CONDITIONS D'UNE DÉFINITION DOCTRINALE
ments fondamentaux, et que toute définition doctrinale est une définition terminale et non initiale. Voilà pourquoi, dans les paragraphes qui suivront, le lecteur trouvera un essai succinct d'exposé de la doctrine scolastique.
De plus, comme un corps de doctrines philosophiques présente une grande complexité, alors même qu'on s'en tient à l'ossature, cette définition sera elle-même forcément complexe. S'il est vrai que la logique fait de la brièveté des définitions un critère de leur qualité, il est certain aussi que cette condition de brièveté doit s'entendre dans un sens relatif.
57. Pour s'assurer de la complexité d'un corps doctrinal philosophique, il suffit de considérer que les caractères communément employés pour désigner un système de philosophie, ne désignent en réalité c\VLune doctrine particulière ou un groupe de doctrines particulières dans ce système doctrinal.
(îuand Victor Cousin classe les systèmes philosophiques en sensualisme, idéalisme, scepticisme, mysticisme, les deux premiers groupes ne concernent qu'un seul ordre de questions philosophiques, à savoir l'origine et la certitude de nos connaissances ^).
De même les six oppositions fondamentales qui servent
*) Le mysticisme est une forme trop vague dans la pensée de Cousin pour qu'on puisse le discuter comme système de doctrines philosophiques. Quant au scepticisme, il est difficile de faire un système doctrinal de la négation même du savoir.
de base à V Esquisse d'une classification sysiémalique des systèmes philosophiques do M. Renouvier ^) sont loin d'épuiser les caractéristiques des systèmes.
Ces oppositions : matérialisme et spiritualisme ; évolutionnisme et créationisme ; liberté et déterminisme ; bonheur et devoir ; évidence et croyance ; fini et infini ne visent chacune (\\\une seule doctrine, en réponse k une seule question. Cela est si vrai que ces oppositions sont compénétrables, et que tout système réunit disjonctivoment ces divers couples antinomiques. La philosophie scoUistique, par exemple, est tout à la fois spiritualiste, créationiste, libertaire etc. ; le stoïcisme est matérialiste, évolutionniste, déterministe etc. Sans compter qu'il est possible de multiplier les types d'oppositions principielles des divers systèmes.
11 est bien vrai que certains caractères déterminateurs semblent mieux faits que d'autres pour qualifier un système de philosophie, comme lorsqu'on parle de panthéisme, de positivisme. Toutefois ce n'est pas parce qu'ils individualisent la synthèse comme telle et dans hi totalité de ses principes, mais bien parce qu'ils désignent certaines doctrines saillantes de cette synthèse. Strictement, le panthéisme n'est pas un système, parce qu'il ne se prononce que sur une doctrine d'un système, celle de la compénétration des êtres ; mais il y a des systèmes qui sont
') 2 vol. 1885.
CONDITIONS D'UNE DEFINITION DOCTRINALE i33
panlhéistos : panthéistes et nialérinlistes comme chez David de Dinont, ou panthéistes et idéalistes comme chez Hegel. De même, le positivisme tranche un seul problème: celui de la source de nos connaissances; mais tout le monde sait que le positivisme de Comte et celui de Herbert Spencer se compliquent d*une foule de doctrines importantes, relatives à des objets autres que la positivité du savoir.
Voilà comment, pour caractériser un système de philosophie dans son intégralité, il faut passer en revue ses théories fondamentales, les qualifier et les distinguer ainsi des théories que professent d'autres systèmes par rapport au même sujet. On peut reprendre l'idée des antinomies fondamentales dont parle M.Renouvier, à condition de les étendre aux questions négligées par l'auteur, et surtout de déchirer disjonctivement compatibles les membres de divers couples.
