‹ Introduction à la philosophie de HegelChapitre 4 sur 23 · LXXVI PRÉFACE · texte numérisé non relu

LXXVI PRÉFACE

Cabanis, que la pensée est un mouvement de la matière (belle définition de la pensée, en vérité ! Cabanis nous disait du moins que c’est une sécrétion du cerveau), et, après avoir parlé de l’idéalisme avec ce dédain que montre en général à l’égard des idées celui qui a, ou croit avoir à sa disposition la force, je vois, dis-je, que ces philosophes reviennent à de meilleurs sentiments à l’égard "de l’idée, et qu’ils commencent à s’apercevoir qu’au-dessus de la matière et de la force il pourrait bien y avoir autre chose, et que, sans cette autre chose, on n’entend ni la matière ni la force, et qu’on parle d’elles comme un aveugle parle de la lumière et des couleurs.

Aussi, je me réjouis de voir M. Moleschott se réconcilier avec la finalité ou les causes finales, comme on les appelle. Qu’il aille plus loin dans cette direction, qu’il approfondisse cette idée, et il verra en rayonner comme un monde d’idées, qui pourront bien lui dire ce que c’est que la matière et la force, quelle est leur fonction, et quelle la place qu’elles occupent dans le tout, choses que ni lui ni aucun de ses disciples, pas même le docteur Büchner, à ce que je sache, ne nous ont apprises. Et ces signes heureux d’idéalisation apparaissent d’une manière moins équivoque encore chez ce dernier, j’entends le docteur Büchner, ce terrible docteur qui, au début de son livre, ne se gêne pas pour baptiser, non-seulement Hégel, mais et Fichte et Schellingettous les philosophes ejusdem Jarinæ du nom

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de sophistes, et qui veut bien nous apprendre qu’en Allemagne on est tellement dégoûté de la philosophie de la nature, que le seul nom suffit pour faire tomber les Allemands en pâmoison. Eh bien! ce farouche docteur, si intraitable au début, se radoucit à mesure qu’il avance, et, arrivé à un certain point, au problème de la génération, après avoir tourné et retourné sa matière et sa force dans tous les sens, et les avoir tourmentées de toutes les façons, voyant qu’elles ne voulaient rien engendrer, il finit par mettre genou bas devant l’idée, et par la supplier de venir à son secours, reconnaissant que d’elle seule, de sa nature éternelle et absolue peuvent émaner les germes de tous les êtres. Telle est la ruse et telle est la puissance de ce poison subtil et délétère. Ce qui confirme ce que je disais plus haut, savoir, que les cœurs les plus durs et les intelligences les plus rebelles fondent à son contact, à telle enseigne qu’ils finissent par ne plus se reconnaître, et qu’ils se trouvent, en dépit d’eux-mêmes, complètement transfigurés. Que le docteur Büchner et ses amis persistent dans cette voie, qu’ils tâchent, avant tout, de mieux entendre et Hégel, et la science, et la vérité, et je crois pouvoir leur promettre, au nom de mon maître, qu’ils seront eux aussi complètement transfigurés.

Vous prétendez donc que hors de la philosophie hégélienne il n’y a pas de philosophie, et que la philosophie hégélienne est la philosophie absolue. S’il en est ainsi, nous n’avons plus qu’à fermer nos

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livres, et, avec nos livres, notre intelligence, et qu’à répéter la formule hégélienne, comme on répète le catéchisme, ou comme l’adorateur de Boudda répète l’om, om, om. Mais comment peut-on admettre une pareille prétention? Comment peut-on admettre que, pendant que tout se meut, ta philosophie cesse de 5c mouvoir, que pendant que l’humanité continue à avoir une histoire, la philosophie se trouve, on ne sait par quel privilège, et comme par un coup de baguette magicpie, transportée hors des conditions de l’histoire? Et puis, comment concilier cette domination absolue et universelle de la philosophie hégélienne avec cette liberté de l’intelligence qui est l’essence même de toute recherche et de toute vie scientifique? Voilà ce qu’on pourra m’objecter.

