‹ Introduction à la philosophie analytique de l'histoire [microform]. Les idées. Les religions. Les systèmesChapitre 93 sur 253 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

D'une hypothèse évolutioniste sur lorigine des croyances

religrieuses.

La docirine de révolution universelle n est pas plus en état de rendre compte des origines des croyances religieuses, en les rattachant à l'état de l'homme avant qu'il eût acquis les caractères de l'humanité, qu'elle ne l'est d'expli(juer la naissance des concepts, conditions de la parole, ou celle du sentiment de la liberté, base de la conduite. Le seul fait que cette doctrine a pu être embrassée par des penseurs religieux que leur foi oblige, sinon absolument à introduire l'action directe de la Providence dans le développement géologique et paléontologique de la terre, au moins, bien certainement, dans la marche de l'histoire humaine, où ils ont à faire place aux révélations divines, ce fait constate que l'évolution leur laisse pleine licence d'élaborer une théorie qui leur convienne de l'origine et de la succession des religions, aussi bien que l'on fait les positivistes ou H. Spencer, après d'autres nombreux philosophes de l'histoire. Il semble toutefois que l'évolutionisme devrait avoir sa manière propre de considérer un événement aussi extraordinaire que l'apparition, dans la nature, et chez l'animal, d'une sorte d'esprit livré aux suppositions et aux spéculations sur ce qui n'aurait aucune existence réelle. La conciliation de cet étrange phénomène avec le principe de continuité pose à lévolutioniste un problème auquel il ne saurait échapper, el si quelqu'un a dû s'en préoccuper, c'est, plus que personne, H. Spencer auteur d'une théorie générale de la formation de l'Esprit en voie perpétuelle de s'adapter à la représentation vraie des choses externes. Prenons donc chez ce philosophe ce qu'il est juste de regarder, en attendant mieux, comme l'explication la plus autorisée des idées religieuses au point de vue de l'évolutionisme.

Mais d'abord, quelle idée se fait-il de l'homme primitif comparé à l'homme actuel? En principe, il déclare nettement, s'appuyant pour cela sur de bonnes raisons, que le sauvage ne doit pas être pris pour le représentant réel de l'homme primitif. La possibilité de la décadence et de la dégradation d'une société donnée, les faits de re-

cul en des points particuliers du cours de l'histoire, il les admet aussi librement que pourrait le faire un philosophe moins enchaîné que lui à la loi de continuité. Observons même en passant qu'il semble déroger assez ouvertement à cette loi sacro-sainte de l'évolutionisme, quand, dans ses Principes de sociologie, il est amené à distinguer entre le mode général du progrès dans l'ordre organique et animal et le mode plus troublé qui lui fait suite dans l'ordre superorganique ou social. H. Spencer n'accepte donc pas l'homme sauvage, ainsi qu'où le fait le plus ordinairement dans son école, comme le^'spécimen de l'homme primitiL 11 repousse également la « théorie de la dégradation », opposée à la «: théorie de la progression » pure et simple; mais il entend parla première de ces théories l'hypothèse d'une commune civilisation primitive et d'une chute de celte civilisation, système en effet peu compatible avec nos connaissances actuelles. Il n'accorde pas son attention à la doctrine morale de la déchéance, rapportée non plus à un état antérieur civilisé, mais à un état normal de sentiments et de notions qu'on peut supposer avoir été donné chez les premiers hommes, naturellement moraux, et avoir présidé selon leurs consciences à leurs relations, quelque simples et rudimentaires qu'on les imagine et quelle que fût la condition matérielle de