58. Tant qu'on ne considère divers systèmes que sous un biais, il est jiossible de les grouper en catégories. Lange a écrit l'histoire du matérialisme, Willmann celle de l'idé^ilismo. Que si au contraire on envisage un système dans son intégralité doctrinale, il forme un (ont singulier et irréductible , On peut lui donner une dénomination unique, l'appeler platonisme, thomisme, kantisme ; mais on ne peut le définir qu'en spécifiant par de multiples caractères ses diverses doctrines. L'idéal serait de les atteindre toutes ; on connaîtrait alors pourquoi le système thomiste diffère du système scotiste ou du système bonaventurien. Mais comme il a été dit, et comme on
iSi LA PHILOSOPHIE SCOLASTIQUE
le verra par la suite, il y a entre les grands docteurs du xiii^ siècle un accord si significatif sur l'ensemble des questions fondamentales qu'on peut considérer les synthèses propres à chacun d'eux comme des espèces d'un même genre: la scolastique.
59. Essayons d'appliquer à cet ensemble de données communes ou à la synthèse scolastique le procédé de définition qui vient d'être décrit, et à cet effet suivons la scolastique dans les grands départements qu'elle-même distingue en philosophie.
Cet exposé n'a pas la prétention d'être complet ou de résumer <în quelques pages ce que tant d'excellents auteurs exposent en de multiples volumes. Il est principalement d'ordre historique et vise à fixer fidèlement les principes organiques. Ceux qui les ignorent, comme Taine, ne voient dans la scolastique qu'un assemblage de drôleries. Ceux qui ne les pénètrent pas assez, se méprennent trop souvent sur le sens des théories dont ils s'occupent : c'est le cas d'un grand nombre d'historiens modernes de la scolastique, dès qu'ils abordent quelque étude de détail.
§ 12. — La métaphysique.
60. Bien qu'elle soit le produit de l'ultime abstraction, la métaphysique n'en a pas moins pour objet fondamental la substance des choses sensibles et de la sorte, loin de reposer sur des bases fantomatiques, elle est ancrée au roc
vif de la réalité. Mais si elle s'occupe du monde sensible (objet matériel), qui demeure toujours le champ propre de toute investigation humaine (87), c'est pour négliger les propriétés basées sur le mouvement, et n'envisager que la substantialité même, l'être des clioses et ses principes de constitution (objet formel). «Philosophi erit considerare de omni substantia inquantum huiusmodi »^). A titre secondaire, la métaphysique s'occupera de l'être non substantiel, de l'être adventice ou accidentel. Et ainsi se trouve justifiée la définition d'après laquelle la métaphysique est la science de l'être immatériel par abstraction, ou de l'être pris comme tel, ou de l'être considéré dans le dépouillement de tout ce qu'il tient de sa pure sensibilité.
01. On peut étudier Y être sous quelques aspects très généraux qui nous révèlent mieux ce qu'il faut entendre par ce concept à la fois si simple et si compréhensif, et qu'on appelle les attributs transcendantaux de l'être : tels les aspects de l'unité, de la bonté, de la vérité (unum, verum, bonum).
Mais pour comprendre les ressorts de la métaphysique aristotélicienne et scolastique, il ne suffit pas de ces considérations d'ordre statique et de repos ; il importe de suivre l'être dans son devenir. Les choses que nous connaissons n'ont qu'une dose limitée de réalité, et celle-ci n'est pas actualisée tout d'un coup : le cours des événe-
*) Thomas d'Aquin, In IV î. Metaph.^ lect. 5.
