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rapprocher. 11 n’y a rien de plus facile. En cherchant bien, on découvre des rapports entre toutes choses, entre un insecte et un éléphant, entre un fantôme et un être vivant. 11 est môme plus piquant de rapprocher un fantôme et un être vivant que deux êtres vivants. Ça peut être bizarre, mais c’est piquant ; et, à ce qu’il parait, de nos jours, ce n’est pas le vrai qu’on cherche, mais le piquant : on cherche, comme on dit en style de roman, des émotions. Mais, vous traitez bien cavalièrement, me dira-t-on, un personnage tel que Schopenhauer, et il nous semble qu’un homme que l’Allemagne elle-même prise si haut, n’est pas aussi indigne d’être mis en regard de Hégel que vous voudriez le faire croire. Ainsi l’Allemagne admire, ou a admiré Schopenhauer. Je le veux bien, puisqu’on le dit, et qu’on l’écrit, quoique j’ignore jusqu’à quel point cette admiration est réelle; comme aussi je serais bien aise de savoir quels sont parmi les Allemands les admirateurs de Schopenhauer. Car on dit des Allemands qu’ils sont profonds et naïfs tout à la fois ; ce qui ne doit point blesser les Allemands , puisque j’ai entendu des Anglais dire d’eux-mômes qu’ils sont stupid and clearheaded, un mélange de stupidité et de pénétration ; mélange qui, du reste, n’est échu exclusivement en partage ni à l’Allemagne ni à l’Angleterre, mais qui appartient à la nature humaine elle-même, et qu’on rencontre, par conséquent, plus ou moins, chez tous les peuples. S’il en est ainsi, il se pourrait bien que les admirateurs de
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Schopenhauer se recrutassent dans la partie naïve de la race allemande. J’ai même des raisons pour croire qu’il en est ainsi. Mais, ce n’est là qu’un point secondaire et fort p.eu important. Car ce dont il s’agit ici, ce n’est ni de l’Allemagne, ni des admirateurs allemands, réels ou imaginaires, profonds ou naïfs, de Schopenhauer, mais de Schopenhauer luimême. Si Schopenhauer est, en effet, un pygmée, toute l’admiration de l’Allemagne ne pourra faire qu’il devienne un géant, de même que, si Hégel est un géant, il restera géant, quoi qu’en pensent et qu’en fassent ses compatriotes. Or, qu’est-ce que Schopenhauer? Puisqu’on me pose la question, il faut bien que j’y réponde, et que j’y réponde suivant mon habitude. Eh bien ! je dis que Schopenhauer n’est qu’un dilettante en philosophie, et un dilettante de la pire espèce, je serais même tenté de dire, avec la permission du lecteur, qu’il n’est qu’un brouillon philosophique. Et pour justifier mon dire, je n’ai pas besoin d’entrer dans une exposition (détaillée des extravagances philosophiques de ce personnage, mais je n’ai qu’à renvoyer tout simplement le lecteur au livre même où on l’a exhibé à côté de Hégel, je veux dire, au livre de M. Foucher de Careil. M. Janet, en citant ce livre (1), lui applique l’épithète de curieux. Je serais curieux, à •mon tour, de savoir ce que M. Janet a voulu entendre par ce mot. Un livre, en effet, comme un per-
(1) U tnaf^naltme fon/«mporain, p. î.
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sonnage, peut être curieux» de plusieurs façons. Ainsi, quand on dit, c’est un curieux personnage, on ne veut pas flatter, ce me semble, ce personnage, mais bien plutôt rire de lui. .C’est comme si l’on disait : quel étrange et bizarre personnage que celui-là! Or, j’estime que telle a été aussi la pensée de M. Janet, lorsqu’il a appelé curieux le livre de M. Foucher de Careil. Car je suppose, ou du moins jedois supposer que M. Janet l’a lu attentivement, et que l’ayant lu attentivement, bien qu’il n’ait pas été fâché d’y voir rudoyés, fustigés même et Hégel et l’hégélianisme et les hégéliens, il n’a pu arriver, dans sa haute impartialité philosophique, à une autre conclusion que de le trouver curieux dans le sens que je viens de définir. C’est, en effet, un livre bien curieux que le livre de M. Foucher de Careil, et il est curieux à plus d’un titre, mais il l’est surtout parce qu’on s’y moque du lecteur, de Schopenhauer et de la philosophie tout ensemble. Passe pourda philosophie; carqui est-ce qui, de nos jours, ne se moque pas de la philosophie? La philosophie, cette reine des sciences, cet idéal de la pensée et de l’activité humaine, et dont les plus grandes intelligences ne se sont approchées qu’avec timoré et iremore, est devenue aujourd’hui, qu’on me pardonne l’expression, la grande prostituée, avec laquelle on prend des libertés qu’on n’oserait prendre avec des choses bien moins belles et bien moins parfaites. Passe donc pour la philosophie. Ce n’est que moi, bien entendu, qui dis cola, car il se pourrait que
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cette illustre assemblée qui vient de faire l’honneur àM. Janet de lui ouvrir son sein, et qui est la gardienne jalouse et incorruptible des grandes traditions philosophiques, comme la vierge romaine l’était du feu sacré de Testa, il se pourrait, dis-je, que cette illustre assemblée mandât M. FoucherdeCareil à sa barre, et que, pour le châtier de ce méfeit de lèse-philosophie et de lèse-raison, non-seulement elle lui enlevât la couronne qu’elle lui a autrefois décernée, mais qu’elle décrétât que l’entrée du sanctuaire lui serait interdite à jamais. Si mes souvenirs ne me trompent, M. Foucher de Careil aspire, lui aussi, à l’insigne honneur de s’asseoir au milieu des immortels de l’Académie des sciences morales et politiques. Voilà pour la philosophie. On voudra maintenant savoir comment M. Foucher de Careil s’est moqué du lecteur, et de Schopenhauer luimême. Voici comment. Quel est le but qu’il s’est proposé en écrivant ce livre? N’est-ce pas de montrer que Schopenhauer est de taille à se mesurer avec liégel? Que dis-je, se mesurer avec Ilégel? Ce que je devrais dire c’est que Hégel n’est qu’une étoile de huitième grandeur en face de cet astre étincelant, de ce Syrius ardens de Schopenhauer. N’est-ce pas là ce qu’il a voulu montrer, puisqu’on trouve dans son livre des passages comme celui-ci? : « Schopenhauer (je cite textuellement) a une conscience tellement nette de la philosophie, de son domaine propre et de sa distinction des autres sciences, que Hégel, à qui man-
