LA SCOL ASTI QUE DÉFINIE PAR SES MÉTHODES
de théologie ou de droit civil ou canonique, ou de problèmes scientifiques, ou de controvereos disciplinaires et même <le simples questions d'actualité, les publicistes du temps recourent aux mêmes procédés. Parlant de bi méthode dialectique inaugurée par Abélard, M. Langlois écrit : « Ce procédé d'enseignement et d'exposition, très propre à développer le goût de l'argumentation et do la ^ dispute r^ en forme, se répandit rapidement dans toute TEuropc, jusqu'en Italie, car le Décret du Bolonais Gratien, qui est intitulé Conco7'dantia discordanthim canonum,nii pas été moins profondément intiuencé par le sic et yion que les Sentences du Lombard »» ^). Quand (iodefroid de Fontaines discute ce point de droit féodal qui donnait lieu à de nt)mbreuses contestations entre soigneure et manants, « utrum licet habere columbarium «, il suit la même marche, recourt aux mêmes types de distinctions que loi^qu'il étudie « utrum mundus possit esse ab aeterno «. Ceite façon de l'aire est voulue; elle est conforme h la logique des scolastiques qui soumettent aux mêmes lois de méthodologie non seulement la philosophie, mais toutes les branches du savoir (17).
En résumé, définir la philosophie scolastique par ses méthodes, c'est prendre ses étiquettes pour son contenu ; c'est contourner un édifice et décrire sa façade au lieu de le visiter au dedans : toutes les définitions que nous venons
') Dans La visse et Rambaud, Histoire générale du IVe siècle à nosjours^ t. II, pp. 550 et 551.
de consigner présentent ce commun défaut ({\i elles s'arrêtent à V agencement foi^mel de la doctrine^ sans pénétrer jusqu'à la doctrine même soumise à cet agencement ,
§ 6. — Philosophie scolastique et philosophie du moyen âge.
26. On s'est habitué à entendre sous le nom de scolastique la façon de philosopher de toute une époque et à identifier philosophie scolastique et philosophie du moyen âge. Par définition, serait scolastique quiconque vécut au moyen âge et philosopha. Cette assimilation qu'on trouve déjà chez Cousin ^) et qui est manifestement admise par Hauréau, Ueberweg-Heinze, Erdmann *), est foniiulée en ces termes par M. Picavet: «* La scolastique, au sens restreint du mot, désigne les recherches spéculatives du ix® au xiv® siècle, où, à côté de quelques données scientifiques, dominent la philosophie et la théologie r>^).
') Cousin, Histoire générale de la Philosophie (Paris, 1864), p. 189. — Cf. César Cantu, Storia universale. Documenti (Torino, 1863), t II, p. 295 : « La scolastica... non è... una forma particolare délia filosofia, ma propriamente la filosofia di un certo tempo ».
*) Hauréau intitule Histoire de la philosophie scolastique, Phistoire qu'il fait de la philosophie médiévale. Il en est de même pour Ueberweg-Heinze, c/>.cïY.,p.l46; Erdmann, Grundriss der Geschichte der Philosophie (Berlin, 1896), t. I, p. 263. Tous les philosophes et toutes les philosophies étudiés par ces auteurs reçoivent le même nom de scolastiques ; nulle part on ne trouve chez eux une classification des systèmes médiévaux en systèmes scolastiques et non scolastiques, ni même des indices de semblable classification.
«) Picavet, Abélard et Alexandre de Halès (Paris, 1896), p. 3.-
27. L'origine de cette identification est aisée à découvrir. Les études historiques de philosophie médiévale n'ayant pris de l'essor que depuis peu, on considéra l'ensemble des spéculations de ce temps comme un tout homogène, présentant quelques caractères très imprécis et très généraux ; et on appliqua à cet ensemble la non moins vague dénomination de scolasiique. Cette manière de dire a été conservée par ceux-là même qui par leurs travaux ont montré, que l'homogénéité de la pensée médiévale n'est qu'apparente et laisse place, quand on y regarde de près, à des diversités considérables.
Un fait capital a été mis au jour : il y eut au moyen âge, des systèmes philosophiques 77iuluples, les uns apparentés, les autres «étrangers entre eux, et parmi ces derniers plusieurs furent entraînés, par l'affirmation de principes contradictoires, à des heurts inévitables. Considérée dans sa totalité, l'œuvre philosophique du moyen âge est comparable à un chaos, à une mosaïque de systèmes : on ne peut découvrir d'unité doctrinale dans ses productions. C'est le seul sens plausible que nous trouvons à des déclarations comme celle-ci : - Scholasticism, as generally understood, is less a system than a chaotic compound of ail the Systems « ' ) .
*) Lindsay, Scholastic and mediaeval Philosophy (Archiv /. Geschichte der Philosophie, 1901, p. 43). — Cf. Haur^au : t Tous les systèmes sont représentés dans la philosophie scolastique, elle n'est donc pas un système » (Dictionn. des sciences philos., au mot Scolastique).
86 LA PHILOSOPHIE SCOLASTIQVE
Au demeurant, il fallait s'attendre à ce résultat. Le moyen âge, au sens large du mot, comprend les quinze premiers siècles de notre ère ; au sens plus restreint de l'histoire des idées, il embrasse la période s' étendant de Charlemagne à la Renaissance (ix®-xv® s.). Il est invraisemblable que pendant cette longue période, Fhumanité se soit complue dans une même conception philosophique de l'univers, la scolasftque, et que pas une voix contradictoire n'ait détonné dans ce concert intellecîtuel. Pareil phénomène serait unique dans l'histoire. Plus on étudie une civilisation donnée, plus elle apparaît comme un complexus de mouvements d'idées qui se croisent, se combinent, s'entrechoquent, se repoussent. En littérature comme en peinture, en politique comme en religion, en science comme en philosophie, il y a eu de tout temps des systèmes dominateurs, il n'y eut jamais des systèmes monopoleurs. Sur le terrain des arts les romantiques et les classiques, en politique les démocrates et les aristocrates, en religion les hétérodoxes et les orthodoxes se livrent de perpétuels assauts; et ce n'est pas sur le terrain de la philosophie que la lutte fut la moins vive au moyen âge.
Ce fait nouveau qui doit dominer une histoire où il s'agit, non pas d'une pure nomenclature de noms et d'événements philosophiques, mais de l'évolution logique des idées, doit aussi inspirer la terminologie par laquelle il convient de désigner des systèmes divergents : derrière le problème terminologique surgit le problème même de l'interprétation
du moyen âge philosophique. Les deux problèmes sont solidaires.
Or, dès qu on veut préciser les rapports existant entre la philosophie scolastique et la philosophie du moyen âge, une alternative s'impose :
Ou bien il faut faire du terme «* scolastique »» une vaste étiquette couvrant Vensemble complexe des systèmes médiévaux, — telles ces marques de fabrique qui s'appliquent à des marchandises disparates ;
Ou bien, s'inspirant d'une dénomination a potiori, il faut restreindre la signification du mot à Y un de ces systèmes ou à un groupe de systèmes, à l'exclusion de tous les autres.
C'est à ce second parti que nous nous rallions *), d'abord parce qu'il permet d'éviter de graves inconvénients, et surtout parce qu'il nous met sur la voie où nous rencontrerons l'interprétation juste de deux ou trois grands faits qui dominent l'histoire philosophique du moyen âge, et qui autrement sont inexplicables.
28. Voici d'abord quelques-uns des inconvénients que présente l'identification de la scolastiqve et de l'ensemble de la philosophie médiévale,
a) Cette identification est taïUologique, On comprend que
*) Parti d*un point de vue différent, Windelband aboutit à la même conclusion et nous sommes heureux de le constater : f Es erscheint somit nicht angemessen, der mittelalterllchen Philosophie den Gesammtnamen der « Scholastik » zu geben ». Geschichte der Philosophie (Freiburg i. B. 1892), p. 210.
l'étiquette « philosophie médiévale « s'adapte à une collection de doctrines. Mais on no saisit pas pourquoi «« philosophie scolastique« est synonyme de philosophie médiévale.
b) Adopter cette identification c'est accréditer les vagues notions dont on s'était contenté jusqu'ici, en appliquant un même nom à des choses diverses ou opposées.
De quelque côté en effet qu'on tourne le regard, l'horizon doctrinal s'élargit: La philosophie occidentale se résout en de multiples systèmes. Dès le ix"" siècle un panthéisme caractérisé, renouvelé du panthéisme néo-platonicien, est en conflit avec des formes multiples et plus ou moins complètes de l'individualisme aristotélicien ; Jean Scot Eriugène (ix® siècle) et Anselme de Cantorbéry (1033-1109) sont aux deux pôles de la pensée et personnifient le travail du ix^ au xi*" siècle. Au xif siècle, Alain de Lille combat la psychologie des Cathares et des Albigeois où se perpétuent des idées de Lucrèce et d'Epicure; les influences de J. Scot Eriugène s'accentuent dans le panthéisme chartrain ; plus encore chez les panthéistes amauriciens qu'un scolastique, Garnier de Rochefort (vers 1210), prend directement à partie — ou dans le matérialisme panthéiste de David de Dinant (fin du xif siècle), dont saint Thomas écrit : « Error fuit Davidis de Dinanto, qui stultissime posuit Deum esse materiam » ^). Ce monisme, sous toutes ses formes, est en irréductible opposition avec la philosophie
*) Sumnia theologica^ 1» Pars, q. III, a. 8, in corp.
dun Abélard (1079-1142) ou d'un Jean de Salisbury (xiif siècle).
Avec le xiu** siècle s'ouvre une lutte plusieurs fois séculaire entre le système fiverroïsto, qui trouve aussitôt d'énergiques défenseurs, et les grands systèmes auxquels un Albert le Grand, un Bonaventure, un Thomas d'Aquin, un Duns Scot ont attaché leur nom. Cette lutte contre l'averroïsme traverse des phases diverses, dont plusieurs fort mouvementées. Il est enseigné à l'Université de Paris dans «* les écoles de la rue de Fouarre « , tandis que dans les écoles voisines, on met tout en œuvre pour le réfuter et miner son action. Le leader de l'averroïsme se heurte directement au leader du parti opposé. En 1270, saint Thomas d'Aquin écrit son traité de nniiaie intell£ctus contre le de anima intellectiva de Siger de Brabant. Avec la lutte doctrinale on mène de front une campagne faite de personnalités et d'intrigues et qui aboutit à des prohibitions officielles, périodiquement renouvelées et toujours infructueuses. L'averroïsme survit aux xiii* et xiv® siècles ; dans les universités du Nord de l'Italie au xv* siècle, le nom d'Averroës est sur toutes les bouches, et c'est pour entendre ses théories négatrices de l'immortalité personnelle et de la vie future que les auditoires passionnés saluent l'entrée des professeurs par ' ces cris : « Parleznous de l'âme, parlez-nous de l'âme « . Au fur et à mesure qu'on s'éloigne du xiii® siècle, la mêlée des idées devient plus ardente, — jusqu'à ce que toutes les forces coalisées
de la Renaissance, le mysticisme allemand, la théosophie de Bovillus et de Giordano Bruno, le platonisme de Bessarion et de Marsile Ficin, le pseudo-aristotélisme d'Achillinus et de Niphus, le pythagoréisme cabalistique de Reuchlin, et d'autres doctrines livrent l'assaut fatal à une philosophie dont le règne avait duré tant de siècles.