i86 LA PHILOSOPHIE SCOLASTIQUE
meiils démontre qiiô les elros sont sujets à des acquisitions et i\ des déperditions de réalité, qu'ils changent d'état, qu'ils peuvent apparaître et disparaître. Prenez un éfat quelconque de l'être : cet état évoque l'idée d'un état antérieur où l'être n'était p<as ce qu'il est actuellement. Avant d'être, il a pu être. Une combinaison chimique donnée présuppose des combinaisons antérieures et se résout en i)rocessus ultérieurs de la matière ; avant d'avoir la perfection de l'adulte, la science et la vertu, l'homme a gravi tous les degrés de l'enfance et de ia jeunesse. Or, pour pouvoir passer de A en A', l'être devait posséder déjà en A un principe réel de changement ; il était réellement susceptible de recevoir une détermination nouvelle : il était en puissanee d'être ce que maintenant il est en acte. Vacte est donc le degré d'être (£VT=xi/£.a), la perfection actuelle ; la jmissancc est la potentialité à recevoir la perfection, nonêtre si l'on veut, mais non pas né<ant, puisque ce non-étre ])orte en lui le principe ontologique d'une future actualisation. Cette actualisation, ou ce passage d'un état potentiel à un état actuel, porte un nom technique, le mouvement , que la scohistique définit avec Aristote: « l'acte du possible en tant que possible r. « Convenientissime Philosophus définit motum dicens quod motus est actus existentis in potentia secundum quod hujusmodi ?» ^).
Le couple d'idées « acte et puissance ^ devint ainsi
') Thomas d'Aquin, Tn III Phys., lect. 2.
LA MÉTAPHYSIQUE i87
synonyme d' - être délenniné et être détornûnal)lo -r, Dnns cotte signification générale, il s'alîranchit de l'idée originaire de devenu' ou de processus organique, pour innerver toutes les compositions de Tétre contingent ou limité dans sa réalité. D'une appliaibilité indéfinie dans Tordre réel, cette distinction primordiale est une des théories génératrices de la métaphysique. Substance et accident, matière et forme, essence et existence, essence spécifique et individuelle, sont des types de puissances et d'actes.
Bien plus, cette distinction n'est pas spéciale à la métaphysique; elle se reproduit dans d'autres domaines, comme la logique, la physique, la psychologie, la morale ; et partout elle vise le mémo rapport primordial du déterminable et du déterminé : le genre est à respèce, la matière corporelle est à lame, rintellect passif est à l'inlellect actif, l'action libre est à la fin sul>jec(ive comme hi puissance est à Tacte.
&Z. On trouve une première application du couple puissance et acte dans la grande classification des êtres eïi .sfibstances et accidents. La sul)slance est l'ètrcî auto-suffisant, qui pour exister n'a besoin d'aucun sujet d'inhérence, et sert lui-même de sujet à d'autres réalités. Homme, cheval sont des substances; la vertu de l'être vertueux, la grandeur de l'être grand sont des accidents. — Ces réalités adventices (aC'Cidere) sont des déterminations ontologiques (acte) de la substance (puissance). On reconnaît ici la célèbre classification aristotélicienne des catégories de l'être. Et de fait, les
i38 LA PHILOSOPHIE SCOLÀSTIQVË
scolastiques onl, repris, avec des développements considérables, rëtudc des neuf prédicanients accidentels, principalement de la qualité, de la quantité, de la relation, du temps et de l'espace.
L'étude de la qualité (accidens modificativum substantiam in seipsa) soulève d'importantes controverses négligées par Aristote, notamment celle de la distinction de la substance et de ses pouvoirs ou facultés d'opération. L'action peut-elle être substantielle chez l'être contingent ; ou celui-ci agit-il par l'intermédiaire de facultés? Problème passionnant au xiii*" siècle, et dont la solution commande d'importantes matières de psychologie. — Sur ce point les avis sont partagés. Le thomisme, par exemple, tient à la distinction réelle de la substance et de ses pouvoirs d'opération, de sorte que l'opération comme telle est une détermination [ad les) qui n'atfectc la substance que par un intermédiaire : « operatio est actus secundus r . Au contraire, saint Bonaventure transige entre le thomisme et l'ancienne doctrine augustinienne de l'identité de l'ame et de ses facultés ; tandis que Duns Scot applique à cette matière une doctrine qui lui est propre, la disfinclio fo7^ialis a parie rei (65).