Eh bien ! à ceci je réponds que ma ferme conviction est que la philosophie hégélienne est la philosophie absolue, et qu’en dehors de cette philosophie il n’y a point de philosophie. Et voici dans quel sens, et pourquoi je maintiens qu’elle est la philosophie absolue.

D’abord, elle est la philosophie absolue parce qu’elle est l’idéalisme absolu, cet idéalisme en dehors duquel il n’y a, et il ne peut y avoir ni science ni philosophie. C’est là un point que le maître d’abord a démontré, et que nous, ses fidèles disciples, — et Rosenkrantz, et Michelet, et Strauss, et Lassalle, et Schulze, et Zeller, et Baur et Monrad et bien d’aùtres, en Allemagne, en Italie, et même au delà

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(les mers, comme en France aussi, j’espère, — nous nous efforçons de démontrer et de faire pénétrer, autantquo possible, dans les esprits. Je dis quej’ai l’espoir de voir la France se joindre à nous dans cette croisade hégélienne, bien que les hégéliens français, je l’avoue, commencent à me devenir suspects. Je me trompe peut-être, mais l’atmosphère de ce grand et beau pays a été tellement empestée par l’éclectisme, qu’il faudra bien des années et bien des orages pour qu’elle reprenne sa transparence et son élasticité naturelles, et qu’en attendant les hégéliens français, et non-seulement les hégéliens, mais tout ce qu’il y a de philosophie en France gémissent sous le poids de cet air éclectique, lourd et épais, qu’ils sont, bon gré mal gré, obligés de respirer, et que, par malheur, ils ont respiré depuis le berceau. Quoi qu’il en soit sur ce point, et laissant au temps le soin de l’éclaircir, je dis que nous autres hégéliens, le maître d’abord, et nous ses disciples après, nous démontrons que l’idéalisme et la philosophie sont une seule et môme chose, et que hors de l’idéalisme il peut bien y avoir des tentatives, des préludes et comme des aspirations à la philosophie, mais il n’y a pas de philosophie. C’est là la première raison pour laquelle je soutiens que la philosophie hégélienne est la philosophie absolue. La seconde raison, c’est que l’hégélianisme a réalisé cette idée, ou, si l’on aime mieux, cet idéal de la raison, qu’il l’a réalisé, veux-je dire, dans ses moments essentiels et fondamentaux, en ce qu’il a pensé et

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pense l’idée concrète, une et systématique dans ses trois sphères absolues de la logique, de la nature et de l’esprit. Or, de même qu’il n’y a pas de philosophie hors de l’idée, ainsi, et par la même raison, il n’y a pas de philosophie hors de l’idée systématique, et, partant, hors de ces trois sphères, qui forment les trois sphères indivisibles de la connaissance et de l’être tout à la fois. Et cette division est absolue , et elle est absolue quant à la forme et quant au contenu, et, par cela même, elle expose et réalise l’idée historiquement et rationnellement. Elle la réalise rationnellement, par là qu’elle est la division même de l’idée. Elle la réalise historiquement, en ce sens que ce qui n’était que sous une forme symbolique dans l’histoire, ou sous une forme indéterminéeet non systématique dans la philosophie elle-même, elle l’élève à la forme claire, déterminée et systématique de la raison. Et j’ajouterai, à cet égard, que cette division et cette systématisation sont et doivent être le Credo de l’ hégélianisme. Car, de môme qu’un chrétien qui admettrait le Fils, par exemple, mais qui n’admettrait pas le Père, ne serait pas un véritable chrétien, de même un hégélien qui admettrait la logique sans admettre la philosophie de la nature, par exemple, ne serait pas un véritable hégélien. Jetais cette remarque pour les hégéliens, comme pour les non-hégéliens, mais surtout pour les physiciens. Car j’entends dire par les uns que la philosophie de la natureMe Hégel ne vaut pas autant que sa logique, et, par d’autres, que c’est de