N'est-ce pas entretenir le désarroi des idées que d'assimiler « la philosophie scolastique » et les nombreuses et irréductibles philosophies du moyen âge occidental ? Une philosophie doit désigner un système ; elle ne peut désigner un chaos de systèmes (11). On est convenu d'appeler scolastiqiie, la philosophie professée par quelques penseurs d'élite, un Anselme de Cantorbéry, un Alexandre de Haies, un Bonaventure, un Thomas d'Aquin, un Duns Scot — ceux-là précisément qui, seuls, pendant bien longtemps émergèrent, comme quelques hautes cimes, de la nuit noire qui recouvrait le moyen âge. N'est-ce pas trahir le langage reçu que d'appliquer ce même nom de famille à des hommes qui firent guerre ouverte aux plus chères idées de ces docteurs ^ ) ?
*) C'est aussi cette identitication de la philosophie scolastique et de la philosophie médiévale qui amène presque tous les historiens du moyen âge à ranger Jean Scot Eriugène parmi les scolastiques. V. p. ex. Penjon, op. cit.^\). 175; Rehmke, Grundriss der Gesch. d. Philosophie^ Berlin, 1890, p. 89; Ueberweg, o/>. c*V., p. 150. « Chose remarquable! Non seulement Scot Erigène est le père de la philosophie scolastique, mais il semble qu*il en renferme en lui tous les développements. » Saint René Taillandier, Scot Erigène et la philosophie scolas-
Ce n'est pas tout. Parallèlement à la philosophie occidentale se poursuivent, à travers tout le moyen âge, animés d*un mouvement autonome, d'autres courants d'idées qu'on ne peut négliger ; d'une part la philosophie byzantine, d'autre part, les philosophies asiatiques.
Bannie d'Athènes et d'Alexandrie, la philosophie grecque se transplanta dans la capitale de l'empire d'Orient et s'y maintint pendant tout le moyen Age. Son développement fiit irrégulier, lent, comme le génie byzantin lui-même. Bien que Byzance pût recueillir l'héritage des idées antiques dans leur langue originale, l'infiltration de la philosophie grecque y fut moins profonde que dans la civilisation arabe, où cependant le fonds grec devait se recouvrir de tant d'alluvions. Néanmoins cette philosophie est le produit d'une civilisation spécifique. Comparez au ix*" siècle le patriarche Photius et le palatin Scot Eriugène, ou bien au XII* siècle Michel Psellus, professeur à l'Académie de Constantinople, premier ministre de Michel Parapinakes, ~ et Jean de Salisbury, familier des écoles de Paris, homme de confiance du Vatican et de la Cour d'Angleterre ; vous saisirez sur le vif combien le génie pompeux et souvent
tique, Paris, 1843. Rien n*est plus trompeur que cette classification, puisqu'on trouve dans J. Scot Eriugène le germe de mouvements d'idées qui entrent en lutte avec les doctrines des Anselme, des Alexandre de Halès, des Thomas d'Aquin, des Duns Scot etc., etc. J. Scot Eriugène est, selon nous, le père de la philosophie antiscolastique. V. notre Histoire de la philosophie médiévale (Louvain, 1900), p. 182.
vide de Byzanco diffère de la froide et spéculative raison de rOccident.
Que dire du faisceau de doctrines disparates qu'on réunit sous le nom de philosophie asiatique ? — la science arménienne illustrée par David l'Arménien ; le courant d'idées persan inauguré par les réfugiés do la philosophie grecque à la cour de Chosroës Nuschirwan et dans les Académies de Nisibis et de Gandisopora ; la culture syrienne si florissante aux écoles de Resaina, de Chalcis et d'Edesse ; enfin et surtout le brillant épanouissement du péripatétisme arabe, dans le royaume d'Asie et dans celui d'Espagne? Tous ces peuples, légataires des idées grecques, ont leur mode de philosopher distinct, résultant de leur constitution propre, de leurs relations scientifiques, de leurs institutions religieuses, politiques, sociales, voire même du climat et du milieu physique où ils évoluent.
Or, pendant toute la période antérieure au xiu*' siècle, les courants occidental, byzantin, arabe, se développent avec une entière indépendance- : Paris, Byzance et Bagdad sont trois centres intellectuels, ignorants l'un de Vautre, et nous y rencontrons simultanément au ix® siècle trois personnalités, Jean Scot Eriugèno, Photius, Alkendi, qui professent des philosophics diverses, s-ms se douter de leur existence réciproque. Toutes ces philosophies seront-elles pai'tios intégrantes de la philosophie scolastique i Et Oiut-il de même y fiiire rentrer les philosophies chinoise et indienne,
puisqu'au pays de Bouddha, toute tradition philosophique n'a pas été détruite au moyen âge i
En vérité, ces synthèses qui pullulent au moyen âge sont autant de produits irréductibles. Si môme des théories particulières se retrouvent identiques, dans deux ou plusieurs de ces systèmes disparates ou opposés — comme la solution des universaux chez un Avicenne et chez un saint Thomas, — elles n'en prennent pas moins l'empreinte générale de chacun de ces systèmes, pourvu qu'on cesse de les regarder isolément et qu'on les mette en rapport avec l'ensemble. Voilà pourquoi, au point de vue doctHnal, le seul qui saisisse une philosophie par ce quelle a de philosophique, il est impossible de rencontrer dans la grande variété dos systèmes du moyen âge occidental, byzantin ou asiatique un génie commun qui servirait de base à l'appellation commune de « scolastique «. Pour découvrir des caractères communs dans un groupement si considérable, on est dans la nécessité de recourir k dos notions exira-doctHiiales^ c'est-à-dire a-philosophiques, à de vagues éléments qui peuvent avoir leur valeur comme indices d'une civilisation, mais sont insuffisants quand on y cherche les bases d'une définition philosophique. Voilà ce qu'il y a de juste, ce semble, dans une critique que M. Picaiet nous fait l'honneur de nous adresser et dans laquelle le savant auteur plaide en faveur de l'assimilation de deux appellations que nous croyons indispensable de
6i LA PHILOSOPHIE SCOLASTIQUE
distinguer: *< Scolastique devient ainsi*) Tépithète exclusive de ceux qui ont, en philosophie, des doctrines thomistes ou analogues au thomisme, comme catholique romain ne se dit que de ceux dont l'adhésion est pleine et entière à la théologie de saint Thomas. Mais ce sont là des classifications également arbitraires. Il y a des scolastiques chez les néoplatoniciens, au temps de Kant, de Hegel et de Cousin, en ce sens qu'ils propagent ou puisent leurs doctrines dans les écoles ; ... mais au moyen âge ... tous ... sont par conséquent, orthodoxes ou hétérodoxes, des scolastiques. Et ce n'est pas là une définition purement étymologique et ésotérique : elle implique des caractères qu'on retrouve chez tous et qui les distinguent des autres philosophes. Chrétiens d'Orient ou d'Occident, arabes et juifs, appartiennent à une époque théologique et donnent une conception systématique du monde et de la vie, où Dieu et l'immortalité sont au premier plan, où entrent en proportions diverses, la religion et la théologie, la philosophie grecque et latine, surtout le néo-platonisme, enfin des affirmations scientifiques qui viennent de l'antiquité ou de chercheurs contemporains «^). 29. Que si, au contraire, on restreint la signification de philosophie scolastique à un système médiéval, la tautologie et l'équivoque des termes disparaissent. Loin de la fausser, on précise l'acception vague, donnée à l'épithète
') C'est-à-dire dans notre théorie.
-) Picavet, à propos de notre Histoire de la philosophie niédiévaley dans la Revue Le Moyen Age^ 1902, p. 34. — V. plus haut, p. 28.
^ scolastique »» à un moment où Fattention n'était pas attirée sur les mouvements oppositionnels qui remplissent le moyen âge.
Les noms sont les substituts conventionnels des choses. Quand une chose signifiée par un nom est simple, unique, le nom est intelligible à tous et remplit adéquatement sa fonction de substitut. Mais dès qu'on découvre que cette simplicité apparente déguise une complexité réelle, la langue doit se préciser et s'enrichir. Ainsi procéda la terminologie des biologistes, au fur et à mesure que le microscope révéla de nouveaux corps dans une cellule que Ton croyait d'abord de nature homogène. L'historien de la philosophie du moyen âge obéit au même besoin. En donnant des noms divers à des systèmes divers, il ne fait que respecter la loi qui préside au développement du vocabulaire scientifique.
Ajoutons que le choix auquel nous nous arrêterons, quand il s'agira de préciser celui des systèmes médiévaux qui méritera d'être appelé le système scolastique, sera conforme au langage traditionnel. Toutes choses égales d'ailleurs, ceux qu'une convention ratifiée par les siècles appelait princes de la scolastique et qu'aujourd'hui encore on appelle communément de ce nom, sont les premiers en place, ce semble, pour bénéficier d'une dénomination a potiori et conserver le titre qu'ils ont toujours porté. Respectons cette convention. Appliqué aux doctrines de leurs adversaires, le nom de scolastiqiœ est im abus de langage.
Mais ceci nous amène à montrer que la solution préconisée de ce problème de terminologie historique n'évite pas seulement de sérieux inconvénients, mais qu'elle explique plusieurs grands faits d'histoire que nous résumons ainsi : // y/ a une synthèse philosophique qui se trouve êt7'e com- 7nune à un groupe des principaux docteurs occidentaux. — Cette Sj/nthcse ne stérilise pa.s, chez chrccun d'eue, Toriginalitc de la pensée, — Elle est dominatrice au moffen âge : h elle revient le nom de « philosophie scolastique -^ .
30. Il y a une synthèse qui se trouve être commune à un groupe des principaux docteurs occidentaux, parmi les(iuels on peut citer les noms saillants d'Anselme de Cantorbéry, Alexnndre do Halès, Thomas d'Aquin, Bonaventure, Duns Scot, Guillaume d'Occam, et une longue série d'autres personnalités significatives. En effet, ces hommes présentent des traits de famille prononcés ; ils s'accordent sur un nombre considérable de théories fondamentales, celles-là précisément qui dessinent la structure d'un système, parce qu'elles ont pour objet les problèmes capitaux que toute philosophie se pose (11).
Cette synthèse n'est pas l'œuvre d'un jour, ni l'i^uvre d*un homme. Elle n'est pas née du génie d'un Albert le Grand ou d'un Thomas d'Aquin : les siècles seuls ont pu constituer le vaste corps de doctrine qu'est la scolastique. l^parse et disséminée avant le xi^ siècle dans des gloses et des commentaires, la pensée scolastique est pour la première fois consciente de sa force chez saint Anselme de
Cantorbéry. Aux controverses logiques se joignent de bonne heure les débats métaphysiques; chez Abélard,qui fait faire un grand pas au problème des universaux, les sujets psychologiques commencent à se d(^ssiner et Ton peut dire qu'aux dernières années du xii^ siècle, les travaux d'Alain de Lille et de Je^m de Salisbury annoncent par leurs allures synthétiques rapproche d'un siècle de maturité. Ni l'un ni l'autre de ces deux écrivains n'ont connu la riche littérature arabe qui devait, quelque dix ans plus tard, donner à la scolastique l'éclat d'une incomparable splendeur. Il est permis de se demander ce que serait devenue la scolastique si elle avait poursuivi son développement autonome, abandonnée à ses propres forces, et privée de contact avec le riche contingent d'idées léguées par les Arabes. Peut-être eùtelle enfanté avec plus de peine, mais aussi avec plus de gloire, les penseurs dont elle s'enorgueillit.
