I-OCIQUE
clic est insuffisante relativement à la Logique proprement dite , parce qu’elle n’en fixe pas exactement les limites. Quelles sont, en effet, les idées qui rentrent dans le domaine de la Logique? Et quelles sont celles qui appartiennent à une autre sphère de l’existence, à la nature, par exemple? Voilà le point que ni ces logiciens ni Platon lui-méttne n’ont défini.
On dira peut-être que cette distinction n’est pas nécessaire , puisque les idées s’étendent à toutes les sphères de l’existence, et que l’élément rationnel et intelligible constitue le fond de tous les êtres. Mais on ne fera par là que déplacer la difficulté, et répondre, en quelque sorte, à la question par la question. Car il restera toujours à savoir comment, et sous quelle forme existent les idées dans les limites de cette science qu’on appelle la Logique; à moins qu’on ne veuille amalgamer et confondre les idées, et transporter dans la Logique les idées de matière, du mouvement , de lumière, de la Relitjion, de l'État, etc., ce qui ne serait nullement conforme à la nature des idées et, partant, à la nature de la science.
Ainsi , nous avions raison de dire que si la première définition de la Logique est trop étroite, la seconde est trop large, et que ni l’une ni l’autre ne donnent la vraie notion de celte science.
Ce sera, par conséquent, entre ces deux opinions qu’il faudra chercher le point précis où vient se placer la Logique, et, partant, la Logique hégélienne elle-même.
Et , en effet , ce regard ferme et profond que Hegel portait sur toutes les parties de la connaissance lui fit voir, d’une part, tpie la Logique a un sens bien plus large que
celui que lui attribue la Logique ordinaire , et que le syllogisme, la proposition, la contradiction, etc., sont des idées tout aussi bien que la cause, la substance, la quantité, des idées dont la science doit déterminer la nature et la filiation; et, d’autre part, que la Logique ne peut embrasser toutes les idées, mais seulement une série, un ordre d’idées, ou, si l’on veut, une face, une sphère de* l’Idée absolue.
C’est ce point que nous devons maintenant bien définir, si nous voulons nous faire une notion, sinon exacte, du moins suffisante de la Logique hégélienne.
Lorsque nous disons des choses qu’elles sont, ou qu’elles ont une quantité, une qualité, qu’elles sont égales ou inégales, identiques ou différentes , unes ou multiples, ou bien, qu’elles ont une cause, une substance, qu’elles sont particulières ou générales , vraies, bonnes, etc., nous reconnaissons tacitement qu’il y a une idée absolue de Y être, de 1* égalité, de Y inégalité, de V identité, de la différence, de la cause, etc. Et ce n’est qu’à cette condition que ces expressions ont un sens. En effet, V homme, la plante, Y animal, le mouvement, la chaleur, sont aussi des idées, mais des idées d’une autre nature, et possédant des caractères plus déterminés et plus spécifiques '.
Voilà pourquoi il serait illogique d’en faire des attributs généraux et absolus , et de les affirmer, soit l’une de l’autre ,
1 Lorsque nous disons que ces idées sont plus déterminées que les premières, nous ne voulons pas dire que celles-ci ne le sont pas, ou qu’elles sont absolument indéterminées. S’il en était ainsi, on ne pourrait ni les penser ni les dénommer. Elles sont, par conséquent, indéterminées, à l’égard des autres, en ce sens que leur domaine est plus large, et qu’elles s’appliquent à un plus grand nombre d’êtres et d’événements, soit actuels, soit possibles.
LOGIQUE
soit des choses en général, et de dire, par exemple, que Y homme , Y animal, le mouvement, sont la plante, ou que la plante, Ykomme, le mouvement, sont l’animal ou animés', ou bien encore, que l 'égalité et l’identité sont la chaleur, le mouvement, ou qu’elles se meuvent, sont chaudes , etc.
Mais, si ces idées ne peuvent s’affirmer indifféremment des autres idées, précisément parce qu’elles constituent un degré, un mode plus déterminé et plus concret de l’existence, il en est d’autres qu’elles supposent, et qui peuvent s’affirmer d’elles, parce qu’elles les dominent et les contiennent dans leur unité, ou, pour mieux dire, parce que ces idées se trouvent en elles comme éléments intégrants de leur nature. Ces idées sont celles que nous venons d’indiquer, et d’autres de même espèce. C’est ainsi que nous
1 On peut affirmer, il est vrai, l’animal de l'homme et le mouvement de l 'animal. Mais ce que nous voulons faire ressortir ici, c'est que ces idées 11 e peuvent pas s’affirmer indifféremment des autres idées, ou de plusieurs d'entre elles. Nous ferons remarquer aussi, à cette occasion, que nous sommes obligés d'employer le langage de la Logique ordinaire et les mots affirmer , attributs, etc., qui n'ont, pour ainsi dire, plus de sens dans la Logique hégélienne. Ainsi , par exemple , c’est l 'animalité que la Logique ordinaire considère comme attribut de Y homme , par cela même que, se plaçant au point de vue extérieur de la quantité, elle mesure les degrés de l'existence d'après ce qu’elle appelle l 'extension, et que, par conséquent, elle fait rentrer l’homme dans l'animal. Et c'est en suivant cette marche qu'elle arrive à concevoir Dieu sous la notion de l'Être, qui est, comme nous l’avons fait observer, la notion la plus vide et la plus indéterminée (conf. plus haut, chap. IV, § 5). C'est tout le contraire qui a lieu dans 1a Logique et, en général, dans la Philosophie de Hegel; et cela par la raison qu’Hcgel s’attache dans la considération des idées, non à la quantité, mais à la qualité et à l'essence (conf. chap. V, §§ 4 et 5). Ici l’homme forme une existence plus élevée et plus profonde que l’animal, et possède, outre l’animalité, les caractères qui constituent sa nature propre. Et c’est en suivant celte marche qu’on est conduit à concevoir Dieu comme Esprit et comme Pensée absolue (conf. chap. IV et VI passim). En général , le rapport des idées doit être conçu comme un rapport de filiation, tel que nous l’avons défini plus haut; ce qui fait qu’on retrouve la Logique dans la Nature et dans l’Esprit, jusqu’à ce qu'on atteigne à l’absolue unité de ces trois termes.
attribuons Y égalité et Y inégalité , Y identité et la différence tout aussi bien à Yhomtnc qu’à la plante et à l'animal, et que nous établissons , soit entre eux , soit entre les choses en général , des rapports de causalité „ de substance , de finalité , de possibilité, de contingence, ou, enfin , que nous appelons fini ou infini, divisible ou indivisible , discret ou continu, le nombre, la matière, Y étendue , le mouvement, etc 1 .