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la vieille physique, ou qu’elle n’a pas de valeur. Mais, d’abord, connaît-on bien et la philosophie hégélienne en général, et sa philosophie de la nature en particulier? Les connaît-on, et a-t-on suffisamment et librement, librement surtout, réfléchi sur elles, et non-seulement sur elles, mais sur la science en général, et sur l’état actuel des sciences physiques en particulier? Et, en vérité, je suis étonné, et je ne puis me défendre d’un mouvement d’impatience, lorsque j’entends des physiciens, ou quelques-uns de ces êtres amphibies, qui ne sont ni physiciens ni philosophes, venir nous dire : oh ! la philosophie de la nature de Hégel n’est que de la physique spéculative, ou bien, c’est une physique vieillie, qui est en arrière, de je ne sais combien d’années, des découvertes de la science moderne. Ainsi la physique hégélienne n’est que de la physique spéculative ! Mais que faites-vous donc, diraije au physicien, quand vous nous parlez des principes de la nature, et que, croyant posséder ces principes, vous raisonnez sur les phénomènes de la nature ? Vous ne faites, Jni plus ni moins, que de la spéculation. Seulement, vous en faites moins bien que Hégel ; et vous en faites moins bien que Hégel, parce que vous n’avez aucun principe fixe et absolu qui vous dirige, parce que vous ne procédez, ni pouvez procéder systématiquement dans vos recherches, et parce qu’au fond toute votre science se réduit à l’expérience, ou, tout au plus, à un mélange d’expérience et de notions mathématiques;

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ce qui est, sans doute, un certain savoir, mais ce qui ne constitue nullement la science véritable (1). Et pour trouver une confirmation à mes paroles, je n’âi qu’à m’adresser aux sciences physiques elles-mêmes. Y a-t-il, en effet, une seule théorie physique qui résiste à un examen sérieux? Y en a-t-il une, sans en excepter les théories astronomiques elles-mêmes, qui se soutienne par sa vertu propre et intrinsèque, et qui n’ait pas recours à des expédients, à des moyens artificiels, à des hypothèses arbitraires et irrationnelles? Non, j’affirme qu’il n’y en a pas une seule. Ainsi, la science physique, en tant que science véritable, peut bien exister pour les physiciens, mais elle n’existe certes pas pour la raison. C’est comme la religion de Confuciusou de Boudda, qui , en tant que vérité, existe bien pour le Chinois ou pour l’Hindou, mais qui n’existe pas, elle non plus, pour la raison. Qu’on ne vienne donc pas nous dire que la physique hégélienne n’a pas de valeur, parce que c’est une physique spéculative ; car si la science et la spéculation sont inséparables, ou, pour mieux dire, ne font qu’un, la physique hégélienne est la physique véritable, et vraiment rationnelle, par cela même qu’elle est une physique spéculative ; ce qui fait aussi que loin d’être une physique vieillie elle est de toutes les physiques la plus jeune ; car il n’y a rien de plus

(1) Voy. sur ce point plus loin, cliap. iv,§ 5, et mon Introduction à la Philosophie de la nature de Hegel, vol. 1", cliap. *.