Quoi qu'il en soit, moins de trente ans après l'entrée du nouvel Aristote en Occident, Alexandre de Halès et surtout Albert le Grand conçoivent une systématisation d'idées, que la plus large circulation des œuvres d'un philosophe serait incapable de provoquer dans un milieu non préparé à la recevoir.
L'unité de la scohistique se rec(mnaît même au xv*" siècle, à Tâge du déclin, quand les régents des universités iialiennes so déballent contre le matérialisme averroïsto; elle réapparaît une dernière fois au xvi*" siècle dans la noble
tentative de la néo-scolastique des Suarez, des Vasquez et des professeurs du collège do Coïmbre.
A toutes les époques on défend le patrimoine commun contre des envahisseurs; dès le début des luttes s* engagent, et cette défense énergique et triomphante aux grands sièclas, molle et désastreuse aux temps de la décadence, explique comment des hommes tels que Thomas d'Aquin, Bonaventure, Henri de Gand, engagés entre eux dans d'interminables controvei*ses sur des questions particulières, marchent la main dans la main dès quil s'agit de défendre leurs convictions communes contre Tonnemi commun.
31. L'unité du système scoIasti(|ue ne stérilise pas l'originalité de la pensée chez ses divers représentants.
Monument d'idées, la scolastique est comparable à ces monuments de pierre qui surgirent au même temps, et dont plusieurs générations d'hommas furent à la fois les architectes et les ma n ouvriers. La comparaison est susceptible d'être poursuivie : les principes directifs de la corporation laissaient à chaque travailleur de la pierre la liberté de suivre ses inspirations artistiques dans l'exécution des motifs qui lui étaient confiés. C'est ainsi que le moyen âge, tout en conservant à ses cathédrales l'unité de plan, invitait le moindre des artisans à y mettre quelque chose de sa personnalité.
Dans la philosophie scolastique nous trouvons de même un accord, quant aux solutions des questions organiques
et essentielles, un minimum doctrinal qui différencie le système scolastiqiie du système d'un Platon, d'un Leibniz, d'un Kant.
Mais si l'unité principielle déteint sur les solutions données aux problèmes particuliers, elle n'empêche pas les nuances, les développements variés, les interprétations diverses : et c'est par là que se distinguent entre elles les synthèsas d'un Alexandre de Halès,d'un Bonaventure, d'un Thomas d'Aquin, d'un Duns Scot, d'un Guillaume d'Occam.
Il va sans dire que la scolastique commune, isolée de tout milieu historique, est le produit d'une abstraction, et que la réalité vivante fut toujours telle ou toile scolastique déterminée. Voilà ce qu'il convient de ne pas ignorer quand on veut suivre avec fruit le développement des controverses entre scolastiques.
Ce serait donc se faire des débats de ce temps une fausse idée que de se représenter un clan de moines et de séculiers se querellant sur des arguties. L'ignorance du milieu scientifique dans lequel évolue la philosophie médiévale a seule pu accréditer ces préjugés insensés qui la caricaturent. Rien ne ressemble moins à des chicanes stériles que les épisodes de la lutte des sygtèmes scolastiques.
Il suffira d'en apporter un exemple. Quand saint Thomas vint enseigner à Paris vers 1269-1271, il se heurta à l'ancienne école scolastique d'Alexandre de Halès et de saint Bonaventure, à laquelle il opposa un péripatétisme nouveau, plus entier et plus logique. D'accord avec ses
illustres contradicteurs sur toutes les thèses fondamentales de la philosophie, il se séparait d'eux sur une foule de théories relativement secondaires, — mais dont l'ensemble venait donner à sa scolastique une orientation caractéristique. A la pluralité des formes il opposait l'unité du principe substantiel ; à la théorie des raiiones séminales, celle de la privaiio ; à la composition hylémorphique des substances spirituelles, la doctrine des formes subsistantes ; à la théorie augustinienne de l'identité de la substance de l'ame et de ses facultés, celle de leur distinction réelle, etc. C'est dans cette divergence de vues qu'éclate surtout la perspicacité du génie novateur de saint Thomas. Or, ses contemporains — y compris ses confrères en religion — accueillirent ses idées avec une profonde défiance. Les documents du temps nous font assister à une série de discussions publiques, d'intrigues personnelles, de . prohibitions officielles. C'est une mêlée générale qui provoque une grêle de pamphlets et d'ouvrages de polémique, une entrée en scène de tous les personnages marquants de l'époque. C'est un feu roulant d'idées qu'on peut mettre en parallèle avec les épisodes les plus mouvementés de rhistoire de la philosophie moderne ^).
') Nous avons publié, avec une introduction historique, un des plus curieux écrits de circonstance issus de la controverse des formes, le traité de unitate formae de Gilles de Lessines (t. I de la collection Les Philosophes du moyen âge, éditée par l'Institut supérieur de Philosophie, Louvain, 1901).
Ces diseussions montrent que, dans la famille scolas-
' tique, il y eut des fractions diverses, et que parmi elles les
unes sont supérieures aux autres par l'unité de doctrine et
une plus parfaite intelligence des principes fondamentaux.
Elles révèlent aussi des défaillances.
3^. Plus d'une fois en effet au cours de son histoire, la scolastique a vu des déviaiiovs de ses principes. Des enthousiastes, comme Raymond Lullus, pour avoir outré la compénét ration de la vérité théologique et de la vérité philosophique, ont conduit la scolastique aux confins de la théosophie. D'autres, trop indépendants et trop emballés, comme Roger Bacon, ont signé des compromissions avec l'averroïsme, ou accentué les d.oits de l'observation empirique au point de donner le change à des historiens modernes, en quête de précurseurs au positivisme. Ces hommes sont loin d'être des ennemis de la scolastique ; mais ils ont altéré de bonne foi la pureté de son système philosophique. Voilà pourquoi il convient de faire une place à part à ces: disciples téméraires. Si la scolastique est un parti, quoi d'étonnant qu'elle ait des membres gênants dont elle se défie, tout comme elle a des adversaires déclarés à qui elle fait une guerre à outrance ?
33. Enfin, cette synthèse commune est dominatrice au moyen âge. En Occident, elle peut se réclamer des plus grands 7107ns. Elle peut aussi invoquer pouj* elle Vimmense majmHté des suffrages ; car avant le xii^ siècle, la plupart des philosophes la préparent à des titres divers, et après
le XIII® siècle, elle groupe autour d'elle des centaines de personnages qui perpétuent et répandent les solutions fondamentales.
Par contre, le panthéisme ériugénien et l'averroïsme latin, ou les deux formes principales de l'opposition, disparaissent au second plan, si on compare leur prestige et leur valeur à ceux de la grande synthèse qu'ils s'essaient à eflfriter.
Conclusion : la philosophie scolastique désignera, non pas toutes les philosophies du moyen âge, mais une synthèse déterminée, la plus répandue, la plus brillamment défendue, la mieux structurée, dans l'histoire intellectuelle du moyen âge occidental ^). Elle est, si l'on veut, sa philosophie par excellence^ mais non sa philosophie unique,
:i4. Fixer de la sorte le sens de la scolastique, c'est fixer du même coup le sens de Vanfiscolastique, c'est-à-dire de ces systèmes qui opposèrent aux principes fondamentaux de la scolastique ou des conceptions dominantes d'autres
») Dans son Histoire de la philosophie, t. I (1896), M. Élie Blanc écrit au sujet de la scolastique : c Elle n'est pas précisément un système, car la plupart des systèmes ont été soutenus par quelques esprits au moyen âge ; et il est évident d'ailleurs que la scolastique s'accommode fort bien de tout ce que les philosophes et les écoles ont dit de meilleur » (p. 378). Nous avouons ne pas comprendre les réserves de M. Blanc, car lui-même écrit, p. 381 : « Les scolastiques parvinrent à démontrer un ensemble de vérités fort bien liées entre elles : en un mot, ils édifièrent un système, sans avoir cédé pourtant à l'esprit systématique ». L'auteur ne se contredit-il pas ? Il revient sur ces mêmes idées dans V Université catholique (1902, p. 146), pour opposer sa façon de voir à la théorie développée dans ce paragraphe.
principes inconciliables avec les premiers. Si l'un des termes est légitimé, tous deux le sont. « La distinction entre scolastique et antiscolastique nous paraît arbitraire, écrit M. Valmy, du moins pour les temps qui précèdent le xiif siècle et la formation de la synthèse doctrinale. Elle mène à représenter Scot Erigène comme l'adversaire d'un système qui n'existait pas encore au ix® siècle, à séparer des maîtres et des disciples, comme Thierry de Chartres et Bernard de Tours «^), Certes la synthèse scolastique n'est pleinement édifiée qu'au xiii'' siècle, mais elle en était en voie de formation, au ix*" et au x® siècle, dans les gloses d*un Rhaban Maur ou d'un Heiric d'Auxerre. Or, les principes monistes de J. Scot Eriugène allaient directement à rencontre du réalisme individualiste qui était déposé dans ces gloses et ces traités, et ils se sont développés de fait en doctrines dont le caractère oppositionnel n'échappa guère aux contemporains. Quant aux maîtres et aux disciples, suivent-ils toujoiu^s les mêmes sentiers i Et si le disciple tourne le dos à la route suivie par le maître, ne doivent-ils pas fatalement aboutir à des points opposés ? Dès lors, comment ne pas les classer en deux catégories distinctes ?
Par contre, M. Delacroix reconnaît le bien fondé de la classification des systèmes du moyen âge en scolastiques et
') Dans une critique de notre Histoire de la philosophie médiévale {Etudes, publiées par les PP. Jésuites, 1902, p. 200).
aniiacolastiqiies ; mais il l'adopte pour d'autres raisons : « Nous croyons, écrit-il, que cette division est exacte ; on remarque facilement dans la philosophie médiévale, à toutes ses périodes, deux grands courants de sens inverse, mais l'opposition vient peut-être moins du contenu philosophique des systèmes que de leur attitude à l'égard du dogme et de leurs rapports avec la théologie. Nous pensons, contre M. De Wulf, que le caractère essentiel des systèmes qu'il appelle antiscolastiques consiste surtout dans leur esprit d'indépendance et de liberté à l'égard du dogme... La distinction de systèmes scolastiques et antiscolastiques est précieuse, mais elle ne nous paraît vraie que si on a égard non point au contenu de l'une ou l'autre de ces philosophies, mais bien à leur esprit «^). M. Delacroix fait appel à un nouveau critère : la soumission ou l'indépendance des systèmes vis-à-vis du dogme.
Ceci nous amène à un neuvel ordre de recherches où -nous rencontrerons l'opinion du savant professeur de Montpellier.
§ 7. — Philosophie scolastique et théologie scolastique.
35. De toutes les notions de la philosophie scolastique, la plus répandue est assurément celle qui s'inspire de ses
*) La philosophie médiévale latine jtisqu'au XI Ve siècle (dans la Revue de synthèse historique, août 1902, p. 102).
relations avec le dogme chrétien. Servante pour les uns, collal)oratri(îe pour les autres, la scolastiqiio est la philosophie placée sous la domination ou la direction de la théologie catholique.
