II
L flYPOTOESE DES DOUBLES
exclusive et au plus haut degré systématique. Les idées les plus autorisées et les plus probables sont tout d'abord rejetées. On nous demande de renoncer à croire que l'homme ait eu un penchant naturel à attribuer la personnalité aux choses, et qu'il ait de tout temps possédé la connaissance de lui-même en qualité d'être pensant, qu'il ait pensé sa pensée. Cependant la personnification des phénomènes naturels n'est pas seulement un procédé inséparable de l'esprit mythologique, observable chez l'enfant, chez l'homme en tout temps et partout, plus ou moins, et dont l'application, si frappante dans les anciennes religions aryennes et sémitiques, se continue dans la métaphysique, et dans la plus moderne, où elle se change en réalisation des idées abstraites : sa liaison avec la forme du langage nous oblige à le tenir pour inhérent à la pensée créatrice de la parole et, par conséquent, à la nature humaine, à la seule nature humaine que nous connaissions. La conscience formelle de soi, la réflexion n'est pas moins essentielle à l'humanité, en tous ses degrés de développement, pourvu qu'on veuille bien distinguer entre la pensée de la pensée, développée chez l'artiste et le philosophe, et l'aptitude générale à considérer les pensées cemme vraies ou fausses, bonnes ou mauvaises, indépendamment des impressions et passions actuelles qui sont des mobiles d'action. L'évolutionisme aurait un grand intérêt à définir un homme qui n'aurait point cette dernière aptitude et qui ne serait pourtant pas un simple animal, — ou un animal qui la posséderait et qui ne serait pas tout à fait un homme pareil à un fort grand nombre de ceux que nous voyons autour de nous; — mais cet ambigu est indéfinissable.
La personnification écartée, la réflexion écartée, il est question de trouver le fondement d'une illusion d'où naisse la première idée qui porte un caractère religieux. Cette idée est du genre de ce que nous appelons spiritisme, et c'est le sommeil, c'est le rêve, dans cette conscience qui n'est pas encore la conscience, qui la suscite. L'homme primitif, se souvenant de ce qu'il a fait en rêve, a conclu de son expérience, s'il faut en croire H. Spencer, que son existence est double, attendu que, d'une part, il sait où il a été, ce qu'il a vu, ce qu'il a fait, et que, de l'autre, on lui assure, et il peut vérifier lui-même, en voyant dormir ses compagnons (qui à leur tour lui raconteront leurs rêves) qu'il est resté couché sans mouvement durant tout le temps qu'il s'est livré à ces exercices. Il n'a pas assez la conscience de la pensée pour être capable d'imaginer que la vie du rêve est toute composée de pensées, sans rien autre; mais il est assez fort en logique pour trouver que la duplicité de son être est la seule explication possible des faits. De là sa croyance aux esprits, et de là, par un chemin
L'HVPOTnÈSE DES DOUBLES
l'hypotdèse des doubles
qui nous semble à nous quelque peu coatradictoire, l'idée memequ il vient à se faire d'un esprit comme « nn en-soi mental ;>, une chose qui pense. Au reste la duplicité n'e.t-elle pas, aux yeux de cet homme, une condition générale de l'existence? Ne voit-il pas des objets passer fréquemment d'un état visible à un état invisible, et réciproquement? Ne les voit-il pas tous avoir des ombres et les perdre la nuit, ce qui peut lui donner à penser que Ihomme dont son propre corps est accompagné pendant le jour n'est précisément que son autre soi qui le quitte la nuit et va chercher des aventures? Les reflets et les échos sug-èrent des idées analogues. D'autres phénomènes encore, qui montrent à l'homme primitif des objets paraissant et disparaissant, qu il n'a pas les moyens d'identifier, le conduisent naturellement à l'imagination des métamorphoses, et les métamorphoses confirment la dualité d'existence. Telle serait la source de la religion.