Que si l’on généralise maintenant ces exemples, et si on les étend à toutes les idées de même espèce , on aura l’objet de la Logique. Les autres sciences, en effet, tout en ayant un objet propre et spécial , supposent la Logique , et elles la supposent , non-seulement comme condition de la pensée, mais comme condition de l’existence. La matière et le mouvement, par exemple , tout en ayant leur nature spécifique, supposent les rapports logiques de quantité, de qualité, de causalité, etc. Ils les supposent, et ils les contiennent comme éléments constitutifs et nécessaires de leur existence. 11 en est de même du système solaire, de l’organisme, de l’Etat, où la syllogistique trouve ses applications*.
Ainsi, la Logique apparaît d’abord comme la science des formes universelles et absolues de la pensée et de l’existence, formes qui marquent toutes les choses de leur empreinte.
Cependant, en y regardant de plus près, on voit que l’idée logique n’est pas une pure forme, mais qu’elle a aussi un contenu. Ce contenu c’est l’idée elle-même, l’idée avec toutes les propriétés et tous les caractères essentiels qui la constituent comme telle, et dont la forme n’exprime
1 11 va sans dire que dans la Logique de Hegel ces idées sont démontrées et présentées suivant leur ordre naturel.
* Yoy. Philosophie de la Mature et Philosophie de l’Esprit.
LOGIQUE
que sa manière d’être , sa filiation et ses rapports. Ainsi, la quantité, la qualité, Y identité, la cause , la finalité, ont un contenu. Ce contenu c’est ce qui fait telle idée et la distingue des autres ; c’est ce qui pose V identité comme telle , la cause, la fin comme telles, etc. Mais il faut se représenter la forme et le contenu comme se pénétrant l’une l’autre intimement, en sorte que, l’idée étant donnée, sont donnés par là même et sa forme et son contenu , c’est-à-dire, ses déterminations propres et ses rapports. Le mouvement de la démonstration ne consiste qu’à suivre le -mouvement même de l’idée, qui se pose, se développe et passe dans une autre idée'.
S’il en est ainsi, l’idée logique ne livre pas seulement aux autres sphères de l’existence leur forme, mais une partie de leur contenu. La quantité, la cause, le syllogisme, ne se retrouvent pas à titre de simples formes dans le mouvement, la matière, le système solaire, mais ils y entrent comme éléments réels et substantiels de leur existence, il n’y a pas, en dehors de la substance logique, une autre substance qui la domine et qui la contienne, mais toutes les choses, en tant que substances , sont enveloppées dans son unité . La Nature et l’Esprit lui-même ne sont des substances que par leur participation à celle-là, et, s’ils n’étaient que des substances, ils se confondraient avec elle , ou n’en seraient que des déterminations.
La Logique est, par conséquent, une science universelle, par cela même que rien n’échappe à ses déterminations. Elle est la science de l’Idée dans son état le plus abstrait , et où elle n’a rien perdu de sa pureté, de l’Idée qui n’est pas
1 Conf. cliap. précédent, §§ i et 5.
encore descendue dans la sphère de la Nature , et qui s’offre à la pensée telle qu’elle est en soi , sans voile et sans mélange, dans la parfaite simplicité de son existence. C’est là ce qui fait que toutes les sciences la présupposent, et qu’elle n’en présuppose aucune, qu’elle n’emprunte sa méthode à aucune d’elles, et que c’est elle, au contraire, qui leur fournit la seule et vraie méthode.
Par conséquent, il n’est aucune science dont l’objet puisse être exposé d’une manière aussi sévère que l’idée logique, il n’en est aucune qui possède la même liberté et la même indépendance. Dans les autres sciences, la méthode ne se confond pas d’une manière aussi intime avec le contenu, par cela même que c’est la Logique qui la leur fournit , et le contenu lui-même ne forme pas un commencement absolu, mais il prend, lui aussi, son point de départ dans d’autres notions, dans des définitions , dans des hypothèses ou des axiomes. La Logique, au contraire, ne présuppose aucune de ces formes, règles ou lois de la pensée, parce qu’elles font elles-mcmcs partie de son contenu , et qu’elles trouvent en elle leur fondement. La Nature et l’Esprit constituent, il est vrai, des états, des sphères plus concrètes et plus réelles de l’Idée, et, à cet égard, la Logique peut être considérée comme une science formelle ou comme la science de la méthode, mais comme la science de la forme et de la méthode absolues, comme le type, le modèle intérieur, sur lequel la Nature et l’Esprit doivent se développer et s’organiser, comme la forme , en un mot, sous laquelle l’être et la vérité existent*.