D'après ceux qui entendent cette subordination dans le sens d'un esclavage, le moyen âge n'a constitué sa philosophie que pour légitimer son catholicisme. Les formules outrancières qui servent à exprimer retie dépendance mènent leurs auteurs à deux doigts d'une désastreuse confusion d'idées signalée plus haut, et plusieurs n'ont pas su l'éviter (5). « Le moyen âge, écrit V. Cousin, n'est pas autre chose que le règne absolu de la religion chrétienne et de TEglise. La philosophie scolastique ne pouvait donc être autre chose que le travail de la pensée au service de la foi régnante et sous la surveillance de l'autorité ecclésiastique?' ^). — En l'atténuant un peu, Ueberweg-Heinze exprime le même jugement : ^ La scolastique est la philosophie mise au service de la doctrine religieuse déjà existante, ou du moins la philosophie placée sous une telle dépendance, que sur un terrain commun la théologie constitue la norme suprême »»^). — De Freudenthal: « Quelque vif qu'ait été le débat sur la nature et la signification de la scolastique, sur
') V. Cousin, Histoire générale de la Philosophie (Paris, 1864), p. 189.
*) f Die Scholastik ist die Philosophie itn Dienste der bereits bestehenden Kirchenlehre oder wenigstens in einer solchen Unterordnung unter dieselbe, das auf gemeinsamen Gebiete dièse als die absolute Norm gilt. » Ueberweg-Heinze, op. cit., p. 146.
ce point du moins s'accordaient amis et adversaires, à savoir sa complète subordination vis-à-vis du dogme religieux ''^). — Enfin, de ces définitions foi-t homogènes et dont on pourrait indéfiniment allonger la série, rapprochons l'opinion d'un de nos historiens les plus autorisés, M. Windelband, qui voit dans la scolastique une « systématisation scientifique de la doctrine de l'Eglise, expliquée, approfondie et développée « ^).
De ce soi-disant ^ esclavage « , dont on recueille l'aveu de la bouche même des scolastiques [philosophia ancilla theologiae), on conclut à la spoliation d(*s droits de la raison et à la stérilité du mouvement intellectuel au moyen âge ^).
*) « Wie heftig der Streit Ûber Wesen und Bedeutung der Scholastik auch gefûhrt ward, eines war von Freund und Feind zugestanden : ihre voUstândige Abhângigkeit von der Kirchenlehre. » Freudenthal, Zur Beurtheilung der Scholastik (Archiv fttr Geschichte der Philosophie, Bd. III, p. 23).
^ « Der Augustinismus concentrirt sich um den Begriff der Kirche ; fUr ihn ist die Aufgabe der Philosophie in der Hauptsache darauf gerichtet, die Kirchenlehre als wissenschaftliches System darzustellen, zu begrlinden und auszubilden : insofem als sie dièse Aufgabe verfolgt, ist die mittelalterliche Philosophie die kirchliche Schulwissenschaft, die Scholastik. » Windelband, op. cit^ p. 200. — Dans le Dictionary çf Philosophy and Psychnîogy de M . Bald win, M. Dewey donne cette seconde définition (cf. p. 51, n. 3; du mot Schoîasticism : «The name of the period of mediaeval thought in which philosophy was pursued under the domination of theology, having for its aim the exposition of Christian dogma in its relations to reason ».
') Appréciauit un ouvrage de H. Rit ter (Geschichte der Philosophie, Bd. VU, p. 123), Freudenthal (op, cit., p. 23) signale comme une opinion « singulière et incroyable » de Pauteiu" la thèse d'après laquelle PEglise du moyen âge n'aurait en rien entravé la liberté de penser.
A côté de ce premier groupe d'historiens, d'autres, se tenant plus proches de la réalité des faits, parlent d'une « collaboration 51 ou d'une - union « de la philosophie et de la théologie, rehaussant ainsi la considération due à la première et supprimant le despotisme de la seconde. ^ Le caractère le plus fondamental, le plus universel de la philosophie scolastique, écrit (xonzalez, c'est l'union de la pliilosophie avec la théologie, ou, si l'on veut, de la science humaine et naturelle avec la science divine et révélée « *). Deux savants tràs appréciés en Allemagne, Erdmann ^) et Otto Willmann ^) ; en France, MM. Blanc *) et Picavet partagent cette façon de voir. Ce dernier a loyalement protesté, au nom de la vérité historique, contre la légende d'une tutelle excessivement rigoureuse à laquelle aurait été soumise la philosophie scolastique. « Les œuvres scolastiques, dit-il, témoignent d'une collaboration entre la philosophie et la théologie»^). On trouve le développement de cette même idée dans l'étude présentée par le même auteur au Congrès
*) Gonzalez, Histoire de la Philosophie (trad. française, Paris, Lethielleux) t.II,p, 127. Même idée chez Turner, Hisiory of Philosophy^ (Boston, 1903), p. 419.
«) Dp, cit., t. I, §§ 150 et 161, p. 264.
•) « Es ist also ein durch die Ideen und zuhôchst durch den Glauben orientierter Realismus, der die echte Scholastik charakterisiert. » Otto Willmann, Geschichte des Idealismus (Brimschwig, 1896), t. II, p. 323.
*) Histoire de la Philosophie (Lyon et Paris, 1896), t. I, p. 381.
*) Congrès international de Philosophie. Rapport publié par la Revue de métaphysique et de morale^ 1900, p. 660.
international de Philosophie (1900) sur « la valeur de la scolastique r. Après avoir accentué le caractère essentiellement théologique du moyen âge, M. Picavet déclare : « Mais, de même qu'aux époques positives ou métaphysiques, pour employer des formules d'un usage courant depuis Auguste Comte, il y a place pour la religion ou pour la théologie, qui en est une conception systématisée par la raison, il y eut au moyen âge des conceptions philosophiques, des recherches et des affirmations d'un caractère scientifique. La scolastique est ainsi un mélange de doctrines théologiques, philosophiques et scientifiquas. Il ne faudrait pas croire d'ailleurs que la célèbre formule «« Philosophia (comprenant scientia) an cilla theologiae « résume, aussi exactement que brièvement, las rapports de ces trois facteurs. Car Agar, la servante d'Abraham, à qui l'on compare la philosophie, est, pour les Musulmans, l'égale, sinon la supérieure de Sara, qui représente la théologie. Pour les chrétiens eux-mêmes, elle est une épouse et non une servante, au sens ordinaire et peu relevé que nous avons donné au mot. Puis saint Thomas met parfois tnssale au lieu de scminte. Et nous savons que certains vassaux étaient les pairs ou les égnux de leur suzerain. De plus, si l'on examinait les systèmes, les œuvres théologiques ou philosophiques, on seraii parfois bien embarrassé de dire quelle est, de la |)hilosophie ou de la théologie, celle qui y entre pour la plus fortiî part. On s'en rendra bien compte si l'on étudie le commentaire sur
les Sentences de Pierre Lombard, par saint Thomas, qui en fit, pour ainsi dire, une première rédaction de la Somme de théologie « ^ ) .
Peu importe d'ailleurs, au point de vue qui nous occupe à présent, le jugement porté sur la valeur scientifique et doctrinale de cette union de la théologie et de la philosophie. Le cardinal Gonzalez, Erdmann et Willmann sont convaincus de sa fécondité. M. Picavet ne se prononce pas. D'autres, comme M. Eucken, concluent à la banqueroute de la conception médiévale, — le temple de la nature édifié par Aristote étant d'une architectonique si différente du temple de la grâce dressé par le Christ, que de leur juxtaposition [Neberieinander) devait résulter une construction hétérogène et sans unité ^).
36. Certains auteurs font subir au second type de formules mentionnées un élargissement ingénieux qui rappelle ce que nous avons dit (10) de l'extension donnée au terme « scolastique ». De même qu'on put appeler scolastique toute «« fille des écoles r> , on étendit ce même nom à toute philosophie soumise à un dogme quelconque. La scolasiicité d'un système se mesurerait à l'étendue de cette soumission. Dans ce sens, M. Carra de Vaux écrit au
') Picavet, La valeur de la scolastique^ dans la Bibliothèque du Congrès international de Philosophie, t. IV (Paris, 1902), pp. 244-246. -— Cf. Picavet, Le moyen âge, etc., p. 64. Cette dernière étude est publiée dans un volume intitulé Entre Camarades (Paris, 1901).
•) Thomas von Aquino und Kant. Ein Kampf zweier Welten, Dans les Kantstudien, 1901, Bd. VI, H. 1, pp. 1-19.
sujet de la philosophie arabe que le problème capital de ses recherches est le problème scoUtstiquCy ou ralliance de la philosophie et du Coran ^). Et il peut dire d'Al-Fârâbi, qu'il a sauté par-dessus - le problème scolastique »»*).
M. Blanc dit de même : « Ces divei^es scolastiques consisteraient dans l'accord de la philosophie avec telle ou telle foi religieuse... Il faut chercher l'esprit de la scolastique dans l'accord même de la foi et de la raison, plutôt que dans tel système abstrait, aux contours indécis, ou même dans tel système déterminé r>^). La spécificité de la dogmatique religieuse fixe ainsi la spécificité de la scolastique correspondante. De même qu'il y eut au moyen âge une scolastique catholique en Occident, il y eut une scolastique mahométane en Orient ; le Vodantà contient une scolastique brahmanique, les écrits de Philon le Juif une scolastique juive ^), et dans les temps modernes rien ne défendrait de parler d'une scolastique protestante.
Pour faire le départ entre le vrai et le faux de ces définitions et discuter leurs ressources, il importe de rappeler dans ses lignes maîtresses le système de rapports que le moyen âge occidental étal)lit entre la philosophie et
') Avicenue (Paris, 1001), p. 273.
2) Ibid., p. IIG.
*) Ibid., p. 115. Rapprocher de cette citation les déclarations citées p. 72, n. l.
*) C'est Texpression dont se sert Zeller, Die Philosophie der Griechen^ III, p. 341.
la théologie. Nous découvrons ces rapports dans la formaiion parallèle des deux sciences, dans leur organisation pédagogique et dans leur subordination et coordination doctrinales.
37. Il faut chercher sur le terrain de la théologie les origines de plusieurs problèmes de philosophie scolastique, en co sens que ceux-ci surgirent à Yoccasion de controverses théologiques. Aux ix® et x® siècles, la querelle de la prédestination souleva le problème de la liberté humaine et de ses rapports avec la providence et la justice divines ; la controverse Paschasienne sur la présence réelle de Jésus-Christ dans l'Eucharistie donna naissance aux dissertations sur la substance et l'accident ; le dogme de la Sainte Trinité suggéra la discussion des notions de nature, d'individu, de personne ; le mystère de hi transsubstantiation et de la simplicité divines provoqua l'étude du devenir. Cela ne veut pas dire que les deux ordres de recherches aient été confondus (5) ; car autre chose est la genèse d'une controverse philosophique, autre chose sa signification et sa valeur propre.
Philosophie scolastique et théologie scolastique ont suivi une évolution parallèle au moyen âge ; elles ol)éissent à un même rythme dans leur mouvement ascensionnel, leur apogée et leur décadence ^ ) .
Cf. W il Im an n, op, cit., t. II, § 68, pp. 342 et suiv.