03. La distinction réelle de matière et de forme, principes constitutifs des substances corporelles, est solidarisée à un autre point de vue avec la distinction de la puissance et de l'acte.
Comme chez Aristote, la docti'ine de la matière et de la
La METAPHYSIQUE 1^0
forme appartient originairement à la physique (74). Dans la nature, il y a matière et forme, partout où il y a changement. Le bois de chêne est le sujet récepteur (matière) des figures (forme) que lui imprime le ciseau du sculpteur. Mais ce sont là une matière et une forme secondes, c'est-cà-dire dérivées. Car le chêne lui-même apparut un jour et grandit, grâce à Tintussusception dans le gland d'une foule d'éléments chimiques — êtres substantiels eux-mêmes — qui se sont transformés en cellules «? de chêne ». Et ainsi on jieut remonter à l'indéfini le cours du devenir. Or, pour expliquer la transformation des substances, leur combinaison et leur décomposition chimiques, Aristote admet dans les diverses réalités substantielles, qui naissent et disparaissent, un substratum permanent, la matière première (f, TiotoTo uX/i) et un j^rincipe spécifique, la forme sul)s(antiolle (sT^o;). L'union. intrinsèque de la matière et de la forme donne naissance à la substance corporelle.
La matière étant le principe de l'indétermination, la forme celui de la détermination, il y a, dans les substances corporelles, une relation non douteuse entre ces deux couples d'idées, la matière et la forme d'une part, la puissance et l'acte d'autre part.
En dehors de l'ordre corporel, la composition de matière et de forme est-elle applicable ? Régit-elle les substances supra corporelles, si bien qu'elle doive être considérée comme l'estampille de toute contingence i
Uo LA PHILOSOPHIE SCOLASTIQÛÊ
Nous voici à un point où bifurquent le thomisme et la philosophie des écoles franciscaines. Celles-ci établissent une convertibilité al)solue entre l'acte et la puissance, la forme et la matière, et dès lors font de cette seconde composition l'apanage exclusif, mais nécessaire de la créature, quelle qu'elle soit. Tel n'est pas l'avis d'Albert le Grand et de saint Thomas: dans les substancas co7^porcllcs seules y\ù. matière i)remière entre comme élément constitutif ; elle est le fondement de la diffusion spatiale, de la multitude et en général de l'imperfection des corps. Saint Thomas suit de plus près Aristote, comme ses contradicteurs s'attachent davantage à Avicebron.
On s'accordait généralement — bien que cette opinion rencontrât des dissidents (Henri de Gand, par exemple), — à établir une dépendance existentielle de la matière vis-à-vis de Li forme. Saint Thomas enseigne exprassément que Dieu, impuissant à réaliser des contradictions, ne pourrait appeler à l'existence la matière première ou l'indéterminé, sans une forme substantielle principe de détermination : le Isolent iel, comme tel, ne pouvant être en acte.
Mais l'existence de la forme est-elle inversement liée à la matière, ou bien une forme peut-elle constituer à elle seule un être supramatériel * ) ? La question prend dans la scolastique une importance que ne lui attribue point Aristote,
') Ou mcme, suivant certains scolastiques des périodes suivantes, des êtres corporels simples, à savoir les corps célestes.
à cause do ses «attaches avec l'angelologie. Intelligences supérieures, exemptes des imperfections de la vie corporelle, les anges forment, dans la hiérarchie des essences, réchelon intermédiaire entre Thomme et Dieu. On peut dire que la scolastique a bâti, sur les principes les plus purs de l'activité intellective et appétitive, une psychologie ou mieux une ^ cidologie « angélique qui n'a rien de commun avec les vagues indications d'Aristote sur les intelligences motrices des sphères du monde. Comment les philosophes du xiu^ siècle conçoivent-ils la composition et la nature des anges ?