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quait ce tact!!! lui paraissait souverainement méprisable. Rien de plus sage que ses idées (je ne dis pas son système) {c'est toujours M. Foucher de Careil qui parle) sur la philosophie. Ce sont celles qui ont le plus de chances de s’acclimater auprès des gens sensés après la défaite des idées hégéliennes (1)! ! ! ! » Or, d’un voyageur qui annoncerait qu’il va partir pour un voyage d’exploration dans les régions boréales, et qui dirigerait sa course vers les régions australes, ne diriez-vous pas qu’il se joue de vous et de la raison en même temps? Et ne porteriez -vous pas le même jugement sur cet homme de loi qui, chargé de défendre les intérêts ou la vie de son client, emploierait tout juste les arguments qui sont les plus propres à le ruiner ou à le faire pendre? Et ne diriez-vous pas de lui aussi qu’il s’est joué du public, et de son infortuné client? Eh bien! tel est exactement le tour que M. Foucher de Careil a joué à Schopenhaucr. Il l’a, ni plus ni moins, pendu. Si le lecteur doutait du fait, il n’a qu’à s’adresser, d’abord au livre luimême, et ensuite à M. Janet, et si le livre et M. Janet ne parvenaient pas à lever complètement ses doutes, il pourra consulter l’illustre assemblée que je viens de nommer, et j’ai la conviction que tous les trois se réuniront pour confirmer mes paroles. Voulant cependant satisfaire moi-même sur-lechamp, et autant que me le permettent le temps et
(1) cil. IV, p. 204.
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l’espace dont je puis disposer en ce moment, sa juste impatience, je vais mettre sous ses yeux quelques traits de l’œuvre de M. Foucher de Carcil.
Au gré de notre auteur, Sdiopeidiaucr ne brille pas seulement comme une étoile polaire par l’originalité et la profondeur de la pensée, mais par l’esprit, à telle enseigne que dire de ScliO[)enliauer qu’il estspiritucl comme Larochcfoucauld, ou comme Vauvenargues , ou comme Chamfort pris individuellement, ce serait ne rien dire. Ce qu’il faut dire, c’est que l’esprit de Scliopenhauer forme comme la quintessence et le bouquet de l’esprit de tous ces personnages pris ensemble. « Larochefoucauld et Chamfort, dit M. Foucher de Careil, y brillent d’un éclat singulier comme le diamant. 11 enchâsse à merveille leurs pensées dans son style (1). » Et pour prouver sa thèse, il cite un certain nombre de CCS mots étincelants d’esprit, qu’il prend, dit-il, au hasard dans un livre de son héros, intitulé Parerga. Je vais, moi aussi, en prendre quelquesuns au hasard pour l’édification du lecteur. Veut-on du nouveau et de l’original ? En voici un exemple : «Nos pensées, avant lesommeil, ou quandnous nous réveillons la nuit, sont le plus souvent des réminiscences des choses que nous avons senties. Le matin, tous les rêves ont fui : la nuit est noire, le jour est blanc, disent les Espagnols. Le soir, la raison comme l’œil voit moins juste et moins loin que le
(1) Cb. Il, p. 178.
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jour; ce n’est pas le temps de la méditation. Ce temps, c’est le matin. Car le matin est la jeunesse du jour : tout y est plus frais, plus riant et plus facile ; nous nous sentons plus forts, plus dispos f nos facultés sont plus à nous. Il ne faut pas raccourcir ce temps précieux, en se levant trop tard ou par des occupations indignes et des conversations oiseuses ; c’est la quintessence de la vie. Le soir, au contraire, est la vieillesse du jour : le soir, nous sommes mats et usés (1). »
Veut-on du fin et du délicat? En voici un exemple. « Les femmes sont de grands enfants. De même que la fourmi ailée, après la conceptiqn, perd ses ailes devenues inutiles et même dangereuses, ainsi la femme après un ou deux lits d’enfants perd sa beauté. Dans l’Inde, une femme vaut un éléphant : quand on l’estime à ce prix, elle en est fière. »
Ou bien, veut-on un mélange grossier de galimatias philosophiques, d’amphigouri et d’esprit qu’il faudra désormais appeler à la Schopenhauer? En voici un ou deux exemples. « Dans le domaine de l’entendement règne l’apparence qui fausse la réalité pour un moment; mais dans celui de la raison règne l’erreur qui retient des peuples entiers sous son sceptre pendant des milliers d’an-
(i) Je reproduis textucllemcut ici, comme dans les passages qui suivent, la traduction de M. Foucherde Careil. Jusqu’à quel point cette traduction est exacte, c’est ce que je n’ai pas le temps de vérifier ; et, d’ailleurs, ce n’est pas essentiel pour le but que je me propose. Quant à ce passage ou aphorisme (car le Parerga contient la sagess<i de Schopenhauer sous forme d’aphorismes) c’est, comme on le voit, un mélange
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