1 On pourrait appeler la Logique , ainsi conçue , la srience des possibilités absolues , non pas en ce sens que les idées logiques sont des possibilités et
LOGIQUE
Ainsi donc, et pour nous résumer, élever à la connaissance cette substance logique , si l’on peut ainsi s’exprimer, qui anime l’esprit, ces formes de la pensée qui agissent instinctivement dans la conscience commune et n’y ob-
non des réalités , mais en ce sens que rien n’est possible , ou,ce qui revient au même, que rien ne peut exister ni être pensé que par ces idées. Il est des philosophes, Kant entre autres, qui ont reconnu que les idées logiques (le principe de contradiction par exemple) sont la condition nécessaire de toute existence et de toute vérité, mais ce ne sont, ajoutent-ils, que des conditions négatives
Nous ferons d’abord observer, à ce sujet, que lors môme qu’elles ne seraient que des conditions négatives , il faudrait bien admettre qu’elles sont des réalités éternelles et absolues. Ce qui contribue ici à induire en erreur , c’est d’abord le mot condition. Voici, en effet , comment on raisonne: «Le principe d’un être et sa condition sont deux choses tout à fait distinctes. Ainsi l’on peut bien admettre que le principe de contradiction , la quantité, la cause, forment la condition de l’existence de Y homme, de la plante , du système solaire ; mais il y a loin de là à ce qu’ils en soient les principes et les essences.» Cependant, si l’on faisait réflexion qu’il s’agit ici d’une condition absolue, et non d’une condition relative et contingente, on verrait déjà que l’idée logique forme un élément intégrant des choses. Ainsi, par exemple, si nous supposons qu’il y ait plusieurs genres de mort, et qu’ensuite on meure par strangulation , l’on aura raison de dire que la strangulation n’est à l’égard de la mort qu’une pure possibilité, puisqu’on pourrait mourir d’une tout autre façon. Mais, si l’on suppose (et c’est là l’hypothèse qui s’applique à la question actuelle) que la strangulation seule produit la mort, en ce cas, si la strangulation n’est pas la mort tout entière, elle en est du moins un élément essentiel. Et l’on ne voit pas trop après cela à quoi peut servir la distinction des conditions en condition positive et en condition négative. En outre, ce qui fait qu’on ne considère les idées logiques que comme de pures possibilités et de simples conditions, c’est ici aussi cette absence d’une connaissance systématique que nous avons signalée et que nous aurons l’occasion de signaler encore. Et , en effet, on prend la plante, le soleil, l'homme. V Étal, tels qu’ils sont donnés par l’expérience et la pensée irréfléchie , on les met en regard des idées logiques, et on nie d’abord tout rapport entre eux. Car quel rapport peut-il y avoir entre une quantité abstraite et indéterminée et une quantité concrète et déterminée, telle que le soleil par exemple? Et c’est là que s’arrête la conscience vulgaire. Mais, à mesure qu’on avance dans la connaissance des choses, on voit qu’il pourrait, ou plutôt, qu'il doit y avoir un certain rapport. Cependant, tout en convenant qu’il y a un certain rapport, et que, par exemple, si le soleil contenait une contradiction, il ne saurait exister, ou bien que le soleil doit se soumettre aux conditions de la quantité , de la causalité, etc., on ne veut pas reconnaître que ces rapports sont des rapports positifs. C’est là que s’arrêtent les philosophes dont nous examinons l’opinion. Mais, s’ils procédaient d’une manière systématique, ils
tiennent qu’une réalité obscure et incomplète, les saisir par la pensée , et par la pensée seule , dans leur existence la plus simple, la plus abstraite et la plus universelle, les suivre et les embrasser dans leurs rapports et dans leur unité, c’est là l’œuvre de la logique hégélienne.
Y a-t-il une philosophie de la Nature? Et, s’il y a une telle science, quel est son objet? Quelles sont les limites précises qui la séparent de la Logique et de l’Esprit?
Ce sont là les deux questions que nous devrions examiner. Mais il est aisé de voir que nous ne pouvons examiner ici que la première. Et, en effet , pour bien définir la Nature, il faudrait savoir ce qui la distingue de l’Esprit , comme
verraient que l’idée logique est un élément réel et positif (pour nous conformer ici à leur langage) de leur existence. En effet, lorsque nous disons que l’idée logique est un élément essentiel des choses, nous ne voulons pas dire qu’elle les constitue en leur entier. 11 y a dans l'homme, dans l’animal, dans la plante, d’autres éléments, d’autres principes que l’idée logique. Mais le point précis de la question est de savoir si l’idée logique y entre, elle aussi, comme élément constitutif. Or, lorsqu’on prend les êtres, le soleil par exemple, tel qu’il est donné par l’expérience et la sensation, on l’isole du reste, on le décompose au hasard ou d’une manière empirique, on ne voit que la matière, la lumière, ses rapports physiques, et on oublie, ou on ne voit pas ses éléments et ses rapports logiques. Et c’est là ce qui fait aussi que la Logique , la Nature et V Esprit apparaissent comme trois ternies séparés, et placés, l’un à l’égard de l’autre , dans un état d’indépendance absolue (conf. plus bas). Enfin, et pour revenir, en concluant, à notre point de départ, nous ferons remarquer que la possibilité ne peut atteindre les principes ; car les principes sont ou ne sont pas. Ce qui est possible, c’est tel individu, tel triangle, mais non l’essence de l’individu et du triangle. Par conséquent, qu’on considère les idées logiques, ou autres, comme des essences ou comme de pures formes, ce seront toujours des essences ou des formes nécessaires et éternelles , et mémo , à ce titre , elles constitueront un élément essentiel et nécessaire des choses.
aussi quels sonl les rapports qui l’y rattachent, ce qui suppose la connaissance de l’Esprit. Il en est de même de la Logique. Car, bien que nous ayons fait connaître d’une manière générale l’objet de la Logique, il faudrait, pour bien déterminer les rapports et les différences de la Logique et delà Nature, saisir le lien, la nécessité interne qui fait passer la Logique dans la Nature. Or, ce lien, ces rapports et ces différences ne peuvent être connus hors de la science et d’une vue claire et complète du tout et de ses parties. Et ce que nous disons ici de la Nature , s’applique, par la même raison, à la Logique et à l’Esprit. Car, par cela même que ce sont trois termes, à la fois distincts et identiques, d’un seul et même tout, on ne pourra concevoir clairement, ni leur objet, ni leur différence, ni leur unité, que par la connaissance de chacun d’eux en particulier et de tous les trois à la fois ; et il est évident que cette connaissance ne saurait exister, ni s’acquérir hors de son objet , mais qu’elle commence, se. développe et s’achève avec lui.