Si le sort de ces deux sciences est si intimement lié, c'est que la foi religieuse inspira à la civilis^ition médiévale une organisation pédagogique sui generis, dont le principe fondamental est la convergence du savoir humain vers r étude de la théologie. Ce permanent souci se révèle dans les programmes d'étude institués par les écoles abbatiales et monacales, où l'ambition dp tous était de devenir théologien, après avoir été, ou tout en restant philosophe. Plus tard, aux universités, les gradas de la faculté des arts étaient le stade obligé des grades de la faculté de théologie. Devenir bachelier, licencié, ou maître on théologie, était la fin; faire de la philosophie était le moyen — à peu près comme aujourd'hui, dans la plupart des régimes universitaires, un diplôme d'études philosophiques et littéraires donne accès aux autres études scientifiques. Les honneurs rendus aux maîtres de la sacrée faculté reflètent cette haute considération qu'on entretenait au sujet de la science dont ils étaient les dépositaires. Les théologiens avaient le i)as non seulement sur les « artistes «, mais encore sur les « décrétistes « et les « médecins «. Il faut suivre dans le détail les minutieuses prescriptions qui consacraient, à Paris et ailleurs, les prérogatives incontestées de la sacrée faculté, pour se convaincre combien cette organisation des études reflétait fidèlement l'âme de tout un état social ^).
*) V. à ce sujet Thiirot, De l'orrratu'sation de renseignement dans
PHILOSOPHIE ET THÉOLOGIE SCOL ASTIQUES 83
38. Les relations dont on vient de parler sont d'ordre extradoctrinal ; elles tiennent au génie de la civilisation du moyen âge, à un mode spécial d'organiser la vie privée et publique.
Voici d'autre part un ensemble de lois exprimant, entre le contenu même des deux sciences, des rapports de subordination et de coordination^ et qui ne sont p^is moins douteux pour les scolastiques que la distinction même de la théologie et de la philosophie. Tacitement admises pnr les philosophes du haut moyen âge, esquissées par saint Anselme, ces lois sont codifiées dans les introductions de la plupart des grandes Sommes théologiques du xiii® siècle.
La philosophie scolastique est dans un état de subordination vis-à-vis de la théologie. Cette dépendance — que tous les historiens du moyen âge sont unanimes à reconnaître mais qu'ils n'interprètent pas do même — se résume en cette formule, qui demande quelques explications : La subordination est matérielle, non formelle.
Cela veut dire que, les deux sciences gardant leur indépendance formelle (5) ou l'indépendance des principes qui les guident dans leurs investigations, il y a certaines matières où la philosophie ne peut contredire les solutions de la théologie.
Les scolastiques du moyen âge justifiaient cette subordi-
r Université de Paris (Paris, 1850), et les documents publiés par Denifle et Châtelain, Chartularium Universitatis Parisiensis (Paris, 1889-1894), et Auctuarium Chart Univ. Paris. (Paris, 1894).
nation, parce qu'ils croyaient, d'une conviction profonde, trouver dans le dogme catholique Tinfaillible parole de Dieu, expression de la vérité. Supposé admise pour certaine une proposition quelconque, par exemple que deux et deux font quatre, la logique interdit à toute autre science d'aboutir à quelque conclusion qui renverse ce jugement mathématique. Tout le raisonnement des scolastiqiies est là. Il contient une application d'une loi universelle de solidarité qui régit les rapports mutuels des sciences rationnelles ou expérimentales. La physique, la chimie, l'astronomie, la mécanique, dans leurs relations réciproques s'y soumettent encore de nos jours, et en général toutes les sciences qui envisagent sous un angle propre (objet formel) une réalité commune à plusieurs (objet matéjHel) ^). La vérité ou la fausseté de l'hypothèse — à savoir l'existence de la Révélation divine — n'ast pas de la compétence du philosophe. Mais posé cette hypothèse, la conséquence de la proposition conditionnée n'est pas douteuse: la raison doit s'interdire d'aller à rencontre d'un dogme, supposé certain, car la vérité ne peut renverser la vérité. « Supposito quod huic scientiae (c'est-à-dire la théologie) non subjacet nisi verum... supposito quod quaecumque vera sunt judicio et auctoritate hujus scientiae, falsa nullo modo esse possunt judicio rectae rationis. His inquam sttppositis^ cum ex eis
') On en retrouve une application dans les conditions de IHiypothèse scientifique. Celle-ci, en effet, ne peut aller à Tencontre d'une conclusion démontrée certaine.
manifestum sit quod tam auctoritas hujus scientiae quam ratio... veriiati innituntiir, et verum vero contrarium esse no7i potest, absolute dicendum quod auctoritati hujus scripturae nullo modo ratio potest esse contraria, immo omnis ratio recta ei consonat « *).
Tel est le point de vue spécial auquel so placent les docteurs du moyen âge quand ils proclament la primauté de la théologie : il importe que l'historien saisisse ce point de vue et qu'il le respecte.
Quelle est la nature et Tétendue de ce contrôle que la philosophie scolastique accepte de la théologie l On a beaucoup abusé d'une formule historique : philosophia ancilla theologiae, qui semble enlever à la philosophie toute indépendance d'action. Il n'est pas sans intérêt de rappeler que son promoteur au moyen âge — P. Damiani, qui écrivit au xi® siècle — était un de ces nombreux théologiens exclusifs qui dépréciaieni la philosophie (40). La formule est suspecte et elle traduit fort mal la conception des scolastiques.
Supposez un voyageur livré à lui-même dans une forêt qu'il se propose d'explorer. Rien ne le gêne dans ses mouvements et ses recherches ; il s'oriente à sa guise en avançant ou en reculant, et se repliant à gauche ou à droite, comme il lui plaît. Cependant, à certains endroits voisins d'un précipice, un écriteau placé par une main
*) Henri de Gand, Sutnma theoîogica^ X, 3, no 4.
étrangère Tavertit que telle ou telle direction déterminée conduit à un cavsse-cou ou ne livre pas d'issue. La comparaison ne nous vient pas du moyen âge, mais elle en traduit la pensée : la théologie exerce un contrôle plutôt négatif et prohibitif sur la recherche rationnelle ; elle n'embarrasse pas les alluras propres, la méthode et les principes de la philosophie, mais en ce7iaines questions elle l'avertit de ne pas aboutir à des conclusions en contradiction avec les siennes propres.
Cette attitude prohibitive, il va sans dire, n'est concevable que là où les deux sciences se rencontrent sur un même terrain ou sur une matière commune : notons cette observation qui nous mènera tantôt à une conclusion importante. De plus, cette attitude prohibitive du théologien vis-à-vis du philosophe n'impose pas nécessairement aux recherches de ce deniier une orientation positir^e^ puisque la révélation contient des dogmes qui dépassent la force de la raison ou des mystères, et que même les vérités accessibles à la raison ne revêtent un caractère philosophique qu'à la condition d'être démontrées ^).
39. Outre cette dépendance dont on vient d'exposer en raccourci les principes et de tracer la limite, les documents révèlent entre la philosophie scolastique et la
') Cette théorie de la subordination de la philosophie à la théologie est très bien exposée notamment par Henri de Gand, Sumtna theologictty art. VIL De theologia in comparatione ad alias scientias.
théologie scolastique, au profit de Tune et de Tautre, un échange de services scientifiques, une coordination positivée des deux sciences, très distincte du simple mélange de matières de philosophie et de théologie dont il fut question plus haut (22).
En ce qui concerne la philosophie, son caractère même de ^ scientia subalternata « lui vaut d'être indirectement fixée par la « scientia subalternans « sur certains problèmes délicats, comme, par exemple, la notion de personne et de nature. Toutefois la remarque faite plus haut concernant la subordination des deux disciplines trouve ici aussi son application : pareille assistance suppose une rencontre sur un même terrain. Or, ce terrain de rencontre est plus restreint qu'on ne le croît ; et il est une foule de départements où la nature même des matières rend impossible toute coordination des deux branches du savoir (43).
En ce qui concerne la théolo.jie, appela-t-elle la philosophie à son aide, pour lui demander une justification rationnelle de ses dogmes, une apologétique de la révélation ; ou, pour employer le terme reçu, pratiqua-t-elle la méthode dialectique ? La question est de grande importance pour l'histoire de la théologie ; indirectement aussi elle intéresse la philosophie scolastique ; de plus, sa solution nous fera voir clair dans une question déjà touchée.
40. Science autonome, la théologie scolastique du moyen âge eut ses méthodes constructives autonomes, tout comme la philosophie eut les siennes. Ces méthodes relèvent de la
théologie, ou du contenu de la révélation chrétienne. Elles se rapportent notamment ;i T interprétation des Ecritures et des œuvres patristiques.
Toutefois le groupe le phis important des théologiens médiévaux recourut en outre à une méthode subsidiaire, la méthode dialectique. Par cette méthode, la théologie demande service à sa consœur, la philosophie : elle apprend d'elle les motifs de crédibilité qui forment les préliminaires, la substruction de la science sacrée ; de plus, après avoir fixé un dogme, elle cherche, si pas à le démontrer par la raison, au moins à montrer son airactère rationnel. Ainsi l'autorité des Ecritures est appuyée d'une véritable apologétique.
Entre théologiens^ l'introduction de la méthode dialectique donne lieu à de vives controverses et sert de base a un groupement en divers partis dont nous nous bornerons à rappeler ici les origines et la signification générale.
La théologie de l'argumentation, qui recourt à la dialectique et forme à proprement parler la « théologie scolastique «, se développe largement dans deux grandes écoles, dont les récentes recherches des PP. Denifle et GietP) ont montré la diversité: l'école d'Abélard et l'école de Saint- Victor. Bien que toutes deux admettent, à côté de
*) Déni fie, Abaelard's Sentenzen und die Bearbeitung seiner Theologia dans « Archiv fdr Litteratur und Kirchengeschichte des Mittelalters », 1885, 1. 1. — Gietl, Die Sentenzen Roland* s nachmah Papstes Alexander III (Fribourg, 1891).
PHILOSOPHIE ET THÉOLOGIE SCOL ASTIQUES 89
l'étude fondamentale des Ecritures et des Pères de l'Eglise, un large recours aux lumières de la raison,elles ont contribué dans une mesure différente au triomphe définitif d'une méthode que les grands théologiens du xiii® siècle devaient illustrer plus brillamment encore. Tandis que Técole d'Abélard exagère riujportance de la dialectique, et, dans des applications parfois imprudentes, oublie que la dialectique ne joue en théologie qu'un rôle accessoire, l'école de Saint- Victor renferme la méthode dans les limites d'une parfaite orthodoxie. Les deux écoles remplissent donc un rôle distinct. « Elles n'eurent pas, dit excellemment le P. Portalié, à ériger en principe l'introduction de la philosophie dans la théologie ; c'était déjà fait par saint Anselme, et, un peu à contrecœur, par Lan franc. Comme Abélard, Hugues adopte le principe, et, dans l'application, ils déployècent le même zèle. Il est faux de tout point que l'école de Saint- Victor, par un excès de symbolisme mystique, ait enrayé le développement scientifique de la foi... Mais, d'une part, c'est bien à l'école d'Abélard que sont dus principalement les trois perfectionnements essentiels de la nouvelle théologie : l'idée de condenser, dans une Somme digne de ce nom, la synthèse de toute la théologie, l'introduction des procédés plus sévères de la dialectique ei la fusion de l'érudition patristique avec la spéculation rationnelle... D'autre part, seule, l'école de Saint- Victor eut la
k LA PHILOSOPHIE SCOLASTIQUË
gloire de sauver là nouvelle méthode mise en grand péril 'par les témérités doctrinales d'Abélard «^). ' Le XIII® siècle fit son profit de ces essais divers, et les deux courants issus de Saint- Victor et de Técole d'Abélard vinrent se fondre dans les grandes oeuvres théologiques des princes de TEcole. Los autorités de TEcçiture cfinonique, enseigne saint Thomas d'Aquin, fournissent k la théologie Kes arguments propres et nécessitants ; Tautorité de la raison philosophique est subsidiaire et accessoire *).
