CHAPITRE PREMIER
tantiel entre eux, cl doubler ainsi la difficulté an lien de la résoudre. Tonie philosophie qui se plan1 à ce point de vue est, sinon fausse, du moins incomplète. Elle ne voit qu’un seul côté du problème, elle* ne saisit qu’un seul aspect du vrai ; ce qui fait que dans le dumajne de la science, aussi bien que dans celui de l’histoire, elle se trouve en présence de contradictions qu’elle est impuissante à concilier, qu’elle se donne à elle-même de perpétuels démentis, et que la science lui échappe tout aussi bien que la réalité. D’est que, en effet , il n’y a pas deux mondes indépendants et séparés, mais l’idéal et h« réel ne sont que deux formes nécessaires de l'existence, deux éléments qui font comme la substance de tous tés êtres, et qui sont enchaînes par cette unité profonde à laquelle est, si l’on peut dire ainsi, suspendue l’unité même de l’univers'.*
Par la même raison, Hegel ne prend pas, à l’égard de l'histoire en général et de la philosophie en particulier, l’attitude (pie prennent ordinairement les novateurs et qu'avaient prise avant lui Bacon et Descartes. Aux yeux de ces philosophes, la rénovation et le perfectionnement de la science ne sauraient s’accomplir qu’à la condition de rompre brusquement avec le passé , de s'isoler de la tradition et d'élever le nouvel édifice avec la seule puissance de la raison individuelle. De là cette critique superficielle que Bacon dirige contre des doctrines qu’il connaissait à peine, et celle prétention d’inventer une méthode nouvelle et merveilleuse, bien que cette même méthode eût été décrite et appliquée, avec bien plus de profondeur, par ceux-là
1 Coiif. plus bas, cliup. lit, ^ S.
PHYSIONOMIE MENERAI. K DE [.A PHILOSOPHIE DE IIEUEL. 47
memes contre lesquels il dirige ses attaques. De là aussi ce soin exagéré que met Descartes à éloigner de ses écrits toute trace d’une recherche et d’un souvenir historiques, et une sorte d’ignorance affectée des grands systèmes de l’antiquité.
Concevoir ainsi la philosophie et la science, c’est les mutiler. En prétendant se séparer de la tradition et de l’histoire par une confiance exagérée en la raison individuelle, on liniTpttr se séprrrei'Tfé'Ta raison elle-même, dont I’iiistoire est la manifestation vivante et l’expression la plus haute et la plus vraie*.
Ea philosophie doit expliquer le passé et non le supprimer ; elle doit le compléter, l’agrandir, lui communiquer une vie nouvelle et non le détruire. En condamnant le passé, elle se condamne elle-même; car c’est toujours la raison qui est en cause et que l’on frappe. D’ailleurs le passé et le présent sont liés par des liens indissolubles ; car le présent a sa raison dans le passé, et un présent qui ignore Té passé, est un présent qui s’ignore lui-même. Et cette remarque s'applique surtout à la philosophie qui, embrassant, par son objet, l’universalité des choses, doit suivre les manifestations de la raison à travers tous les mouvements de l’histoire, dans les formes diverses qu’elle a revêtues, dans les différentes tentatives qu’elle a faites pour résoudre le proffîêmo~de la science, et cela afin de donnaià la raison la conscience ddlc-mèmcet de la faire pénétrer i , plus avant dans l’intime connaissance de sa nature. L’histoire et la libre pensée, voilà les deux sources, les deux
1 f.out. plus bas, cliap. M.
instruments de la connaissance et de l’éducation philosophique. C’est en combinant ces deux éléments que la raison individuelle s’identifie avec la raison universelle, et que la philosophie devient le représentant et l’interprète de la vérité absolue. A
Telle est la notion qu’Hegel se l'ait de la science dans ses rapports avec l’histoire. Par conséquent, son système, au lieu de détruire les systèmes antérieurs, en, sera le couronnement, au lieu de condamner l’ouivre des temps pas- ! f ses, la justifiera, et cela en la complétant, en dégageant,
à l'aide d’une méthode et d’un point de vue supérieurs, la pari de vérité que la raison y a déposée, et en rassemblant ainsi dans une vaste unité les éléments épars et les divers aspects de la vérité absolue.
l’idéalisme fait le fond de toute doctrine philosophique.