Par conséquent, la question que nous pouvons traiter complètement ici, est celle de savoir s’il y a une philosophie de la Nature. Quant aux autres, nous ne pouvons les traiter, ici ou ailleurs, qu’incidemment et d’une manière exotérique, et leur solution, il faut la chercher dans les développements internes de la philosophie hégélienne ellemême
On admet déjà implicitement une philosophie de la Nature, lorsqu’on admet l’unité de la science, et qu’on se représente la philosophie comme la science des principes ou
1 Conf. plus haut, chap. IV, §§ 1 et 5 , et plus bas, cliap. VI.
la science universelle. Pour retrancher, par conséquent, la Nature de l’investigation philosophique, il faudrait, ou changer et restreindre la définition de la philosophie, ou démontrer que la Nature ne repose pas sur des principes.
Mais , restreindre la définition de la philosophie , ce serait la mutiler, et par là mutiler la science elle-même. Et d’ailleurs, cette limitation est impossible. Car, d’une part, la définition de la philosophie n’est pas , ainsi que nous l’avons démontré 1 , une définition arbitraire et conventionnelle , mais elle repose sur une loi nécessaire de l’intelligence, et, d’autre part, il serait difficile de dire pourquoi on bannirait cet ordre de recherches du domaine de la philosophie, et pourquoi , si on en bannit celui-ci , on n’en bannirait pas d’autres, tels que l’esthétique, la philosophie du droit, la philosophie de l’histoire, etc.
11 faudra donc invoquer le second argument, et éliminer de la philosophie la connaissance, de la Nature , par la raison que la Nature n’est pas fondée sur des principes. Telle est , en effet, la manière dont on envisage généralement la Nature. Car on la considère comme un ensemble d’existences contingentes, comme une sorte d’apparence qui ne renferme rien d’immuable ni de substantiel , et qui a hors d’elle et dans une plus haute existence son principe et sa raison dernière.
Sans doute, si, en disant que l’Absolu n’est pas dans la Nature, on entendait que la Nature n’est pas l’Absolu , et qu’il y a à côté et au-dessus d’elle un principe qui la domine, cette opinion devrait être admise. Mais ce n’est pas
1 Voy. pins haut, chap. III, § 2, et plus bas, cliap. VI, §§ 3 et 4.
là ce que l’on vent dire. Ce que l’on veut dire, c’est que l’Absolu n’est d’aucune façon dans la Nature, ou, ce qui revient au même, que la Nature ne repose pas sur des principes nécessaires et absolus.
Nous ferons d’abord remarquer, à ce sujet, que si l’on fait de la Nature une existence contingente et une pure apparence , par la raison que tout y est soumis au changement, il faudra, et par la même raison, considérer l’Esprit lui-même comme une existence contingente et une apparence. Car l’Esprit devient, tout aussi bien que la Nature, et il n’y a pas en lui deux états qui soient identiques , il n’v a pas de faculté qui ne se développe et ne se transforme. Il faudra donc admettre que tout est contingent dans le monde, la Nature comme l’Esprit, ou bien,* qu’à côté de la contingence et d’un élément variable , il y a, dans l’un comme dans l’autre , un élément immuable et substantiel.
Que si l’on dit que l’Esprit pense, tandis que la Nature ne pense pas, et qu’il pense l’infini et l’absolu , et que, par conséquent, on n’est nullement fondé à l’assimiler à la Nature, tout ce qu’on pourra en conclure, c’est que l’Esprit et la Nature forment deux sphères distinctes de l’existence. Mais , de ce que la Nature ne possède pas l’intelligence et la pensée, il ne s’ensuit pas qu’elle soit privée de tout principe fixe et immuable. Car, en ce cas, il faudrait dire que les êtres mathématiques non plus ne sont pas immuables et absolus, puisqu’ils ne pensent pas.
L’on ajoute, il est vrai , qu’outre la pensée et la conscience , l’Esprit possède l’identité , que ce qui change en lui ce sont ses états accidentels et extérieurs, et que , tandis que les choses de là Nature changent et se renouvellent
sans cesse , l’Esprit demeure , quant à son fond , un et identique dans la simplicité de son essence.
Mais cette différence, qu’on prétend établir entre la Nature et l’Esprit, est tout à fait sans fondement. Car le principe, l’élément substantiel de la Nature n’est pas plus soumis au changement que l’élément substantiel de l’Esprit. Ce qui varie en elle, comme dans l’Esprit, ce n’est que l’accident, ce ne sont que les modifications extérieures et individuelles. Ce qui varie dans la plante, ce qui se développe en elle, ce n’est pas la plante elle-même, ou, si l’on veut, son type et son essence, car l’essence demeure identique à elle-même dans l’individu et dans les différents individus. Et c’est précisément celle identité qui fait l’iden tité de l’individu et l’unité de son développement, ainsi que l’identité et l’unité des individus de même espèce.
Dire, par conséquent, que les corps se renouvellent sans cesse, et que l’Esprit est immuable, c’est absolument ne rien dire , c’est seulement s’évertuer à chercher des arguments (pii n’ont d’autre résultat que de dissimuler la vérité et la réalité des choses.
Mais la Nature, nous dira-t-on, n’cst-elle pas limitée et finie? Et ne suppose-t-elle pas un principe supérieur qui la domine et qui contient sa raison dernière? El ne reconnaissez-vous pas vous-même ce principe, lorsque vous dites qu’au-dessus de la Nature il y a l’Esprit, et que c’est dans l’Esprit qu’elle trouve sa plus haute expression et son existence la plus parfaite? D’ailleurs, rien dans la Nature ne porte le caractère de la nécessité métaphysique , qui est la marque de l’Absolu. On pourrait supprimer la Nature entière que l’Être ou l’Absolu ne cesserait pas d’exister;
rilILOSOPlIIE DE LA NATURE. 185
comme aussi on pourrait l’imaginer différemment constituée, avec d’autres propriétés , d’autres êtres et d’autres rapports. On a donc raison d’e dire que la Nature ne se suffit pas à elle-même, qu’en soi, elle n’est qu’une existence contingente , qui a hors d’elle ses principes et ses lois, et qui, par cela même, ne saurait être l’objet de la science.