Les théories ditfôrenE. Unanimes à reconnaître dans rétro angélique le mélange d'acte et de puissance, qui est l'estampille de la contingence, les scolastiques ne sont pas d'accord pour reporter dans les aiiges la composition réelle de matière et de forme. A l'encontre des docteurs franciscains dont nous connaissons la façon de voir, les thomistes admettent l'existence de formes séparées : tels les êtres angéliques. Et voici leur raisonnement : Puisque c'est la forme qui actualise la matière et confère au composé sa perfection, et non inversement, on ne découvre aucune contradiction dans le concept de formae suhsislcntes, excluant toute union avec la matière. Ces intelligences séparées, intrinsèquement possibles, \\q\\ sont pas moins contingentes et finies, car leur essence est limitée par leur existence, « quia forma creata sic subsistons habet esse et non est suum esse, necesse est quod ipsum esse sit
lia LA PHILOSOPHIE SCOLASTIQUE
recoptum et contractum ad tcrminatam naturam. Unde non potest esse infinitum simplicitcr ^^).
61. Ces considérations nous amènent à préciser les fonctions de la forme d'après la scolastique. La forme, d'abord, exerce dans Tordre réel (corporel ou supracorporel), la causalité de constitution que nous venons de définir (cause formelle, iclpcr qiiod aliqaid pt)\ elle fait que la chose est ce qu elle est (to xt v elvai, quod quid est) ; elle lui donne son emi)reinte originelle, fixe son rang spécifi(jue et son degré de perfection. I)e plus, elle est spécialement le principe des opérations de Tétre [natura) et la source d'où jaillissent ses énergies et ses facultés. La forme est le siège de la //Ma///c% c'est-à-dire de cette tendance objective et innée qui porte tout être à réaliser une fin par la mise en œuvre de ses activités.
D'après cela, on comprend aisément que la forme est dans Télre le principe de Vtcnité. Et notamment dans l'être corporel, c'est elle qui fait converger vers une subsistance unique les éléments dilfus de la matière étendue.
(^lelle est la portée de cotte fonction unitive de la forme? En d'autres termes, un être corporel est-il susceptilde de recevoir la détermination intrinsèque de plus d'une forme substantielle ?
La réponse de saint Thomas est négative et rigoureusement péripatéticienne ; son argument fondamental est
') Thomas d'Afjuin, Sununa theoL^ h\ q. 7, a. 2,
contenu dans ce texte de la Siimma thcologica : « Nihil est simpliciter unum, nisi per formam unam per qiiam habct res esse « ^). Mais cette réponse est novatrice, car elle est contraire aux enseignements d'Alexandre de Halès, de siiint Bonaventure, d'Albert le Grand lui-même, et elle souleva de formidables protestations dans les écoles franciscaines (31). La plupart des docteurs du xiii® et un grand nombre du xiv® siècle admettent qu'à divers degrés de perfection réunis dans un même être correspondent des formes différentes, sans que cette multiplicité nuise à l'unité définitive de Têtre.
Quant à la matière, puisqu'elle est le sujet récepteur de toutes les déterminations, il faut que d'elle-même elle n'en possède aucune. C'est la forme qui la pétrit comme du dedans, et cette forme même est une des réalisations de rinépuisable potentialité du récepteur *).
65. Un lien organique vient encore rattacher à la distinction de l'acte et de la puissance les deux problèmes fondamentaux que soulève la multiplicité des êtres individuels dans une même espèce, cà savoir la question des rapports de rindividuel et de l'universel, et celle du principe de l'individuation.
La controverse des universaux est apaisée au wif siècle.
') la, q. 76, a. 3, c.