Remarquons, avant de faire aucune remarque sur le choix que fait H. Spencer d'une sorte unique d'aberration entre plusieurs imaginations possibles à la portée des premiers hommes, quelle anomalie ce philosophe introduit, sans paraître s'en douter, dans le système de l'évolution, tel que lui-même le comprend. L'idée maîtresse de ce système, en ce qui concerne l'esprit, c'est la formation de Tintelligence par l'expérience, grâce à la loi générale de 1'* adaptation de l'interne a l'externe » ; et cependant le passage de la simple animalité à l'humanité aurait lieu par une brusque et radicale dérogation à celte marche constante des choses. Cette perturbation, cette révolution, ce sont les phénomènes religieux, en tant qu'illusoires, qui la constituent très particulièrement; mais au fond et d'une manière essentielle, il est plus juste de dire qu'elle consiste dans la perte de l'instinct et dans l'acquisition de la faculté de l'erreur. L'animal qui se fait homme tombe aussitôt dans le vice des inférences fausses et des fausses interprétations de l'expérience : fait capital de désharmonie, et le propre contraire de l'adaptation naturelle. L'animal se pervertitdu même coup qu'il devient capable deréfléchir (car il réfléchit puisqu'il interprète), sans l'être d'examiner et de se retenir sur la pente de l'absurde. Il commence à raisonner, et son premier pas est de se tromper. La cause n'en est pas sa liberté de ju-er, car le système n'admet point de libre arbitre; c'est donc la nature seule qui se dément et qui institue la nécessité de l'erreur, après qu'elle a tout organisé pour arriver à la représentation de la vérité dans la suite des âges. Véritable péché originel, et nécessaire, autant que celui des théologiens prédéterministes, et portant sur l'intelligence, non sur la volonté, et tel enfin que, n'ayant cessé depuis lors de se commettre, ainsi qu'en témoignent l'existence et ia contradiction permanente des doctrines religieuses et philosophiques, et étant nécessaire, — puisque tout est nécessaire,
— il rend la distinction de la vérité et de l'erreur objectivement impossible (1)!
L'idée qu'on se fait ordinairement du principe générateur des croyances spiritistes (animisme, chamanisme, pneumatisme) est tirée des imaginations naturelles d'émanation, de substance invisible pour cause de finesse et de légèreté, et de séparation entie la partie grossière des corps et la partie subtile à laquelle ils devraient leurs qualités d'ordre non sensible, leur fonction pensante et voulante et la possibilité de leur persistance, fondée sur cette su/jsislance cachée. Rien n'est plus vraisemblable que cette explication et, pour mieux dire, cette exposition pure et simple d'un point de vue sur la vie et l'esprit qui appartient, on peut le dire, au domaine commun de la pensée humaine, tant rudimenlaire que philosophique ; et on a peine à comprendre que H. Spencer y ait préféré ces fantaisies à' ombres, de reflets et de doubles, qui sont en tout cas beaucoup plus particulières. Mais alors même qu'elles auraient un fondement sérieux, la désignation d'un mode primitif unique d'arriver à des suppositions sur l'essence latente des forces et phénomènes de la nature est étroite, bornée et complètement arbitraire (2). H. Spencer en fait sortir le culte des ancêtres supposés capables de revenir, de reprendre leurs corps, ou de se donner d'autres modes de manifestation, au défaut de celui-là, et d'exercer ceriaines actions sur les vivants selon les dispositions favorables ou malveillantes qui les animeraient. De là les ofl'randes sur les tombeaux, les i)rières et toutes les sortes de rites et de pratiques propitiatoires ; de là les autels et les lieux sacrés à l'usage de ce culte; de là le fétichisme et l'idolâtrie, par l'efl'et des associations mentales créées entre les personnes des morts et leurs images, leurs reliques, les objets qui leur ont appartenu, ou d'autres lieux quelconques dans lesquels ils peuvent avoir la fantaisie de séjourner. "Ainsi le fétichisme est une suite du spiritisme et de la croyance à l'action des morts, dont la superstition des doubles est l'origine, et le culte des fétiches est un progrès de la religion !
Leculte des animaux a sa source, lui aussi, dans le culte des ancêtres, non seulement parce que les défunts peuvent passer pour avoir pris logement dans les corps de certaines bêtes familières, mais encore par cette raison qu'ils peuvent avoir porté des noms d'animaux, ce qui plus tard aura fait croire à leur descendance animale, idée fort acceptable à des gens pour qui l'imagination des métamorphoses n'exige pas des myriades de siècles, comme pour les évolutionistes. Des inductions analogues et aussi futiles servent pour expliquer le culte des plantes
^1) Voir le « Dilemme de Lcquier » daas Renouvier, Essais, Psyc/wloyie,
t. il, p. 410.
{■I] Voir Critique philosophique, S"' année, n^ 15.
LE NÈO-ÉVUKMÉRlSMIi
LE NÉO-ÉVHÉMÊRTSME
et pour celui du soleil et de la lune. Mais il faut arriver au culte de ce qu'on nomme enfin des dieux.