Cette objection repose sur des abstractions de l’entendement , sur des notions et des rapports arbitraires et mal définis.
Et , en effet , de ce que la Nature n’est pas l’Absolu , de ce qu’elle n’a pas en elle-même sa raison et sa fin , il ne s’ensuit nullement qu’elle ne soit pas un élément , une partie intégrante de l’absolue existence. Car, si la fin n’est pas le moyen, il serait illogique d’en conclure que le moyen n’est pas nécessaire à la fin. Et, à ce compte, l’on pourrait dire que l’Etat , qui est la sphère la plus haute de la vie sociale, pourrait très-bien se passer de l’activité individuelle, ou, de Ce que la tète ou l’âme est ce qu’il y a de plus élevé dans l’homme, et que le général est le chef et, pour ainsi dire, l’âme de son armée, on serait fondé à conclure que l’armée n’est qu’un instrument accidentel vis-à-vis de son général, et les bras, l’estomac, etc., vis-à-vis de la tête.
Ensuite, lorsqu’on dit que la Nature est limitée et imparfaite, cette imperfection ne doit s’entendre qu’en ce sens, à savoir, que la Nature n’est pas le tout ou l’Absolu, mais qu’elle n’en est qu’une partie ou un mode. Car, en elle-même, et dans la sphère de son existence, elle est ce qu’elle peut et doit être, et elle contient toute la perfection que comporte sa constitution interne et son essence. C’est
ainsi que chaque membre peut être considéré comme imparfait au regard du corps entier, bien qu’en lui-même, et dans les limites de sa fonction spéciale, il soit ce qu’il doit être Et, à ce sujet, il faut remarquer les contradictions où s’engagent , ici comme ailleurs , la conscience vulgaire et l’entendement, qui, après avoir frappé d’anathème la Nature , s’extasient devant elle , eq présence de l’harmonie , de la beauté et de la grandeur de ses œuvres, de la vaste étendue des mers , de l’immensité de l’espace, du nombre infini des corps qui le remplissent, et ils poussent si loin cette admiration , qu’ils finissent par oublier l’homme et l’Esprit, ou par les confondre avec la Nature. C’est toujours cette pensée irréfléchie qui prétend séparer les êtres d’une manière absolue, et qui se trouve amenée, à son insu, à les réunir, qui recule devant un principe et qui l’admet ensuite sous une autre forme, et qui, dans l’impuissance où elle est de saisir les vrais rapports des choses, confond ou déplace les limites réelles de leur existence.
Mais ce qui fait principalement que , lorsqu’on est en présence de la Nature et de l’Esprit, on croit pouvoir supprimer la première, c’est qu’on ne la considère que comme une simple possibilité. Voici, en effet, comment on raisonne.
11 est impossible de supprimer l’Esprit, qui se pense luimême et qui pense toutes choses. Car, par là même que la pensée est pour l’Esprit la condition de l’existence , de son existence comme de l’existence des choses en général , supprimer l’Esprit ce serait supprimer toutes choses et ne
1 Voy. plus bas, cliap. VI, § 3.
laisser que le néant, ce qui implique. En outre, l’Esprit participe par la raison à l’Absolu , il conçoit les vérités éternelles , et, à ce titre , on peut dire qu’il est nécessaire et incréé comme elles. Il n’en est pas de même de la Nature. Rien, en effet, n’est nécessaire en elle, ni les êtres, ni les rapports, ni les lois qui la composent. Et, comme elle est étrangère à l’Esprit, et qu’elle ne lui est qu’accidentellement unie, on peut la concevoir comme n’existant pas, sans que l’Esprit lui-même, et les vérités qu’il contient cessent d’exister.
C’est là le fond de tous les raisonnements par lesquels on prétend prouver la contingence de la nature , et l’on procède dans celte démonstration par voie d 'abstraction et de supposition, laquelle consiste à séparer la partie du tout, les propriétés de leur substance, à les considérer isolement et à affirmer leur contingence ou leur non-existence , par cela même qu’une telle pensée n’implique pas contradiction. C’est là cette méthode extérieure et artificielle, employée par Descartes, méthode qui n’est nullement fondée sur la nature des choses, qui prend les idées au hasard, par là même qu’en les séparant elle brise leurs rapports et leur filiation, et qui n’avance qu’à l’aide de suppositions forcées, puériles et inadmissibles 1 . C’est aussi ce procédé que suivait Hume, lorsqu’il prétendait, bien que dans un autre but, qu’il n’y a aucune nécessité objective dans les lois de la Nature, et qu’on peut concevoir, par exemple, entre deux corps qui se communiquent le mouvement, entre les saisons et la végétation , ou entre telle plante et
1 Conf. plus haut, chap. précédent, § S.
ses propriétés (la propriété nutritive par exemple), un tout autre rapport que celui qui existe maintenant. On commence ainsi par supprimer les propriétés, dans le feu , par exemple, la propriété de brûler, et, comme on peut supposer que le feu n’existe pas, on retranche le feu lui-même , et après le feu l’eau, et après l’eau l’air, et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’on ait supprimé la Nature entière.
Le vice de cette méthode consiste à substituer les artifices et le jeu de la pensée subjective, accidentelle et arbitraire à la pensée nécessaire et objective, c’est-à-dire à l’idée. Il consiste aussi à disperser les êtres , en les prenant isolément , au lieu de les considérer dans leur état concret et dans leur unité, ce qui veut dire que cette méthode n’a de la méthode que le nom.
Lorsqu’on se place, en effet, au vrai point de vue de la science et de l’être, et qu’on saisit la Nature dans son existence objective et essentielle, l’on reconnaît facilement que tout en elle est nécessaire, son existence, ainsi que ses rapports et ses lois.
Pour s’en assurer, il n’y a qu’à se demander si la Nature a une essence, un élément, un principe invariable et absolu, qui est la base et la source des phénomènes et des événements qui s’y produisent. Car c’est là le point décisif de la question.