Le système de Hegel a une double origine. Il sort du mouvement imprimé par Ivanl à la philosophie allemande, mouvement continué par Fichle et par Sehelling, et il rc- » pose, en même temps, sur une critique, profonde dcJa
phüpsophie de, l’école cartésienne , et surtout de la philosophie grecque.
A travers la différence et la lutte des opinions et des systèmes, à travers les directions et les tentatives diverses de la pensée philosophique, il y a deux éléments qui ont survécu , qui ont grandi et n’ont point varié , parce qu’ils constituent l’essence même de la philosophie, celte philosophie immortelle, philosophia jtemwi», comme l’appelle Leih-
l.’lUÊALISME FAIT LE FOND DE TOUTE DOCTRINE PIIILOSOPII. 29 nilz, qui est l'expression immuable et universelle de la raison elle-même. Ces deux éléments sont, d’une part, l’objet de la philosophie, le principe sur lequel elle est fondée ' , et, d’autre part, l’idée. S’élever à l'absolue connaissance, saisir la nature intime des choses, et la saisir à l’aide de l’idée, et dans l'idée, voilà ce qui se trouve au font! de toute doctrine philosophique.
Pour ce qui concerne le premier point, il est aisé de s’assurer que tous les philosophes, tant de l’antiquité que des temps modernes, se sont fait la même notion de la science. ,■ Car ils ont tous cherché dans la métaphysique, c’esl-à-dire dans l’absolu , dans les principes et l’essence, la solution du problème philosophique. Sur ce point les idéalistes sont d’accord avec les sensualistes, les Eléales avec les Ioniens, Platon avec Aristote, et les matérialistes modernes avec Leibnitz et Kant. Là où commencent ou, pour mieux dire, semblent commencer la divergence des opinions et la scission des doctrines, c’est dans la manière dont on a conçu l’absolu. On voit, en effet, les uns le chercher dans la malitre, les autres dans la pensée, ceux-ci dans l’n/r, le feu , > etc:, ceux-là dans I’hm, le nombre ou Vidcet Cependant, si l’on examine de plus prés ces différences, l’on verra qu’ici aussi il y a un principe commun où ces diverses opinions viennent coïncider.
Umsi<nïïv>ns d’abord les doctrines qui se fondent sur la pensée. Dans l'antiquité, pour les Eléales, l’absolu c’est l'an, Y être, pour les Pythagoriciens, le nombre. Platon place l’essence des choses dans les idées , Aristote, dans Y acte, les
1 Conf. sur ce point plus bas , chap. III , § 2.
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Stoïciens , dans certaines .semences (lofoi cwspu.aTixot) répandues dans la nature et émanant de la raison divine. Or, au fond de toutes ces opinions on retrouve Vidée, et toutes ces doctrines ne sont que des formes, des directions diverses de l'idéalisme. En effet, l’im, comme le nombre, comme les semences des Stoïciens, ne sont que des éléments intelligibles , des déterminations absolues de la pensée et de l’èfre , placées en -dehors de toute observation et de toute expérience, et que la raison seule conçoit. A cet égard l'acte d’Aristote ne diffère pas de Vidée platonicienne , car Vacte est, comme Vidée, la forme intelligible ou l’essence des choses, et, comme l’idée, il ne peut être saisi que par une intuition pure de la pensée.
Cet accord, cette unité de direction, nous la rencontrons aussi chez les philosophes spiritualistes des temps modernes. L’idée de l 'infini est pour Descartes la clef de voûte de la connaissance ; car non-seulement elle nous fournit la démonstration de l’existence de Dieu, mais la plus haute garantie de la réalité de nos pensées et de notre existence, ainsi que de l’existence et de la réalité du monde extérieur '.
Malebranche et Leibnitz développent les germes de la philosophie de Descaries , ramènent le cartésianisme au platonisme et reproduisent , en la modifiant , la théorie des idées. Les idées forment aussi un des éléments essentiels du système de Spinoza, et, si on considère attentivement son principe fondamental, sa conception de la substance et de ses attributs, l’on verra qu’elle repose, elle aussi , sur l’idée.
1 Couf. plus bas* cliap. IV, § S.