Ce qui précède peut passer pour une forme nouvelle, on ne sait s'il :aut cUre plus ingénieuse ou plus puérile, de révhémênsrne, systeu.e
dont les études approfondies de notre temps sur les ^^^^^^^^l^^^ Iholo'iquessemblaientavoirrendule retour impossible. Ma.sce.,tb.tn
à révléinérisme sous sa forme propre que revient IL Spencer en sa théorie de la divinisation. Tous les panthéons, suivant lui, tous les dieux et même celui de la Bible, sont sortis du concept .le puissance, mais de puissance attribuée à des ho.iHne. particuliers, et non jamais d'une personnification d'ordre ;,M}néialel d'un antb.opoi...ridi.smr >upérieur et idéalisé, ou transporte aux causes des grands phénomènes de la nature. Je dis cono'pi -/. pui..mcr, a je m-expnme mal, car il ne sa.Mt pas de concepts, mais partout el toujours d individus qui ont imposé aux autres à titre quelconque, tels que grands chefs, conquérants, inventeurs, etc., gens remarquables dont les rs,u.(s ont ete l'objet d'un culte plus important. A ce procédé, et c est ici la conclusion de l'auteur (l), « il n'y a pas d'excepli(m: en donnant aux laols cuU^ des anr- le sens le plus étendu, celui qui comprend tout
culte rendu au:c morts, qu'ils soient de même sang ou non, nous concluons que le culte des ancêtres est la racine de toutes les religions ». L'évolution de la religion qui a de tels commencements consiste, suivant IL Spencer, dans lopération, commune à tous les ordres de phénomènes, qui. par voie ^inlér,ral>o., et d>/frrencuilion contmue,
fait p'i«er un ■ '"int iVnn éialiVhomo'j'hmU' indé/itne, mcofirmih%
à un état d A. . . .; -v/'^ d^^/'n.', cuhnyaie. Ici, l'agrégat est un système de superstitions, formant croyances. Le point de départ est ui.e sorte de vue sur le cosmos, qui le présente sous l'aspect de forces imparfaitement conçues qui seraient exercées pur les esprits des morts ; le point d'arrivéî est une théoiie suivant laquelle il serait le produit d'une force universelle, ino.nn «is< .ble. A ces deux hypothèses, particulières lune et l'autre à 11. Spencer, l'évolutionisme peut en substituer d'autres; il le fera quand il voudra ; il pourra également remplir linlervalle des termes supposés, initial et final, de l'évolution religieuse par une série telle qu'on en peut toujours construire pour veriber, ace qu'on croit, une loi ciu'on imagine. La pliilosophie de l'histoire est couverte de ces éditices. Pour moi, en opposition avec tout système qui re.ssembleraildans sestrails généraux àcelui que je viens de réfuter, j admets que les premiers hommes ont pu former des concepts, puisqu'ils ont
créé le langage ; qu'ils ont pu imaginer et croire différentes choses sur
un même sujet; qu'ils n'ont pas été réduits, enchaînés tous à une façon de représentation unique de l'essence ou des causes des phénomènes ; qu'ils ont pu avoir des idées diverses de la vie^ delà mort et des puissances manifestées dans la nature; que leurs tendances ont été des fonctions variables de leurétat physiologique et mental natif, de leurs conditions de milieu et de vie, du caractère de leurs passions, de la réaction des elTets de leurs actes, en leurs relations mutuelles, sur leurs sentiments, sur leur moralité, et, par suite, sur leurs modes d'interprétation des phénomènes externes ; que ce sont les documents relatifs aux hommes les plus anciens et. par conséquent, aux ancêtres des nations civilisées, les seuls sur lesquels nous puissions réunir de réelles informations, et non pas de pures hypothèses, qui doivent être nos bases d'induction touchant les idées elles mœurs des hommes à proprement parler primitifs, que nous n'avons aucun moyen de connaître; et qu'enfin nous devons employer ces documents, concurremment avec les observations encore possibles de l'état religieux des tribus et des peuples, pour définir et classer les religions, au lieu de chercher de tous côtés, comme le fait H. Spencer, des exemples pour confirmer une opinion de parti pris. La masse immense des faits ofîre des exemples à l'appui de tous les systèmes, et Vexemple est de tous les procédés logiques de la preuve le plus faible et le plus étranger à toute science.
{1} Principes de sociologie, l. I, p. 5r«:i, trd.i. de M. Gazelles.