Mais la question ainsi posée est résolue d’avance. Peuton imaginer, en effet, à moins de se jeter dans les suppositions les plus arbitraires et les plus étranges , une matière qui serait autrement constituée qu’elle l’est actuellement, une matière dépourvue de pesanteur, par exemple, ou qui ne remplirait pas l’espace? Or, si la matière est, quant à
son fond et à sa substance, ainsi constituée qu’elle ne peut être autrement qu’elle est, ses modes et ses propriétés seront marqués du même caractère d’invariabilité et de nécessité. On va, il est vrai, distingué deux espèces de propriétés, des propriétés primaires et des propriétés secondaires. Mais, ert supposant qu’elle soit fondée, cette distinction n’a aucun sens, si on en veut tirer la conséquence que les qualités secondaires ne sont pas essentielles et inhérentes à la matière. Car on raisonnerait comme celui qui prétendrait que les jambes et les bras ne sont pas des membres essentiels du corps, parce qu’on peut très-bien concevoir un homme vivant, bien que privé de ces membres. Tout ce qu’il est permis d’en conclure , c’est qu’il y a là des propriétés distinctes, des propriétés qui diffèrent entre elles, comme la qualité, la substance , le bien. Mais, comme on le voit, cette différence n’a ici aucune application.
D’ailleurs, comment la lumière, la couleur , V odeur, pourraient-elles exister hors de la matière et des autres propriétés? Et peut-on admettre que ces propriétés, qui sont, elles aussi, matérielles et ne peuvent se concevoir sans la matière, viennent s’v ajouter accidentellement et on ne sait comment. El puis, d’où viennent-elles? Et, considérées en elles-mêmes et indépendamment de la matière, que sontelles? Ont-elles une réalité, un principe? Mais il faut bien qu’elles en aient un. Et, si elles en ont un , elles sont, dans la sphère de leur existence , nécessaires comme la matière elle-même et ses propriétés essentielles.
Mais, si la matière et ses propriétés sont fondées sur des principes invariables et absolus, les rapports qui naissent de la combinaison de ces propriétés , ainsi que les diverses
formes ou modes de l’existence que ces combinaisons engendrent dans la Nature, offrent les mêmes caractères et sont soumis aux mêmes conditions. Car les rapports de deint ou plusieurs tenues, lois, principes, ou essences, sont donnés dans la constitution même de ces termes, et la nécessité des termes entraîne la nécessité de leur rapport. La connexion qui existe entre la lumière, la couleur, la plante, l’organisme, n’est pas un fait extérieur et accidentel , et qui y aurait été , si l’on peut ainsi dire , surajouté , mais il dérive de leur essence. Et c’est celte connexion et cet enchaînement nécessaire et invariable qui font l’ordre et l’harmonie de la Nature.
Par conséquent, cet ordre et cette harmonie ne sont pas plus le fait d’une volonté et d’une puissance contingente et arbitraire que ne l’est l’essence des choses naturelles. Et lorsqu’on prétend qu’il n’v a pas un rapport nécessaire et objectif, un rapport métaphysique comme on l’appelle, entre les choses de la Nature, et que, par suite de ce principe, l’on dit qu’il n’v a pas de raison absolue pour que la Terre ou le Soleil occupent tel point de l’espace plutôt que tel autre , ou bien , que la lumière soit nécessairement faite pour la plante ou pour l’œil , ou l’air pour l’organisme , et qu’à leur tour la plante, l’œil , l’organisme , soient constitués de manière à ne pouvoir exister qu’en s’alimentant de la lumière, de l’air, etc., lorsqu’on se représente ainsi la Nature , on se place en dehors de la Nature elle-même , et , au lieu de l’envisager dans l’ensemble de ses rapports et dans son unité, on en prend un élément, une détermination particulière qu’on isole du tout, et on se donne par là libre carrière dans la voie des suppositions.
Mais la Nature est un tout , un ensemble de déterminations liées par des rapports nécessaires et internes , un organisme, où chaque ressort, chaque membre , tout en avant une fonction propre, tient et concourt à la vie de l’organisme entier.
On n’oserait pas supprimer le système solaire, parce que les impossibilités qui résultent de cette supposition sont trop évidentes pour qu’on puisse s’y arrêter. Mais on croit pouvoir le déplacer. Car quelle impossibilité y a-t-il qu’il soit placé un peu plus haut, ou un peu plus bas, un peu plus à gauche, ou un peu plus à droite? De toute manière on ne saurait , ajoute-t-on , assimiler celte impossibilité aux impossibilités métaphysiques et géométriques. Il y a là, par conséquent, deux ordres de réalités et de principes distincts.
Mais, d’abord, ep ce qui concerne les deux premières suppositions, elles sont au fond les mêmes. Car supprimer un membre, une fonction d’un organisme , ou le déplacer, c’est, dans les deux cas, troubler l’harmonie et l’unité de ses parties, et amener ainsi sa destruction. Le résultat est, par conséquent, le même. Du reste, ces sortes de suppositions reposent, elles aussi, sur une abstraction. On prend l’espace, on le sépare de la Nature, on ne laisse que l’espace vide et géométrique, et puis on le remplit, et on y construit une Nature nouvelle à volonté. Comme s’il y avait un espace absolument vide ! Et comme si l’espace était supérieur à la Nature! Mais, s’il en est ainsi, il faudra dire que tout ce qui est dans la Nature vaut moins que l’espace , et, partant, que l’organisme, qui est le siège de la vie et de la pensée, lui est inférieur dans l’ordre des réalités et des essences.
Mais, nous dit-on, on peut concevoir un espace complètement vide , tandis qu’on ne peut concevoir les corps sans l’espace. D’où l’on conclut que l’espace est absolu, éternel, qu’il subsisterait lors même que la Nature cesserait d’exister, et que la Nature est , au contraire , contingente et périssable.