*) De l'ordre réel, le couple matière et forme a été universellement transporté dans Tordre idéal ^ où « formalis » devient synonyme d' « actualis », « materialis * synonyme de « potentialis »,
141 LA PHILOSOPHIE SGOLÀSTIQUE
et la S('olasti(iue se roposo uiianiiiieiiient dans une solution déjà acquise à Tissue du \if siècle. - I/individuel est la vraie substance ; Tunivcrsel lire sa forme pleinement indépendante du travail sulyectif de notre esprit. « Les plus sul)tiles dialecticiens, Duns Scot lui-mémo, malgré des dissidences audacieuses, ne contredisent pas à ces apophtliegmes scolastiques. Mais personne n'est plus précis ni plus logique en ces matières délicates que le Docteur angéli([ue. Pour rendre lionnuage à ces qualités d'exposition, et non pour lui domier les honneurs d'une découverte, la postérité aj)pela ce réalisme modéré du nom de réalisme thomiste. Au demeurant, c'est de toutes les solutions du probh'Mne des universaux, celle qui s'harmonise le mieux avec la philosojdiie scolasti(jue.
Faisant sieime une formule qui circulait dans le répertoire des écoles, saint Thomas résume ainsi les relations de l'individuel et dé l'universel : On peut étudier la réalité des essences dans un triple état : aale )'cm, in re, posl rem, ou, pour i)arler avec Avicenne, anfc )nuUilu(Juicm^ in inulliplicildlc, posl ninlIlpJicildlcni ^). Les universaux antc rrm sont définis dans la théorie de l'exemphirisme, avec une largeur de vues tout augustinienne, qui tranche sur le système erroné d'Aviceime. Les universaux in re traduisent la face physicjue du pro])léme ou la théorie de la sc((lc subsistance des individus et du principe de leur
') Loiriqiie, cdit. de Venise, 150S, fol. 12. V. A.
inclividuatioii ^) ; les uiiivorsaux poU rem visent Télaboration sulyectivc que fait subir aux raisons ol)jectives le travail do Tcsprit, quand il les considère indépendamment de leurs conditions individuelles. Formellement (formaliicr) , l'universel n'existe que dans l'esprit, mais il a son fondement (fiuidumcnlaliler) dans les choses.
A part les terministes du xiv° siècle, qui nient la valeur vielle de nos représentations uîiiversGlIes et chez qui apparaissent les premiers symptômes de la décadence, les scohistiques distinguent dans toute substance créée, entre les détenninations essentielles qui se retrouvent, semblables, chez tous les représentants d'une espèce, et les déterminations individualisantes, dilférenciant les êtres entre eux. Les premières sont aux secondes ce que le déterminable est au déterminant, la puissance à l'acte.
Quelle est la distinction qui les sépare ? Aux yeux de saint Thomas, les concepts de l'essence spécifique et de l'essence individuelle répondent à des réalités constitutives, différentes, de la chose (disUndio rccdis). D'autres ne voient dans cette diversité que des distinctions de pure raison ; Duns Scot introduit en cette matière une distùiclio
') Saint Thomas expose en ces termes Terreur fondamentale du réalisme exagéré, définitivement ruiné dans sa forme outrancière. « Credidit (Plato) quod forma cogniti ex necessitate sit in cognoçcente eo modo quo est in cognito, et ideo existimavit quod oporteret res intellectas hoc modo in se ipsis subsistere, scilicet immaterialiter et immobiliter. » Su m ma tJieol.^ \^^ q. 84, art. 1.
formnlis a parte vci, — comme si, antériourement à l'acte de penser, Tolyet de nos représentations universelles possédait dans les choses mêmes (a parle r<?î) une cert^iine unité.
G(î. Mais un autre problème se pose et nul n*est plus discuté au xiii® siècle : quel est le principe d'individuation l En d'autres termes, s*il faut concilier la fixité et la similitude des essences avec la divereité infinie et la complexité merveilleuse de leurs individuations, d*oii vient qu'il y a de nombreux individus dans une même espèce ? Voilà une controverse scolastique par excellence, puisqu'elle présuppose, au moins dans certaines limites, la solution péripatéticienne du problème des universaux. Les philosophes médiévaux admettent tous que dans une même espèce, le fondement de l'individuation doit être essentiel et intrinsèque ; mais la discussion surgit quand il s'agit de savoir si c'est la matière ou la forme, ou l'union des deux principes qui exige l'individuation des êtres.
