les a précipités, et qui est pour eux V Arbre immense de la connaissance du Bien et du Mal. L'expérience, en eflfet, nous enseigne que le Bien est mal connu ou mal possédé par ceux qui n'ont pas assez goûté des fruits de cet arbre.
Nous pouvons rattacher à la question de l'origine du sentiment religieux celle de l'origine de la conscience du libre arbitre, qui est aussi celle de la réflexion. Cette dernière, considéréeen elle-même, est proprement celle de l'origine de l'homme. Je n'ai nullement l'intention de ramener ici, pour le discuter, le problème de la liberté comme réelle, c'est-à-dire d'examiner le bien fondé in re du sentiment que nous en avons. Cet examen est inutile pour constater que, lorsque nous parlons d'un être qui n'est point apte avant d'agir, en certains cas, de se représenter l'alternative de faire telle chose ou de ne la point faire, de réfléchir à telles conséquences bonnes ou mauvaises pour lui qui paraissent attachées à cet acte suivant qu'il sera fait ou ne le sera pas, et enfin de penser, à tort ou à raison, que le futur en question est encore indéterminé, que les deux termes de l'alternative sont également possibles, cet être-là n'est pas l'homme. Et de même,
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lorsque nous avons l'idée d'une intelligence dans laquelle les futurs ne sont pas représentés seulement ?ous une forme sensible et imaginative, pour être mis, par des associalions d'idées, en rapport avec leurs concomitants remémorés, agréables ou désagréables, et servir ainsi de motif à la détermination d'un acte conforme à ce jugement spontané; mais bien d'un entendement où l'hésitation, si le balancement des perspectives contraires en produit une, est accornpa:inée <le l'évocation volontaire et de l'examen systémati-iue de toutes sorte-= .!<> motifs d'agir et de toutes sortes de conséquences imminentes ou éloignées de l'action douteuse .t facuMalive, cet entendement-là n'est point celui du pur animal. Je n'introduis encore dans laditrérence de l'homme et de l'animal, ain^i délinie, rien qui s'appelle la moralité, rien qui tienne à une distinction introduite dans les biens et d'où résulte Il notion du hi^n moral. La réflexion et le sentiment de l'égal pouvoir des possibles contraires composent un caractère suffisant, quoiqu'il yen ait d'autres et de non moindres. L'observateur peut descendre, en son étude, aux plus basses trilius humaines, il trouvera que partout Xhonime pratique est cela, commande par là aux animaux, et lutte contre la nature; car c'est par là qu'il est capable d'ajouter à ses ort^^anes naturels des instruments aiiiticiels. Otoi ne saurait aUé^^uer aucune raison pour (pie 1* « homme quaternaire » ou 1' « homme tertiaire », s'il a existé, aient été formés sur un autre type. En tout cas, l'apparition terrestre de l'homme est l'apparition de cet homme-là. Entre le simple animal et lui l'intermédiaire est quelque chose d'indi'linissable.
« La question de savoir si l'homme primitif méritait ce nom, alors qu'il ne possédai! que très peu d'arts de la nature la plus grossière et une langue des plus imi.arfaites. dépend de la définition que nnu< emploierons o : ainsi s'exprime Darwin, et rien n'est plus juste. Il semblerait, d'après cela, naturel de chercher la définition, et on en trouverait une. .sans aller plus loin, dans laptiluile à inventer des arts et dans la faculté de former les concepts qui servent au langag'' (les deux caractères mentionnés par Darwin;, en ajoutant, comme de raison, les conditions mentales de cette aptitude et de cette faculté, à savoir : la réflexion et la lil^rté. Mais il ne l'entend pas ainsi : « Considérant, continue-t-il, une série de formes partant de quelque être d'apparence simienne et arrivant graduellement à Ihomme tel qu'il existe, il serait impossible de fixer le point défini auquel le terme « homme » devrait commencer à s'appliquer. Mais ceci a peu d'importance. » Mais ceci en a, au contraire, beaucoup, puisque, prenant ainsi son parti, Darwin ne (ait rien de moins que de substituer à la méthode logique des définitions l'hypothèse gratuite de la continuité par degrés indéfinis, en un point où l'existence des
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degrés est dominée par celle de la fonction même dans laquelle on les suppose. La conscience réfléchie est donnée ou ne l'est pas ; ses degrés viennent ensuite; ils sont fort bas, aussi bas que chez les moins intelligents des sauvages, quand nous les mesurons chez un très grand nombre de nos compatriotes, auxquels nous ne refusons pas cette conscience, vu qu'ils savent combiner rationnellement leurs actions et causent avec nous, ce que nul animal ne peut faire. Où donc chercher l'être dont on ne pourrait dire ni qu'il le peut ni qu'il ne le peut point? La pathologie mentale sera seule à fournir cet ambigu entre l'entendement et l'idiotisme.
« La conclusion, dit encore Darwin, à laquelle nous sommes ainsi conduits sur l'origine de l'homme (savoir^ regardé comme descendant d'un quadrumane: mammifère velu, pourvu d'une queue et d'oreilles pointues, vi\ant probablement sur les arbres et habitant l'ancien monde), cette conclusion rencontre sa plus grande difficulté dans la hauteur du niveau intellectuel et des dispositions morales où s'est élevé l'homme. Mais celui qui admet le principe général de l'évolution doit reconnaître que, chez les animaux supérieurs, les facultés mentales, quoique si différentes par le degré, sont néanmoins de môme nature et susceptibles de développement comme dans l'espècehumaine. Ainsi l'intervalle qui sépare ces facultés entre un des singes supérieurs et le poisson, ou entre une fourmi et un insecte parasite, est immense... » Darwin soutient, en conséquence, que la sélection naturelle a pu, chez les animaux et chez l'homme, avec la même continuité, perfectionner des facultés qui sont après tout de même nature. Il ne pourrait à aucun endroit, dans son échelle animale de descendance, les voir changer de nature, sans abandonner son principe (1). Mais il y a une pétition de principe cachée dans cette manière de raisonner.
En effet, il peut convenir à un système, mais il n'est point logique, ni, par conséquent, scientifique, d'admettre d'abord le principe général de révolution (entendez l'évolution continue, sans limites), et
(1) La descendance de Vhomme, t. 1, p. 255, et t. II, p. 410. J'indiquerai ici, quoique ce ne soit plus de mon sujet, la ligne généalogique esquissée par Darwin, antérieurement aux quadrumanes, souctie de l'espèce humaine : « Ceux-ci et tous les mammifères supérieurs dérivent proprement d'un marsupial ancien, lui-même provenaiit, au travers d'une lonj^ue liguée de formes diverses, de quelque être 8eml)lable à un reptile ou à un amphibien, et celuici dérivant d'un être semblable à un poisson. Dans l'obscurité dupasse nous entrevoyons que l'ancêtre des vertébrés a dû être un animal aquatique muni de branchies, ayant les deux sexes réunis sur le même individu, et les organes les plus essentiels du corps (tels que le cerveau elle cœur) imparfaitement développés Cet animal parait avoir ressemblé, plus qu'à toute autre forme connue, aux larves de nos ascidies marines actuelles. »