Mais , de ce qu’on peut concevoir un corps en repos , ou complètement incolore, opaque, etc., s’ensuit-il que le mouvement, la couleur, la lumière , soient des états ou des modes accidentels des corps? En ce cas, les corps ne seraient composés que d’éléments accidentels. Car ce que nous disons du mouvement et de la couleur, peut s’appliquer à leurs contraires , et , en général , à toutes les propriétés des corps. Et puis , s’il est vrai que l’espace forme un degré de l’existence supérieure à la Nature , parce qu’on pent le concevoir sans elle, il faudra dire aussi qu’il est supérieur à l’Esprit, à l’esprit fini comme à l’esprit infini, parce qu’on peut le concevoir sans lui, ce qui est absurde, • à quelque point de vue que l’on se place.
Cela viejit, nous le répétons, de celte fausse méthode d’abstraction qui, au lieu de s’attacher à l’unité vivante et concrète, s’attache à l’unité abstraite et vide, et fait ainsi de V être, de l’espace, etc., les plus hautes réalités' ; qui, au lieu de saisir les choses à la fois dans leurs rapports et dans leurs différences, les sépare d’une manière absolue, ou les confond , et se trouve par là amenée à séparer ici l’espace et la Nature, comme elle a séparé ailleurs la divisibilité et l’indivisibilité, la cause et l’effet, l’attraction et
1 Conf. cliap. précédent, § 5, cl cliap. VI, §§ I cl 3.
la répulsion ; qui , par cela même qu’elle marche au hasard, accorde arbitrairement à tel être une essence et la refuse à tel autre; qui, enfin, va au rebours de la vérité et de la réalité des choses', et est amenée £r donner plus de réalité à l’espace qu’à la matière , à la pure matière qu’au système solaire, au système solaire qu’à l’organisme, et, si elle est conséquente, à l’organisme qu’à l’Esprit.
Quant à la différence qu’on signale entre les principes métaphysiques et les principes physiques, elle est fondée en ce sens que ces principes appartiennent à deux sphères particulières et distinctes de l’existence ; car c’est précisément cette différence qui distingue la Logique de la Nature. Mais on ne saurait légitimement conclure de là que les vérités physiques sont moins absolues et moins nécessaires que les vérités qu’on appelle métaphysiques.
Ce qui trompe ici et ce qui conduit à établir cette différence, c’est que les vérités logiques sont, par leur essence, plus abstraites , plus larges et plus générales que les vérités physiques, et qu’elles embrassent, par conséquent, tous les êtres et tous les rapports possibles*, tandis que les vérités physiques sont limitées, et relatives à tel ordre d’existences et de rapports. Ainsi, lorsqu’on dit que tout effet a une cause et qu’il est impossible qu’il n’en ait pas une, on énonce un principe qui s’étend à tous les êtres, à toutes les causes et à tous les effets, ce qui fait qu’on ne peut concevoir un effet qui échappe à cette loi. Lorsqu’on dit, au contraire , que l’œil ne saurait voir sans la lumière,
1 En effet, les corps possèdent une réalité plus haute et plus profonde que l’espace, ne fùt-ce que parce qu’ils contiennent l’espace, tandis que l’espace ne les contient pas. Conf. sur ce point plus haut, chap. IV, § $.
56 Voy. § précédent.
la
que le poumon ne saurait fonctionner sans l’air, que la terre ne saurait exister sans le soleil , que les deux forces attractive et répulsive sont les deux éléments essentiels du mouvement circulaire , on énonce des vérités particulières et qui ne s’appliquent qu’à une sphère limitée de l’existence. Mais, dans ces limites, elles sont tout aussi absolues et tout aussi nécessaires que les premières. On peut dire, par conséquent , qu’il implique que l’œil existe sans la lumière, et le poumon sans l’air, puisque la vision est la fin et la raison d’être de l’œil, et que la respiration est la tin et la raison d’être du poumon, et, en généralisant ces exemples , qu’il implique que la Nature soit autrement constituée qu’elle l’est actuellement.
Ainsi donc, nous avions raison de dire que tout est absolu et nécessaire dans la Nature, son existence , ses déterminations et ses rapports, et que cette nécessité vient de ce qu’il y a une essence au fond des choses de la Nature , comme au fond de tous les êtres en général , et que cette essence est, comme toutes les essences, immuable, éternelle et incréée.
Mais dire que la Nature a une essence , c’est dire qu’il y a une science et une idée de la Nature , c’est dire , en d’autres termes, que la Nature n’est qu’une forme, un mode , un degré de l'Idée.
11 suit de là , que la connaissance de la Nature est , comme toute science , une connaissance a priori et fondée sur les idées. Et c’est là ce qui donne naissance à la Philosophie de la Nature, ou à ce que d’autres ont appelé la Métaphysique de la Physique.
Mais, si l’on a de la répugnance à admettre une méta-
physique de la Nature , cette répugnance devient plus vive encore , lorsqu’on présente la Nature comme un composé d’idées, et la science de la Nature comme une construction purement idéale'.
C’est surtout le physicien qui repoussera une telle doctrine. Accoutumé, en effet, qu’il est à prendre son point d’appui dans l’observation et l’expérience, à ne reconnaître comme réel que ce qui se traduit par un fait matériel et sensible, et à vivre, en quelque sorte, au milieu des forces de la Nature, il comprendra difficilement que ces forces, ces êtres et ces phénomènes puissent avoir pour principes des pensées et des éléments intelligibles.
Et cependant, ces éléments, le physicien les admet tacitement, et ce sont ces éléments mêmes qu’il cherche, qu’il emploie et qu’il combine , tout en croyant chercher et combiner des forces matérielles.
Lorsque, en effet , il se livre à ses investigations , le physicien obéit , à son insu , aux lois de la pensée , aux lois et aux idées qui font l’objet de la Logique , et il les transporte dans la Nature , non-seulement à titre de déterminations de la pensée , mais à titre de déterminations de la Nature elle-même. C’est ainsi qu’il pense , combine et ordonne les phénomènes suivant les catégories de causalité, de substance, de qualité, de quantité intensive ou extensive, avec la conviction instinctive que ces catégories et ces rapports entrent, comme éléments intégrants, dans la constitution des êtres de la Nature.