Nous retrouvons chez Thomas d'Aquin le système aristotélicien, mais amplifié et perfectionné à tel point que la partie d'emprunt s'efface devant les idées innovées. Aristote a montré pourquoi la forme, principe indivisible, ne se multiplie pas par elle-même ; il a laissé dans l'ombre les fonctions de la matière dans l'individualisation. Le principe de l'individualisation, suivant saint Thomas, n'est pas la matière dans un état d'indétermination absolue, ainsi que l'ont répété trop souvent d'inhabiles interprètes
du thomisme, pour le mettre en contradiction. C'est la materia signata, c'est-à-dire la matière première, affectée d'une aptitude intrinsèque h se répandre dans telle étendue déterminée ^).
On comprend dès lors que pour saint Thomas, il n'est question d'individuation que dans le monde corporel. Plus logique que le Stagirite *), il tient que dans la hiérarchie des formes séparées, chaque individualité constitue toute son espèce. Quant aux corps célestes, composés de matière et de forme et cependant uniques en leur espèce, il faut se reporter aux idées générales de la physique scolastique, pour comprendre la pensée de saint Thomas (78).
D'autres de ses contemporains souscrivent à des conclusions différentes. Saint Bonaventure cherche le principe d'individuation dans une action combinée des deux principes constituants ; Henri de Gand, dans une propriété négative de la substance, assurant sa distinction d'avec toute autre substance ; Duns Scot, dans une disposition positive de la forme ultime à revêtir telle individualité, ad esse hanc rem.
Quant à la multiplication des individus dans des espèces supramatérielles, elle n'offre aucune difficulté pour qui reporte en elles la composition physique de la matière et de la forme.
*) Thomas d'Aquin, Op. IX de principio tndividuatiom's, -) Cf. Zeller, Die Philosophie der Griechen, II, 2, p. 339, n. 3,
07. Une quatrième composition des êtres, laissée dans Tombre par Arislote, fait l'objet de délicates discussions entre scolastiques : la composition d'essence et d'existence. Il ne s'agit point de rapporter le concept d'essence à celui d'existence, ni une essence possible à une essence existante : qu'il y ait une différence réelle entre les termes de ces comparaisons, personne ne songe à le contester.
Mais on peut poursuivre l'analyse, et se demander si, dans un cire nciuel, autre chose est sa réalité fondamentale et constitutive [essenlia, quod esl)^ autre chose l'acte môme par lequel cette réalité existe [esse, qiio est). Les avis des docteurs sont partagés. Thomas d'Aquin souscrit à la thèse do la distinction réelle, et voici la substance de sa doctrine : en Dieu seul, acte pur, l'essence est d'exister. Dans la créature, au contraire, spirituelle ou matérielle, cette perfection qui s'appelle exister est resserrée et circonscrite endéans les limites mômes de l'essence qu'elle détermine. « Unde esse earum non est absolutum sed rcceptum, et idco limitatum et finilum ad aipacitatem naturae recipientis î^^). L'essence est à l'existence comme la puissance est à l'acte '). Or, l'être n'est ac/^ec' que dans la mesure où il est capable d'actuation ; car le degré d'être se mesure à la puissance correspondante. Donc, une
') De esse et essentia^ cap. 6. — Cf. l'opuscule inachevé de suhstantiis separatis.
*) V. Cajetan, au commentaire de ce passade.
LA MÉTAPHYSIQUE i49
essence contingente ne peut recevoir Tactualisation existentielle que dans les limites mêmes de sa contingence.
Si Ton considère rarchitccture générale du thomisme, la théorie de la distinction réelle de l'essence et do Toxistence a des attaches étroites avec d'autres thèses principielles. Elle met en relief la contingence de la créature ; surtout elle sauvegarde T unité d'existence dans les êtres composés de matière et de forme, c'est-à-dire d'éléments consubstantiels incomplets et irréductibles, et dans les êtres qui exercent leurs activités par des fticultés réellement distinctes entre elles.