Il importe de noter que la méthode dialectique, k laquelle recourent les théologiens raisonneurs, est du ressort de la théologie et non de la philosophie. Cela tient au bict poursuivi f qui est de faire servir les ressources de la raison à l'apologie directe d'un dogme, fLcé d'avance. Les philosophes eux-mêmes le reconnaissent. C'est ainsi qu'en 1272, un manifeste lancé par la grande majorité des maîtres os arts contre une fraction turbulente acquise à raverroïsmo, promulgua la défense pour les maîtres ou bacheliers de la faculté es arts de « déterminer « ou même de
') Porta lié, Ecole thêohgique cPAbélard^ dans le Dictionnaire de théologie catholique, publié par Vacant (Paris, 1899), 1. 1, pp. 54 et 66. — Sur Tavènement de cette méthode théologique, voir en outre Féret, La Faculté de tliéologie à Paris (Paris, 1894), t. I, pp. 18-22. — Tordre il les, Le mouvement théologique en France depuis ses origines jusqu'à nos jours (Paris, 1902), pp. 8 et suiv.
*) V. le Prologue du Cotnmentaire sur les Sentences^ art. V. Le P. Gardeil a bien exposé les relations de ces deux méthodes dans une étude sur La Ré/orme de la théologie catholique. La documentation de satnt Thomas (Revue thomiste^ mai-juin 1903), pp. 199 et suiv.
PHILOSOPHIE Et THÉOLOGIE SCOLASTIQIÎES ôl
- disputer v des matières théologiques. Ce serait là, ajoute le 4ocument, franchir les bornes fixées aux philosophes. Or, comme le dit Aristote, quelqu'un qui nVst pas géomètre ne peut pas, sans graves inconvénients, discuter géométrie ^). — Voilà des textes de nature à embarrasser singulièrement ceux qui s'ol)stinent à nier Texistence au moyen âge d'une i)hilosophic dislinclo de la théologie.
D'autre part, est- il besoin de dire que ces mêmes théologiens, partisans d'une appliccition de la dialectique aux matières révélées, avaient été et étaient, à leurs heures, de sincères philosophes, discutant alors des théories explicatives de l'ordre naturel, connue la notion de mouvement, de cause efficiente, le problème de la genèse des idées : toutes controverses dépourvues d'attachas avec l'étude scripturaire et patristique (
Mais une autre fraction de théologiens ne partageait pas ces vues, ni sur les droits de la méthode dialectique en théologie, ni même sur la valeur autonome de la dialectique et de la philosophie. De tout temps il y eut un parti de réaciioyvnaires qui se prit d'elfroi au spectacle des hérésies auxquelles avait mené l'abus de la
') « Statuimus et ordinavimus qiiod nullus magister vel bachellarius nostre facultatis aliquam questionem pure theologicam, utpote de Trinitate et Incarnatione sicque de consimilibus omnibus, determinare seu etiam disputare présumât, tanquam sibi déterminâtes limites transgre» diens, cum sicut dicit philosophus non geometram cum geometra sit penitus inconveniens disputare. » Denifle et Châtelain, Chartularium universitatis Parisiensïs, t. 1, p. 499.
n LA PHILOSOPHIE SCOLASTIQUÊ
dialectique, et qui, pour prévenir leur retour, condamnait la méthode même dont elles étaient issues. Saint Bernard, Etienne de Tournai étaient du nombre. Ce qui plus est, certains théologiens rigoristes et exclusifs déclaraient la guerre à toute science profane, et il fellui compter avec leur influence. Ernaud de Bonneval, Hugues d'Amiens, Pierre de Reims ou Pierre le Chantre, sans compter les mystiques exaltés de la nuance d*un Gauthier de Saint- Victor, ne voulaient reconnaître qu'une seule forme de savoir, la parole révélée, et leurs plaintes sur Tasservissement de la théologie à la dialectique trouvèrent des échos on plein xiu® siècle ^).
D'aulres représentent une tendance plus modérée. P. Lombard, par exemple, se contente d'être un timide ; dans son Lim^e des Sentences^ la philosophie devient un instrument auquel il demande d'ailleurs peu de services ; elle n'est pas, à ses yeux, une science autonome, interprétative de la réalité^). Un siècle avant lui, P. Damiani avait dans le même sens forcé, réduit le rôle de la philosophie ;
*) Mandonnet, Siger de Brabant etc., pp. XLVI et LXX. II y eut donc des théologiens qui se refusèrent à être philosophes ; il n'y eut pas, à notre connaissance, des philosophes qui n'abordèrent pas Tune ou l'autre question de théologie.
*) Cf. J. N. Espenberger, Die Philosophie des Petr us Lombard us und ihre Siellung im zwôlften Jahrhundert (Beitrâge zur Gesch. der Philos. III, 5, Munster, 1901).
celle-ci doit, d'après lui, - velut ancilla doininae quodam famulatus obsequio subvenire r^.
4 1 . Résumons et concluons :
a) Les personnalités les plus remarquables du moyen âge occidental sont à la fois et philosophes et théologiens*), et ce double caractère alterne en quelque sorte dans leurs œuvres (5, 22).
Philosophes, ils se préoccupent de constituer une doctrine explicative de Tordre de la nature, par les seules lumières de la raison. Pour la constituer ils recourent au legs intellectuel de l'antiquité grecque et de Tépoque patristique (§8). Ils ont Fœil fixé sur la théologie catholique, et professent à l'endroit de ses dogmes une soumission non « formelle »» mais « matérielle « .
Théologiens dogmatiques, ils se proposent de faire un exposé systématique de la croyance catholique, et à cet effet attribuent à l'argument d'autorité le rôle principal. De plus, par l'emploi de la méthode dialectique dont la plupart vantent les ressources, ils reconnaissent à la philosophie un rôle de science auxiliatrice et la ramènent ainsi à une unité d'ordre supérieur.
b) La philosophie apparaît donc à un double titre dans
*) Opusc. ^6, Cité psiT Espenberger, p. 36, n. 2.
«) Deutsch, Petrus Abeîard (Leipzig, 1883), p. 427, fait très bien cette distinction entre la philosophie d'Abélard et sa théologie. Dans les articles cités, le P. Portalié se rallie évidemmei^t à la même façon 4e voir,
la spéculation du moyen âge : d*abord elle a uno valeifr autonome, et c'est h ce point de vue que Thistorien de la philosophie doit principalement s'en occuper. Ensuite, elle innerve la méthode dialectique et, comme telle, forme l'objet d'un chapitre important de l'histoire de la théologie. Or, la majorité des historiens méconnaissent cette valeur autonome de la scolasHque et ne veulent voir en elle qu'un simple travail apologétique du dogme '). Ils oublient que le moyen ;ige demande à la philosophie autre chose, et qu'il construit une synthèse complète de conceptions relatives a Dieu, à la nature et à l'homme, c'est-à-dire \xne philosophie propremeyit dite, distincte du monument théologique. Cet oubli, croyons-nous, est la cause de la confusion si commune des deux scitMices et de la dépréciation de la philosophie scolastique ^).
') Telle est aussi la notion que se fait de la scolastique un publiciste original, le P. Tyrrell : « By scholasticism we understand the application of Aristotle to theolot^y, or the expression of the facts and realities of révélation in the mind-language of the peripatetics ». Toutefois Fauteur ne confond pas^ comme tant d'autres, la scolastique (lisez: la théologie scolastique) avec la philosophie coexistante (et que nous appelons la philosophie scolastique). Car il ajoute : « It was the error of the scolastics to put too full a reliance on the sectilar philosophy^ history, physics and criticisms of their ovvn day ». Tyrrell, The use of scholasticism, dans The Faith of the millions (London, 1902), pp. 224 et 225.
*) 11 faut donc distinguer : a) la théologie et ses méthodes d'autorité ; h) la méthode dialectique en théologie ; c) la philosophie comme science autonome. — iM. Delacroix se rallie, croyons-nous, à cette fa<;on de voir : « M. De Wulf, écrit-il, nous reproche de ne point faire la distinction de la théologie et de la philosophie scolastique ; nous accordons volontiers que les philosophes du moyen âge distinguent ces deux domaines (a et c);
La scolastique n*est pas une science mixte, mi-philosophique, mi-théologique. Il n\y a pas de science mixte, car toute science emprunte sa spécificité à son objet formel, et le concept d'objet formel mixte implique contradiction.
mais le premier, ou si Pon préfère le dernier problème de toute philosophie est, pour eux, celui des rapports de la raison et de la foi (6), de la philosophie et de la théologie, et c'est par là que théologie et philosophie se réunissent. » La philosophie médiévale latine Jusqn*au XlVe siècle (Revue de synthèse historique, août 1902), p. 102, n. 1.
Par contre, M. Picavet nous reproche à tort « de ramener la philosophie médiévale à une orthodoxie » sous le nom de scolastique (Revtie philosophique f 1902, p. 184). Analysant notre Histoire de la philosophie médiévale^ il écrit : « La scolastique est donc potir lui Paccord des enseignements de la religion catholique et des résultats de Pinvestigation philosophique... Aussi M. De Wulf ramène essentiellement la philosophie médiévale à une orthodoxie qu'il appelle scolastique » (ibid.y p. 184). Ce jugement est surprenant. M. Picavet a négligé ce qui nous paraît capital dans la scolastique : l'évolution du contenu' doctrinal, et il nous adresse le reproche que nous lui adressons à lui-même : de ne voir la philosophie scolastique que dans son rapport avec la théologie. En réalité, à nos yeux, elle est tout autre chose qu'une orthodoxie ou une apologétique. Si nous faisons une place d'honneur au thomisme, ce n*est pas parce que « le thomisme philosophique connexe au thomisme théologique est la philosophie qui l'emporte sur toutes les autres et doit servir à les juger » (p. 184), mais parce qu'il est l'expression la plus entière de la synthèse scolastique, et loin de nous la pensée d'amoindrir la valeur des autres philosophies similaires. Enfin, le critère de la distinction entre scolastique et antiscolasti^ue n'est aucunement le catholicisme, comme l'affirme M. Picavet (de cette scolastique, de Cette philosophie orthodoxe et catholique, M. D. W. sépare les doctrines, etc., p. 184), mais l'irréductibilité des systèmes philosophiques ; et s'il est évident pour lui que cette classification n'a de valeur que pour les catholiques (p. 185), nous croyons qu'elle n'a rien à voir avec la religion personnelle des historiens, qur, devront toujours, à quelque confession qu'ils appartiennent, distinguer entre la conception philosophique de J. Scot Eriugène et celle de Thomas d'Aquin,
Quand on parle scolastique tout court, il faut viser la théologie ou la philosophie, non Tune et l'autre *).
42. Les relations générales entre la philosophie scolastique et la théologie dogmatique s'appliquent, mutatis muiandiSy aux rapports entre la philosophie scolastique et la mystique théologique. Celle-ci constitue un département de Tordre surnaturel et dès lors n'a rien de commun avec les recherches philosophiques. Pour s'en convaincre, il suffit de considérer que les « voies mystiques «, les ravissements et les extases qui réalisent l'union de l'âme et de Dieu, et qu'un Hugues de Saint- Victor ou un Bonaventure décrivent avec une ardeur si enthousiaste, se distinguent essentiellement de la connaissance analogique et négative de Dieu, obtenue par les spéculations de la philosophie (70, 71). Elles forment des degrés d'une échelle supérieure que l'homme ne peut gravir sans un surcroît de forces octroyé par la grâce surnaturelle. Si donc les grandes personnalités philosophiques du moyen âge ont leurs heures d'envolée mystique, on n'en peut conclure à une confusion réelle de la scolastique et de la mystique, mais simplement à une coexistence de la connaissance mystique et de la pensée scolastique chez certains docteurs. Ils sont
*) « La scolastique, écrit M. Elie Blanc, a cela de propre qu'elle accorde ensemble la philosophie et la théologie... elle est, si Pon veut, et il le faut bien, une science mixte, théologie si elle part de la foi, philosophie si elle part de la raison. » Dans V Université catholique, 1901 (p. 114).