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jeune que la raison, c’est-à-dire l’idée. On dit de l’amour qu’il est toujours jeune. Mais c’est de la raison qu’il faudrait dire qu’elle est toujours jeune, et que c’est elle qui rajeunit toutes choses, et l’amour lui-même, et qu’elle rajeunit toutes choses par l’idée. Et c’est là ce qui fait la beauté, la vérité et la jeunesse de la physique hégélienne. Je veux dire que, comme la philosophie hégélienne a pensé l’idée en tant que système, elle a pensé aussi, et par cela même, l’idée de la nature dans son unité systématique. Et, pendant que je renvoie sur ce point le lecteur à la philosophie de la nature de llégel, je ne puis m’empêcher de mettre sous ses yeux un fait que je rencontre, en quelque sorte, accidentellement, et qui vient confirmer mes paroles. On sait que les physiciens considèrent et traitent la nature comme une espèce de bigarrure, comme une œuvre dont les différentes sphères, ou matières, ou substances, seraient unies on ne sait par qui, ni comment; ce qui est une conséquence naturelle et inévitable de la méthode expérimentale, et de l’absence de tout procédé vraiment systématique. C’est ainsi qu’ils imaginent un éther pour la lumière, un autre éther pour la matière en général, un autre éther pour le son, un autre éther, ou, si l’on aime mieux, une substance pour l’être organique, une autre substance pour l’être inorganique, et ainsi de suite. Or, dans un cours fait à Turin l’hiver dernier, par Matteucci, et qui m’est tombé sous les yeux, pendant que j’écrivais ces pages, j,e trouve

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que l’illustre physicien expose, entre autres choses, les expériences de Davy sur la chaleur qui se dégage de deux disques de glace qu’on frotte ensemble, dans un milieu dont la température est au-dessous de zéro, et que de ce fait il conclut, contrairement à ce qui aété jusqu’ici généralement admis par les physiciens, que la chaleur n’est pas une substance distincte du corps où elle se produit, une substance sui generis, comme on dit', mais qu’elle est inhérente aux corps, et qu’elle n’en est qu’un mode, qu’un moment. Eh bien! c’est là une vérité, pour ainsi dire, élémentaire pour un hégélien, et une vérité que non-seulement il connaît et démontre sans les expériences de Davy, mais qui démontre ces expériences, et les rend intelligibles. Qu’on ouvre la philosophie de la nature de llégei, et on y trouvera cette démonstration, et on l’y trouvera nonseulement pour la chaleur, mais pour la nature en général. La chaleur, la lumière, la couleur, comme le temps et l’espace, comme l’attraction et la répulsion, comme l’ètre organique et l’inorganique, etc., ne sont pas des forces ou des substances tombées du ciel, pour ainsi dire, et se rencontrant comme par hasard dans la nature, mais ce sont des déterminations d’un seul et même être, des membres d’un seul et même organisme, des idées d’une seule et même idée, qui est précisément l’idée une et indivisible de la nature, cette idée que Platon et Àristote avaient entrevue, et dont ils avaient laissé les germes, mais que Hégel a réalisée.

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Mainténant, l’on s’étonne de cette position que prend la philosophie hégélienne, et on ne veut point accorder que la philosophie puisse s’affranchir des conditions de l’histoire, ou bien on invoque contre une telle prétention la liberté de l’intelligence.

Mais, d’abord, je ferai observer qu’il n’y a pas seulement que la philosophie hégélienne qui prenne cette position, et qu’il y a d’autres doctrines qui la prennent exactement comme elle, et envers lesquelles on est plus condescendant, ou, du moins, contre lesquelles on ne crie pas aussi fort que’ contre l’hégélianisme. Car le christianisme avance, ni plus ni moins, la même prétention. Et sur ce point, le catholicisme et le protestantisme sont d’accord; puisqu’ils admettent et enseignent tous les deux que la religion chrétienne est la religion absolue, et qu’elle est absolue dans le dogme de la trinité, et dans la Bible comme dépositaire également absolue de ce dogme et des faits qui le révèlent et le constatent, et des enseignements qui en découlent. Et c’est là l’essentiel de la doctrine chrétienne, visà-vis duquel le reste n’a qu’une importance secondaire et, en quelque sorte, accidentelle. Or, ceci signifie que, pendant que tout se meut autour de lui, le christianisme demeure immobile, et que c’est cette immobilité même, c’est-à-dire cette valeur absolue de ses dogmes et de ses enseignements qui fait sa force, et non-seulement sa force, mais les sociétés chrétiennes elles-mêmes. En d’autres termes, le christianisme prétend que ses dogmes sont

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