leur vie. , ^ i •

En réalité, et quoiqu'il ne s'en attribue pas le droit, c est bien l'homme sauvage, dont les traits, avec ceux de r»nfant à certains égards, servent à H. Spencer à se représenter l'homme primitif. Il l'envisage sous les trois aspects : physique, émotionnel, intellectuel. Pour l'hoiume physique, il prend modèle sur les races inférieures dont les sauvages actuels et certains crânes d'individus préhistoriques lui fournissent un type à composer; il n'y a pourtant nulle raison pour que ces derniers, dans les localités où on découvre leurs restes, soient regardés, non plus que les autres, comme des exemplaires du premier type humain apparu aux lieux d'origine. Quant à l'homme émotionnel et à l'homme intellectuel primitifs, H. Spencer, en traçant leurs portraits, emprunte les caractères dont il a besoin à l'idée des facultés humaines abaissées, comme qui dirait raison sans raison, réflexion irréfléchie, etc., procédé vraiment trop commode qui trahit les mêmes sources d'information gratuitement acceptées, le sauvage, l'enfant et le civilisé sans culture. Cette analyse sans fondement, sans sujet réel, est, de plus, viciée par la continuelle confusion que fait l'auteur des facultés exercées et des facultés en ellesmêmes, de l'intelligence et des émotions développées par l'expérience, d'une part, et, de l'autre, de la raison et des sentiments en puissance, qui n'attendent pour se montrer que les occasions, les moyens, surtout le milieu éducalionnel.

DE l'illusion C0MM1-: SOUKCE DES FUEMIÈKES CROYANCES

Admettons pour un moment que l'état mental de l'homme primitif puisse être assimilé à celui de tel paysan européen d'une province reculée, sans instruction, sans communication qu'avec des esprits incultes comme le sien, enlin dont la langue et les idées sont réduites, ainsi que les relations, à ce qu'il y a de plus simple et de plus élémentaire; et, au fait, l'hypothèse ne serait peut-être pas bien éloi}înée de la vérité, si seulement on retranchait de l'esprit de ce paysan un petit nombre de points de croyance, déterminés, non élucidés, qu'il tient de tradition exclusivement. H est on ne peut plus vraisemblable, d'après l'expérience que nous faisons chaque jour des aptitudes ou inaptitudes natives des individus, dans les familles de tout ordre, de tout rang et de toute moralité de nos contrées, civilisées en dessus, non civilisées en dessous, il est, dis-je, vraisemblable que l'homme pris dans la condition intime que je viens de définir se trouvera dans certains cas un sujet parfaitement propre à la culture intellectuelle et morale la plus avancée dans telle ou telle direction, si l'on fournit à ses dons natifs les moyens de se manifester. Le rejeton même d'une race barbare ou sauvage, s'il était pris en bas àjze et convenablement élevé, — mais les expériences de ce genre sont rares ou peu connues, —donnerait probablement des résultats iuslructifsdu même génie, quoiqu'il y ait lieu d'accorder une part sérieuse d'influence à l'hérédité psychologique, lorsqu'elle a pu agir dans une suite de générations consécutives. Ce qui empêche que le sauvage adulte fournisse des exemples de l'aptitude à la culture, c'est moins la naissance que le milieu d'où on le tire et qui a incontestablement pour le jeune homme des genres d'attrait fort vif que la civilisation remplace mal; et c'est qu'il a déjà, suivant l'énergique expression de Bagehot, l'esprit tatoué de marques indestructibles. Malgré tout, les virtualités intellectuelles sont, chez lui, assez conservées pour qu'on puisse voir des individus de certaines races réputées les plus dégradées se mettre assez rapidement au niveau de matelots européens de dilîérentes nations, à bord d'un bâtiment où ils sont embarqués, et communiquer avec ces derniers dans leurs langues, qu'ils ont apprises. L'observation est de Darwin, personnelle et inattaquable; elle pouvait lui donner à réfléchir, mais il l'a jetée de côté, quand la voulu le système (l).

Je reviens à H. Spencer et à l'homme primitif, considéré maintenant dans ses idées religieuses dont il s'agit d'explorer l'origine. Mais explorer n'est pas ici le mot; car nous avons afl'aire à une vue

(l) Darwiu, Voyage iVun naluxiUde, ch. x : Les Fuéijiens, et couf . Critique philosophique, 5' auuée, u» 36, et 8« auuée, û* (i.

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