On trouve déjà chez Aristote la grande classification
*) S . T h o m a s , In lih. BoetU de Trinitate^ q. 5, a. 1 . — Cf. Mercier, Ontologie, p. VllI.
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des êtres en deux ealëgories: d'une part, les cires ynélangês dacte et de puissance, ceux qui, avant de posséder une perfection, s*en trouvent privés dans un premier état ; d'autre part, Y acte pur, exempt de toute potentialité, ou Dieu. Les docteurs médiévaux ont su compléter ces données aristotéliciennes, les approfondir et les transporter sur des domaines inconnus d'Aristote. En les rapprochant de quelques théories des Pères de TEglise, et surtout de saint Augustin, ils ont édifié une ihéodicée nouvelle, qui est une des plus belles innovations de la pensée médiévale sur Tantiquité. A la notion péripatéticienne d'un moteur immobile, impassible dans son auto-contemplation, a succédé la théorie de VÊtre a se\ infini dcuis son actualité pure. Sauf quelques esprits trop défiants, appai'tenant à l'époque do décadence, tous les scolastiques admettent que Tétude du monde contingent démontre à la raison humaine Yexistence de Dieu (preuves a posteriori),
71. C'est encore grâce à l'observation des créatures que nous pouvons bégayer sur Vessoice divine. La raison nous démontre, en effet, que toutes les perfections réalisées dans les créatures se trouvent en Dieu analogicjuement et éminemment [analogice et e?ninente7') , L'étude des attributs divins n'est qu'un long corollaire de celle de son aséité. Ainsi Dieu est science parfaite; contrairement à hx doctrine aristotélicienne, il est aussi vouloir parfait, et aucun doute ne plane sur sa personnalité.
La multiplicité des perfections divines s'évanouit dans
Yuniié de rinfîni. Mais tous les scolastiques n'entendent pas de la même manière la diversité des perfections, non plus que leurs rapports de prééminence. Saint Thomas établit entre les attributs divins une distinction vii'tuelle [disiinctio rationis cum fundamento in re), et, fidèle à son intellectualisme, accentue le rôle de la science de Dieu* D'autres, comme Duns Scot, introduisent dans l'essence divine l'étrange disiindio formalis a parle rei, et décernent au vouloir divin un rôle prépondérant.
72. Dans les rapports de Dieu et du monde, de nouvelles différences surgissent entre le péripatétisme et la scolastique : la subordination absolue de l'être mélangé d'acte et de puissance vis-à-vis de l'actualité pure, supprime l'inexplicable dualisme du fini et de l'infini auquel se heurtent Aristote et toute la philosophie païenne. Cette subordination se manifeste dans la triple théorie de Yexcmplarisme^ de la création et de la providence.
V Excmplarisme . — D'abord Dieu connaît les êtres du monde, indépendamment de leur existence dans le temps. Avant de réaliser l'univers, il a dû en concevoir le plan grandiose ; car il a tout fait avec poids et avec mesure. Les idées de Dieu, dit saint Thomas, n'ont pas de réalité autre que son essence même. Comme il épuise l'infinie compréhensibilité de son être, il ne connaît pas Seulement son essence en elle-même [objecittm primarium) ; il voit aussi les rapports qu'ont avec elle les créatures, ses
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imitations lointaines [objedtim sectmdarium) , Si d'autres scolastiques entendent diversement la nature des idées divines, tous admettent qu'elles sont le fondement ontologique suprême des essences contingentes ; non pas que nous connaissions les choses en Dieu (ontologisme), mais parce que, par un retour synthétique, nous voyons que les attributs de toutes choses reproduisent nécessairement leur exemplaire incréé. Raison dernière du réel que contiennent les choses, les idées divines sont aussi la base définitive de \q\xv cognoscibilité et, par voie de conséquence, sur elles repose en dernière analyse la certitude de nos connaissances : harmonisées avec la doctrine de la tendance initiale de rintelligence vers le vrai, cause finale de ses actes (68), ces spéculations synthétiques constituent le point de vue favori de Tépistémologie du xiu'' siècle, et c'est là qu'il faut chercher les deux bases de son dogmatisme critériologique. L'influence des rationes aetet^ae de saint Augustin et des spéculations pythagoriciennes sur les nombres apparaît manifeste dans la théorie de Texemplarisme.
La Création, — D'après ces idées divines, cause exemplaire du monde, Dieu tire du néant, par son acte créateur, toutes les réalités contingentes. La scolastique renchérit sur Aristote, non seulement par son concept de causalité exemplaire, incompatible avec l'immobilité du dieu péripatéticien, mais encore par sa théorie de la cause efficiente {id a quo aliquid fit),
La cause efficiente recevrait plus exactement, chez Aris-
tote, le nom de Ctause mohHce ^), car refficience, dans sa pensée, no porte pas sur la production des premiers sujets du mouvement. Ceux-ci sont présupposés éternels, comme le monde auquel leur combinaison donne naissance, et le mouvement résulte nécessairement de leur mise en présence.
Dans la scolastique, au contraire, ce n'est pas seulement le mouvement des choses qui" tombe sous Tinflux de la cause eflSciente divine, mais la substance mémo des êtres, en ce qu elle a de plus profond. Peu importe d'ailleurs que Ton admette la nécessité d'une création temporelle, ou bien qu'avec saint Thomas, on se refuse à trouver une contradiction dans le concept de création éternelle.
La Pj'ovidence, — Vis-à-vis de la créature, appelée à l'existence sur un geste du Tout-Puissant, le Créateur conserve son pouvoir souverain ; tout en respectant la nature propre à cliaque être, il est conservateur de l'essence créée, coopérateur de ses actions [concursus congruens naturae creaturae), — et surtout Providence. Il est aussi, mais dans un sens plus profond que chez Aristote, cause finale de l'univers. Vers Dieu tendent tous les êtres : cette thèse est intimement liée à la doctrine de la vie future et de la béatitude de l'homme.
*) Dans le langage scientifique moderne, la cause motrice ne désigne que la cause productive du mouvement local. Nous prenons ici le terme cause motrice dans un sens plus large et nous entendons par là, la cause productrice d*un mouvement ou changement quelconque. Cf. n« 61.
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L'«*ipplication à Tétude de Diou de la métaphysique aristotélicienne donne à la théodicéc du xuf siècle une envergure qu elle n'a ni chez les Pères de Tîlglise, ni chez les preiiiiers scolastiques. Elle représente une des plus puissantes affirmations du théisme. Le Dieu des scolastiques n'est pas un Dieu anthropomorphique, « habitant derrièi'e les nuages »» et imprimant le mouvement à la machine du monde : ces imaginations faciles, dont le panthéisme fait l'objet de ses railleries, n'ont rien de commun avec les conceptions du xiii'' siècle.
§ il. — La physique générale.
73. L'étude synthétique du monde corporel est l'objet propre de la physique générale, au sons ancien du mot. Le phénomène dominant, qui permet au physicien de s'élever au-dassus du détail de la nature et de l'embrasser d'un coup d'œil d'ensemble, est le mouvement , ou le changement du corps.
La métaphysique étudie le mouvement comme tel (61); la physique s'occupe des mouvements corporels. Ceux-ci sont de quatre espèces, comme l'établit Aristote : l'apparition et la disparition des composés substantiels (y^Wi; et ^^oçA) ; le changement qualitatif («XXoiwai;) ; la croissance et la décroissance (a";Tiai<; et çOtVi;), et enfin le mouvement local (<popà), le mouvement par excellence, que les trois autres