PHILOSOPHIE ET THÉOLOGIE SCOL ASTIQUES 97
à la fois et mystiques et philosophes, parce qu'ils sont à la fois théologiens et philosophes.
Si Thomas d'Aquin a rédigé son traité de ente et cssenfia et écrit ses hymnes au Saint Sacrement, en vérité il y a deux hommes on lui, obéissant à deux inspirations distinctes. Dans la fi'csque célèbre de Taddeo Gaddi à Florence, qui symbolise, autour de la figure du Docteur angélique, les vertus cardinales, l'ancien et le nouveau Testament, les sept arts libéraux, le droit civil et canonique, la théologie à la fois spéculative et mystique, — Tariiste n'entend pas représenter la confusion de la totalité dos recherches intellectuelles du moyen agc en une seule science^ — la scolasiique. Mais il veut exprimer la convergence harmonieuse établie par la civilisation médiévale entre des disciplines distinctes, sous la primauté du savoir royal de la théologie. La fresque n'est que le commentaire de ce passage biblique que le peintre a transcrit sur le livre déposé, large ouvert, sur les genoux du saint : " Propter hoc optavi et datus est sensus et invocavi et venit in me spiritus sapientiac et praeposui illam regibus et sedibus r ^).
43. A la lumière do c(*s notions historiques, il sera plus facile de décider si la subordination de la philosophie à la théologie (3(S) ou la primauté de la théologie peut fournir une définition suffisante de la philosophie scolas-
•) Sap. 7, 7,
tique. Nous sommes d'avis que non, soit qu on fasse de la scolasiidté d'une philosophie une notion générique, différenciée par tel ou tel dogme régulateur, soit qu on l'applique exclusivement aux philosophies harmonisées avec les religions du moyen âge, et notamment avec le catholicisme. En voici les raisons :
Première raison. Bien que la réalité du rapport de subordination de la philosophie vis-à-vis de la théologie médiévale ne soit pas contestable, et bien que cette relation caractérise beaucoup mieux la scolastique que ne le fait le mode d'enseignement scolaire en usage à cette époque (§ 3), cette définition de la scolastique, tout comme la première, présente le défaut général de ne pas indiquer ce qui constitue la philosophie scolastique comme telle, c'est-à-dire à son contenu doctrinal. Elle ne comprend dès lors que des attributs extérieurs à la chose même à définir (7). Ces attributs sont forcément secondaires. En effet :
Deuxiùme raison. Quelles que soient la cause, l'étendue et la nature de la subordination de la scolastique à l'égard de la théologie, n'est-il pas évident que cette philosophie aura une signification par elle-même, abstraction faite du dogme dont elle est le commentaire, ei qu'elle aura un sens, dans la mesure où elle livrera des explications rationnelles de ce qui est l A ce point de vue, les Upanishad's contiennent une philosophie panthéiste ou subjectiviste ; la scolastique du xiii® siècle, une philosophie individualiste et objectiviste. On a pu rapprocher la pre-
mière du système de Kant et de Fichto ; la seconde, du système d'Aristote.
De mémo, si avec M. Carra de Vaux on parle de scolastique arabe, ou avec M. Zeller de scolastique juive, ne faut-il pas admettre que des théories comme la procession des sphères, l'unité de Tintellect, ou encore le dualisme de Dieu et du xdyoç confèrent à la synthèse ^d'Avicenne ou au syncrétisme de Philon un sens profondément différent de celui que contient la synthèse de Thomas d'Aquin i Pour comprendre la personnalité philosophique de ces grands représentants de trois grandes races, il ne suffit donc pas de dire qu'ils sont scolasiiqtœs ; il faut faire plus et envisager leur philosophie en eUe-mème, De même encore, Reuchlin a cherché une conciliation de la philosophie avec la Cabale, et Mélanchton avec le dogme réformé ; mais indépendamment de leur arrière-pensée religieuse, les deux systèmes ont leur ])hysionomie propre, puisqu'ils livrent une explication rationnelle de Tordre universel, susceptible d*étre ai)préciée comme telle M.
^) Il y a une scolastique protestante, dit M. Blanc (Université catholique^ sept. 1902, p. 144), à propos de l'article que nous avons publié dans la Revue philosophique (juin 1902). Nous ne nions pas que les protestants aient eu une philosophie conciliée avec le dogme réformé. La question ne se pose pas ainsi. Mais nous croyons que cette philosophie a sa signification comme philosophie^ alors même qu*on laisse de côté son rapport avec le dogme protestant.Contester cela,c'est contester son titre même de philosophie, M. Blanc n'a pas suffisamment précisé, ce nous semble, l'objet du débat.
Voilà donc que même dans des théories rapportées au dogme, il y a place et il faut faire place à des éléments d'appréciation autres que cette dépendance vis-à-vis du dogme.
Ty^oisième raison. Ceci devient plus évident si Ton songe que la scolastique médiévale se compose d'une foule de doctrines nayafit aucun rapport direct avec le catholicisme.
Et cela doit être. Pour servir quelqu'un à quelque titre que ce soit, il faut se rencontrer avec lui sous le même toit, dans la même profession, dans la même administration, ou tout au moins s'occuper de choses qui le concernent. Mais la philosophie scolastique s'occupe d'une foule de problèmes dont le dogme catholique se désintéresse. Nier cela serait confondre la philosophie avec l'apologétique qui n'a di autre objet et A' autre raison d'être que la justification du dogme ; nier cela serait mentir à l'histoire et faire preuve d'une coupable étroitesse d'esprit dans l'étude des grandes systématisations médiévales.
De fait, rien dans les sources écrites ou traditionnelles de la dogmatique n'obligeait les philosophes du xiii® siècle à expliquer par la matière première et la forme substantielle l'énigme de la constitution et des évolutions de la nature. Cela est si vrai qu'Aristote, l'initiateur de cette doctrine, ne prenait souci d'accorder sa cosmologie ni avec le catholicisme — et pour cause — , ni avec n'importe quelle autre religion ; et que plusieurs philosophes du haut moyen âge se sont ralliés, malgré leur catholicisme, à la
PHILOSOPHIE ET THÉOLOGIE SCOLASTIQVES iOl
théorie atomique. Or, dira-t-on que la doctrine de la matière et de la forme, fondamentale en scolastique, ne doit pas entrer en ligne de compte pour caractériser comme il convient son explication du cosmos ; ou bien que même chez Aristote cette doctrine n'a pas de valeur philosophique propre ; ou bien encore que cette doctrine aristotélicienne cesse de valoir dans la scolastiqu } par le foit de sa transposition médiévale et parce que coordonnée, dans une même synthèse, avec des théories contrôlées par le dogme?
Ce qui est vrai de la matière et de la forme e^t vrai de la théorie des potentiae adivae et passivae^ du principe d'individuation, de la distinction de Tessence et de Texistence ; — de la théorie des ratioyies séminales^ de l'unité ou de la pluralité du principe substantiel des choses ; — de toute la logique, de toute la psychologie et surtout de l'idéogénic scolastique, notamment de la formation et du rôle des species mtentionales , de la hiérarchie du vouloir et du connaître ; du mode d'exercice de la volonté, etc. ^).
Car le terrain commun entre la philosophie scolastique et la théologie est beaucoup moins étendu que ne le sont la philosophie scolastique et la théologie : en dehors du terrain commun aux deux sciences, une altitude de subordination de l'une vis-à-vis de l'autre n'aurait aucun sens (38). Reste
*) M. Blanc conteste ce fait qui cependant paraît bien établi, surtout si on songe que beaucoup de ces questions philosophiques ont été reprises d' Aristote (dans une note incidente de V Université catholique^ 1902, p. 145, n. 1).
iOÎ LA PHILOSOPHIE SCOLASTIQUE
donc que cette subordination est insuffisante à caractériser la philosophie scolastique comme telle.
Que penser enfin de cette acception plus abstraite, qui fait de la philosophie scolastique une philosophie subordonnée à n'importe quel dogme, et qui voit dans la scolastique catholique une variété analogue à la scolastique indienne, arabe, protestante, etc. l Avec cette manière de voir les mêmes difficultés renaissent sous une forme plus générale. L'élément spécificateur de ces diverses variétés de scolastique est un élément religieux et dogmatique, donc un élément extra-philosophique, et Ton continue ainsi à caractériser une philosophie par ce qui n'est pas philosophique (voir la première raison), ce qui est insuffisant. — De plus, que le dogme régulateur soit le brahmanisme ou le mahométanisme, ou le catholicisme, ou le protestantisme, on oublie que les théories philosophiques subordonnées à ce dogme n'en auront pas moins un sens propre au point de vue philosophique ou rationnel proprement dit (voir la deuxième raison), — sans compter que s'il s'agit d'une synthèse véritable, elle comportera une foule de solutions sur lesquelles la dogmatique n'exerce aucun contrôle, parce qu'elle se désintéresse des questions qui les ont provoquées (voir la troisième raison).
Quatrième raison. Enfin, s'il fallait définir la scolastique une philosophie en harmonie avec le dogme, on aboutirait à cette conséquence fort inattendue, qu'on peut distinguer dans une même scolastique — la scolastique
catholique, par exemple — dos typas multiples et contradictoires. Qui oserait dire que Tidéologie auguslinienne est réductible à l'idéologie thomiste i Et cependant saint Augustin est-il moins catholique en théologie, ou autrement catholique que saint Thomas^) ? Les panthéistes eux-mêmes, grâce au principe de T interprétation allégorique et symbolique des Ecritures, les avorroïstes, mo^^eimant la docirine des deux vérités, mettent ou croient mettre leur orthodoxie en sûreté, et plusieurs d'entre eux se vantent d'avoir le véritable esprit des Evangiles^). Au seuil de la Renaissance, Nicolas de Cuse, cardinal de l'Eglise romaine, sut trouver dos joints ingénieux entre sa dangereuse doctrine de la coincideniia oppositorum et son catholicisme. Descartes, le chanoine Gassendi, le F. Malebranche de l'ordre des Oratoriens, l'évêque Berkeley lui-même ne professent pas une autre foi qutî Thomas d'Aquin et ont accommodé leur philosophie à leur croyance. L'accommodation est moins bonne, soit, mais le défaut provient de la faiblesse
*) C'est à la solution donnée au problème de l'idéologie que M. Blanc est forcé de rattacher toute la philosophie {op. cit.^ p. 139^.
') Au moyen âge, personne ne brave le dogme, mais chacun Pexplique à sa façon. Voyez, par exemple, les eiïorts de J. Scot Eriugène pour concilier son panthéisme avec la foi catholique. M. Delacroix a constaté le même esprit chez les panthéistes mystiques qu'il a* si brillamment étudiés (Essai sur le mysticisme spéculatif en Allem.agne au XTVe siècle, Paris, 1900).Voilà pourquoi nous pensons, contre lui, qu'une classification des systèmes médiévaux en scolastiques et antiscolastiques, d'après leur soumission au dogme, ou leur révolte contre le joug, est dépourvue d'utilité et ne répond pas aux faits. V. plus haut, p. 74.