Cependant^ dans d'autres fractions de la scolastique, on combat énergiquement les idées du philosophe d'Aquin. Toute l'école franciscaine, notamment, rejette la composition réelle de l'essence et de l'existence.
()8. La théorie des causes, elle aussi, s'apparente étroitement à celle de l'acte et de la ])uissance. Est cause, tout ce qui d'une manière positive et réelle exerce une influence sur l'apparition d'un autre être. Si l'on s'en tient au cycle des évolutions du monde contingent, l'être considéré, soit dans sa constitution substantielle, soit dans un de ses états accidentels, existe dans ses causes ou oi puissance, avant d'apparaître réalisé ou en acte.
Sa réalisation est «son passage de la puissance à l'acte»». Or un sujet, considéré à l'état potentiel vis-à-vis de quelque détermination, ne peut se donner cette détermination ; il doit la recevoir sous l'action d'un autre être, déjà en
iHO LA PtilLOSOPHIE SCOLASTIQUË
acte. ^ Quidquid movetur ab alio movetur. ^ Ce principe extrinsèque du devenir est la cause efficiente.
Sous son influence le sujet (matière), en puissance d'une perfection (forme) ou capable de s'en revêtir, s'en revêt de foit, Par leur compénétration intime, en se donnant l'un à l'autre, sujet récepteur et détermination reçue exercent sur l'être nouveau, ou sur son nouvel état, une causalité de constitution. Ils sont causes coiistitutives, soit de la substantialité même {cause matérielle première, cause formelle substantielle), soit de quelque attribution consécutive à la substantialité [cause matérielle seconde, cause formelle accidentelle) .
Enfin la cause efficiente subit l'attrait d'un bien à réaliser (cause finale), et c'est dans cette direction qu'elle développe son pouvoir d'agir. La sollicitation de l'efficience par une finalité éclate dans l'ordre merveilleux et la beauté^) de l'univers. Si Tordre était une rare exception, il pourniit résulter d'une rencontre fortuite de causes motrices. Au contraire, sa permanence et son universalité sont inexplicables, sans une tendance interne des agents à assurer, par la coordination de leurs actions, la réalisation des desseins de la nature. C'est la finalité qui justifie en physique la récurrence invariable des phénomènes naturels et la conser-
*) La beauté est la manifestation de l'ordre. Sa perception engendre le plaisir esthétique. Sans négligjer l'étude de la beauté, la scolastique ne lui accorde qu'une attention secondaire. Il en sera question dans la Deuxième Partie de cet ouvrage.
La théodicèe iM
vation des espèces, en critériologie la tendance initiale de rintelligcnce vers le vrai, en morale Tinclination de la volonté vers lo bien. Ainsi le théorème de la finalité est, dans la scolastique, le couronnement de la « philosophie de Têtre » .
§ 13, — La ihéodicéc,
69. Bien que l'inlelligence humaine ne puisse prétendre à la connaissance p7'opve de ce qui est par delà les êtres corporels (87,42), et bien que la métaphysique elle-même ait pour objet fondamental les substances de la nature sensible où par l'abstraction elle va saisir Têtre à part de la matière (00), on aurait tort de penser que la scolastique professe l'agnosticisme absolu vis-â-vis de Tlmmatériel par essence, ou de Dieu. Le travail conceptuel qui dans lo^ corps atteint rimmatériel négatif ou par abstraction, fournit du même coup une série de coimaissances applicables, par analogie, à l'immatériel positif ou par nature^). Ainsi se trouve justifiée la dénomination de Théologie (rationnelle) que Ton rencontre chez Aristote (eeoXoYtxii), chez les arabes et parfois cliez les scolastiques, comme synonyme de métaphysique.