! Ce point se trouve implicitement démontré par les recherches précédentes. Nous n’y ajouterons ici que ce qui est nécessaire pour le mettre dans une plus complète évidence. Nous aurons, du reste, occasion d’y revenir plus bas, chap. suiv., § 3.
CflAPITRE V.
Quel est ensuite l’objet de ces recherches? Ce n’est évidemment pas le fait sensible et l’individu , mais le genre , le principe et la loi. Nous voilà, par conséquent, hors de la sphère de l’expérience et dans le monde des idées et des intelligibles. Et ce monde idéal et invisible , le physicien le pressent et l’admet d’avance. C’est lui qui dirige sa main et sa pensée , et que son intelligence , obéissant à sa tendance naturelle , s’efforce de saisir dans le phénomène et de faire, pour ainsi dire, jaillir du frottement des choses sensibles.
Ces considérations s’appliquent également à la force. Car, d’abord, on pourra demander au physicien où il a pris la notion de force. Et, si elle ne lui peut venir que de l’intelligence, voilà aussi la force comme élément logique', transportée dans la Nature. Mais, lors même qu’on considérerait la force comme un principe purement physique, et les différentes forces de la Nature, la pesanteur, le magnétisme, la lumière, comme des principes complètement distincts , chacune de ces forces , prise en soi , si elle est un principe réel , ne peut être qu’un élément intelligible. En effet, le magnétisme n’est pas tel phénomène magnétique, ni la lumière tel fait lumineux, mais la source, le principe unique et indivisible de tous les phénomènes magnétiques et lumineux, et, partant, une force qui dépasse toute sensa-
1 Ce mot est pris ici dans le sens hégélien. Il y a, en effet, une notion logique de force , comme il y a une notion de substance , de cause , etc., et c’est là ce qui fait que nous pensons comme étant des forces, soit l’Esprit, soit la Nature , et , dans l’Esprit et la Nature , leurs différentes déterminations , lesquelles, en tant que forces , sont identiques, et ne diffèrent que par les éléments nouveaux qui sont venus s’v ajouter. Ainsi, par exemple, la lumière et le magnétisme sont identiques en tant que forces , et ils ne diffèrent que par les propriétés qui constituent leur manière d’ètrc particulière. Conf.
§ précédent.
tion et toute expérience, et que la pensée seule peut atteindre.
Le physicien n’a donc d’autre moyen d’échapper à l’idéalisme que de se jeter dans le nominalisme, et de considérer les forces, soit comme de pures abstractions, soit, à la façon de Kant, comme des formes subjectives de la pensée, ou de diviser la force à l’infini , de la disperser dans les phénomènes, et de tomber ainsi dans l’atonisme, ou bien de substituer les formules et les êtres mathématiques aux forces et aux réalités de la Nature 1 , ce qui veut dire, en d’autres termes , qu’en repoussant l’idéalisme , le physicien se trouve en présence de difficultés insolubles, et, qui plus est, il se met en contradiction avec lui-même et arrive à un résultat opposé à celui qu’il espère obtenir. Il rejette , en effet, l’idéalisme, parce qu’il ne veut pas accorder que l’idée soit une force , un principe réel , une essence , et puis il se trouve obligé de construire les forces et les êtres de la Nature avec des mots, des abstractions, des pensées purement subjectives, ou avec des formules mathématiques, c’est-à-dire, avec les éléments les plus vides et les plus éloignés de la réalité et de la force.
Ainsi donc, il y a une science de la Nature, et cette science
1 C’est ainsi que Newton considérait les forces de la Nature. lias vires (l’attraction et la répulsion), dit-il , non Physice sed Mathematice tantum considero ( Phil . nat.princ. math., défin. VIII). En général, la mécanique n’est qu’un mélange de données de l’expérience et de formules mathématiques. On prend un fait, une représentation sensible, réelle ou supposée, et on lui applique l’élément mathématique. C’est ainsi, par exemple, qu’on explique le mouvement circulaire. Une des vues les plus originales et les plus profondes de Hegel consiste, à cet égard, à avoir substitué dans la Physique à la démonstration mathématique la démonstration logique et fondée sur l’idée. Conf. plus haut, chap. IV, § 5 et § précédent. Voy. Philosophie de la Nature, et Logique , 2 e partie.
ne saurait avoir d’autre objet que l’idée. Par conséquent aussi , la méthode qu’on suivra dans cette sphère de la connaissance sera la méthode qui seule est adéquate à l’idée, c’est-à-dire la dialectique.
On nous objectera qu’une telle science est fort difficile , que cette déduction pure des idées , surtout lorsqu’on l’applique à l’étude de la Nature , offre de graves inconvénients , qu’ici, plus que dans toute autre science, la vraie méthode est la méthode expérimentale, que, si l’expérience n’est pas l’objet final de la science, elle en est du moins l’instrument le plus sûr, qu’en se plaçant, du premier coup, dans le domaine de la spéculation et des idées , sans interroger les faits et la réalité sensible, on risque de faire fausse route , et de s’égarer dans la région des hypothèses , de l’imagination et des théories hasardées ou chimériques.
Nous avons répondu d’avance à ces objections, et notamment lorsque nous avons déterminé la notion de la science et de la vraie méthode. Nous ajouterons ici, que le point essentiel et décisif n’est pas de savoir si une telle science est d’une difficile acquisition, et si l’emploi d’une telle méthode peut produire des conceptions hypothétiques et erronées ; car toutes les sciences et toutes les méthodes se trouvent dans les mêmes conditions, mais si une telle méthode est possible. Or, elle n’est pas seulement possible, mais elle seule est la vraie et réelle méthode, par cela même qu’elle seule répond à la notion de la science, et qu’elle est adéquate à la connaissance absolue. Et si la science et la méthode sont inséparables , ou il faudra renoncer à la science, ou bien admettre qu’elle ne peut se fonder qu’à l’aide de la méthode spéculative.
de l’esprit en général.