104 LA PHILOSOPHIE SCOLASTIQVE
Structurale do leur philosophie même et dans tous les cas ne porte pas atteinte à notre argument.
Appeler scolastiques les philosophies auguslinienne, thomiste, cartésienne, Tontologisme de Malebranche ou le sensualisme subjectiviste de Berkeley, c'est faire fi de l'histoire, qui nous montre ces doctrines en d'irréductibles positions et en d'éternels conflits. Autant vaudrait identifier tous les groupes politiques d'un parlement, sous prétexte que leurs adhérents ont tous un commun rapport avec la même patrie. Et, à supposer cette identification possible, c'est s'interdire de pénétrer les caractères différentiels de ces diverses scolastiques.
A moins de faire appel à des éléments étrangers an dogme et spécifiquement augustinien, thomiste, ou cartésien, etc., ce qui nous conduit à un autre procédé de définir, dont il sera question plus loin (§ 11).
§ 8. — Philosophie scol astique et philosophie ancienne.
44. Un vieux préjugé, accrédité par la Renaissance (2), voit dans la philosophie scolastique une contrefaçon de la philosophie grecque et principalement du péripatétisme. Brucker parle de rApioxoTEXoixavia des scolastiques ^) ; il les accuse — toujoui^ sur la foi de Vives — de ne pas avoir compris Aristote ^), et plaisante agréablement la raison
'} 0/>. cîï., t. II, p. 885.
2) Au § XII : Aristoteles a scolasticis non intellectus, tbid,, p. 886.
SCOLA.^TIQII': ET I'HILOSOPHIE AXCIEXXE ICd
suprême qui leur ùût admettre ou rejeter une thèse: - viclelicet Aristoteles dixerat ^ ^). Le P. Bulliot, des facultés calholifjues de Paris, sacrifie à ces jugements démodés, quand il considère la scolastique comme une simple j>Arif5^ de rarislotélisme ^).
45. Il est inconlestalde que la philosophie scolastique se réclame de préférence du péripatélisme, et que ^ Torganisme logique et mélaphysique du fondateur du Lycée airaciérise aussi, quoique d'une façon accessoire, la philosophie scohistique ^^), Aucun ancien ne jouit au moyen Age d'un prestige égal à celui d'Aristote. Déjà avant Tinitialion d(» rOccidonI à ses trois grands tiviilés de lu physique, de la métaphysi(iue et de l'âme, Jean de Salishury put écrire :
Si quis Aristotelem prinium non censet liabendum, Non reddit meritis praeniia dijj^na suis,
et sauf les théologiens exclusifs (41), qui Taccusaient doA pires erreurs de l'hétérodoxie, tous ratifiaient ces éloges. Ajoutons ({u'une pléiade de grands docteurs du xm*" siècle — Albert le (irand, Thomas d'Aquin, Henri de Gand, Godefroid de Fontaines, Duns Scot — ont d'Aristote une connaissance que beaucoup de modernes leur pourraient envier.
*) V. le rapport du Conprrès international de philosophie (Paris, 1000), publié par la Revue de métaphysique et de viorah\ 1900, p. GOl. ^) Gonzalez, op. cit., t. Il, p. 127.
i06 LA PHILOSOPHIE SCOLASTIQVE
Cependant il y a loin de raristotolisme de la scolastiquo au plagiat qu'on lui reproche. Déjà en 1840, H.Ritter traite ce jugement historique de - préjugé enraciné « qu'"il croit avoir entièrement extirpé r, M. WiHmann, qui rapporte ce témoignage, y souscrit en Taccentuant ^).
Aussi l)ien, est-il possible qu'une époque entière ait abdiqué devant un penseur, quel qu'il soit, les droits do la réflexion et du contrôle i Un liomme est incapable de suivre si exactement les pas d'un autre homme que nul écart ne trahisse sa propre eiijpreinte.
Est-ce peut-être parce que les scolastiques eux-mêmes ont mis tant d'opiniâtreté à se réclamer d'Aristote, qu'on les a accusés de suivre le Stagirite « comme une chèvre suit une chèvre dans les sentiers de la montagne « ? Ne les croyons pas toujours sur parole, quand les docteurs du moyen âge se vantent de ^ commenter r. Aristote. Car ces commentateurs ne peuvent s'empêcher et ne se font pas scrupule d'interpréter Aristote à leur guise (21). L'Aristote de saint Thomas, comme TAristote d'Andronicus de Rhodes, d'Alexandre d'Aphrodisias, de Themistius, de Simplicius, d'Averroès, est un Aristote habillé h la mode de son commentateur.
Il est certain que les doctrines du Stagirite sul)issent un contrôle. Pour pouvoir affirmer qu'Aristote est infoillible,
') H. Ritter, Geschichte der P/iihsnJ>hje, Bd. VII, p. IX. — Willmann, o/). cif.y t. II, p, 3IU).
SCOLASTJQUE ET PHILOSOPIIJL: AXCILXXE 107
(lit Albert le Gnind, il faiulniil le prendre pour une divinité. Puisqu'il n'est qu'homme, il est, au même titre que nous, sujet à Terreur *). Voilà pourquoi lu scolastique rejette librement certaines doctrines aristotéliciennes, telles que la divinité des astres, le quiétismc absolu de Tacle pur, réternité nécessaire du monde. Elle lève les doutes quVVristote laisse planer sur la personnalité et la vie de Dieu. Elle corrige et complète des théories comme celle de la matière et de la foime. La tliéodi(^ée, l'idéologie, la doctrine des causes efficientes, de Timmortalité personnelle et de la béatitude sont, à de multiples points de vue, de vraies conquêtes du génie médiéval sur Faristotélisme. Tne analyse détaillée qui ne ressortit pas à ce travail, établirait pour chaque qtieslion traitée par les scolastiques, les divergences qui las séparent d'Aristote ^). Au surplus, quelles que soient les théories ai'istotéliciennes empruntées par la philosophie scolastique, — qu'elle les reprenne de toutes pièces, les modifie ou les complète, — ejle les soumet à une réaction propre qtii crée à son profil un mode notiveau de philosopher.
40. Et puis, d'autres philosophies ([ue le péripatétisme ont déteint sur la scolastique. Le pythagoréisme, le méca-
') « Qui crédit Aristotelem fuisse Deum, ille débet credere quod numquam erravit. Si autem crédit ipsum esse hominem, tune procul dubio errare potuit sicut et nos. » Physic.^ lib. VIII, tract. I, cap. XIV.
^) Voir quelques éléments de ce travail chez Talamo, VAristoiélisme de la scolastique (Paris, 187G).
nismc de Démocrilo, le i)latonismo, répicuréisme, le stoïcisme, le néo-plalonisme, les idées nouvelles de la patristique et surtout Taugustinisme occupent dans les controverses du moyen âge occidental une place longtemps méconnue. Platon et saint Augustin ont suscité des admirations qui peuvent rivaliser avec les plus grands enthousiasmes dont Aristote fut l'objet. Si bien qu'au xiii'' siècle, en opposition avec le péripatétisme de Técole thomiste, un groupe important de scolastiques s'inspiraient principalement de sympathies augustiniennes (31).
Si r « ipsedixitisme « fanatique sévit à l'Age de la décadence, les philosophes du grand siècle en sont indemnes. Lochs ah (luclorilatc quae fandatur saper raiione hiimann est infirmissimus '). Ce qui guide les scolastiques dans leurs emprunts au passé, ce n'est pas le culte aveugle de quelque grande figure de l'histoire, mais la recherche de bi vérité pour elle-même (21). Suivant une parole qu'on place dans la bouche de l'un d'eux, ils montent sur les épaules des gé;ints de l'antiquité pour découvrir une ^>/^5 vaste portion de l'horizon intellectuel ^).
A toutes les philosophies antérieures la scolastique demande des lumières, mais il n'en est aucune qu'elle suive servilement ; elle est, dans sa forme la plus parfaite, le
') Thomas d'Aquin, Suntnia theuloir.^ 1», q. I, art. 8, ad 2.
^) « Nos esse quasi nannos gigantium humeris insidentes, ut possimus plura lis et renwiiora \''u\cve. » Cité par Willmann, Didaktik (Brunswick, 1903), t. I, p. 272.
SCOL ASTIQUE ET SCIENCES MÉDIÉVALES i09
résultat d'un éclectisme spécifique. Ses matériaux d' emprunt sont posés dans des cadres nouveaux et incorpores dans une construction indépendante et originale.
§ 9. — Philosophie scolasiiqne et sciences mJdiéoules,
47. La philosophie scolastique n'a pas seulement été harmonisée avec le dogme catholique, mais encore avec les sciences rationnelles et naturelles ^), conformemont à la systématisation absolue qui domine le travail intellectuel du moyen âge.
Pour comprendre les rapports de la philosophie et des sciences, il faut se rendre compte de la classification du savoir humain. En cette question, comme en beaucoup d'autres, on peut dire que malgré de nombreuses divergences, l'esprit général de la scolastique demeure uniforme. Le xiii® siècle énonce consciemment et en termes précis un système que le haut moyen âge ne connaît qu'à l'état de vague ébauche et par fragments. De In, deux périodes principales dans l'histoire de la clnssificalion des sciences^).
Depuis Alcuin, le trivium et le quadrivium fournissaient les matériaux de toute propédcutiquc scientifique (10). On sait que les arts du quadrivium ne [)urent jamnis rivaliser de vogue avec la trilogie de la grammaire, de la rhéto-
') V. p. ex. la définition citée p. 64.
") V. un ouvrage intéressant de J. Mariétan, Problème de la classification des sciences d'Aristote à saint Thomas (Paris, 1901).
rûjue et (1(3 la dialocliquc ; et que coUe deri)ière science ne tirda pas à cloutïer les autres branches de son groupe ^). Mais la dialectique n'est que le vestil)ule de la philosophie ou tout au plus une de ses parties, et non la principale. Coniuient renseml)le de la pliilosophie rentre-t-il dans les cadres pédagogiques des arts lil)éraux ( Les problèmes de métaphysique, de théodicce, de psychologie, de morale pres(iue totalement ignorés du viii'* siècle, et qui, graduellement posés, représentent un tout considérable, forment-ils lui dùceloppcrncnl, itnc (uuicrc de la dialcc- (ique, si bien qu'il faille faire entrer toute la philosophie dans letrivium; — ou bien les arts libéraux no sont-ils pas plutôt un préliminaire de la philosophie qui dès lors, à partir du xi*' siècle (pour fixer une éi)oque approximative) viendrait s'intercaler entre le quadrivium et le trivium au-dessous, la théologie au-dessus i
La première explication, souvent admise et généralisée*^), parait assez bien convenir aux débuts de la i)6lagogie occidentale et aux notions confuses admises par les premières générations scolaircN, contemporaines d'Alcuin^). Mais la seconde interprétation répond mieux au génie de la scolastique. Elle caractérise une tendance qui se dessine
V. Willmann, Didaktik (Brunswick, 1903), t. I, pp. 2G6 et suiv.
-) V. p. ex. Ferrère, La division des sept aris Ubcraux (Annales de Philosophie chrétienne, 1900, p. 282).
*) C'est aussi, croyons-nous, Tavii de M. Mariétan. V. o/). c/'.. pp. 8G et 10>,