PHYSIQUE CÉLESTE ET TERRESTRE
la physique spéciale : rastronomie physique et mécanique ; la théorie du corps sublunairo ; Faction du ciel sur la substance terrestre.
78. La perfection de Tastre se traduit avant tout dans sa constitution, et ultérieurement dans son mouvement local.
Le ciel n'est p^is le théâtre de la naissance et de la mort, et toute substance astrale est immuable, c'est-à-dire ingénérable et incorruptible. Philosophiquement, cette théorie astronomique s'énonç^iit ainsi : les corps célestes sont, à la vérité, composés de matière première et de forme sul)stantielle, mais ces deux éléments constitutifs sont indissolublement tmis V itn à t autre ^), Comme la matière première, sujet récepteur des déterminations primordiales, ne peut revêtir une forme substantielle qu'à la condition de se dépouiller de la forme précédente {co7V'upfio unius est gèneratio alte^Hus), l'indissolubilité de cette union explique, avec r impossibilité de toute transformation, la permanence des substances astrales, à savoir des étoiles fixes et des planètes ; — car les comètes, dont l'apparition et la disparition irrégulières eussent gôné la théorie, passaient pour être des feux-follets de l'atmosphère.
De rimmutal)ilité de l'astre les scolastiques ne concluaient pas, comme Aristote, à son éternité, leur système en cette matière étant fonction de leur doctrine sur la créa-
*) Certains scolastiques postérieurs au XllI^ siècle expliquaient rimmutabilité des astres par leur simplicité de nature.
162 LA PHILOSOPHIE SCOLÀSTIQUE
tion (72) ; et surtout ils se refusaient à voir dans l'astre une divinité. Mais ils souscrivaient à cet autre corollaire, Vunicilé du type sidéral : la forme déterminant toute la matière qu'elle est susceptible d'informer, l'astre doit être unique en son espèce.
De môme que l'astronomie physique est adaptée aux principes généraux sur la constitution des corps, de même la mécanique céleste s'inspire de considérations a priori sur la perfection du mouvement circulaire. Le déplacement giratoire est l'unique changement qu'on observe dans les astres. Et en eifjt, le mouvement local étant, pour les physiciens de l'antiquité et du moyen âge, une manifestation nécessaire de Fessence du corps, toute substance spécifique doit posséder un mouvement spécifique : c'est la théorie du mouvcinent et du lieu naturels^ une des contreparties de la mécanique moderne. Cela revient cà dire que, déplacé par une cause efficiente, le corps détermine et dirige son mouvement local, conformément à sa nature, et se déplace vers un lieu qui lui est naturel.
Le corps céleste, de constitution supérieure à celle du corps terrestre, se déi)lace suivant un mouvement plus noble, à savoir le mouvement circulaire. Celui-ci est le plus parfait des mouvements ; car le cercle n'a ni commencement, ni milieu, ni fin ; et pour être complet il n'a besoin de rien qui lui soit ajouté.
Sans entrer dans l'explication détaillée des révolutions célestes, rappelons que toutes les théories de l'astronomie
PHYSIQUE CÉLESTE ET TERRESTRE i63
du xiii^ siècle sont fonction du système géocentrique de Ptoléméo. Les étoiles sont rivées h des sphères concentriques, dont la révolution autour de la terre rend compte du mouvement diurne. Qui donne le branle à cette rotation i Ce ne sont pas, comme chez Aristote, des âmes astrales, lormes intelligentes et divines, « déterminations immuables de Tâme de la nature partout identique à ellemême, mais aussi partout différenciée d'après le plus ou moins de docilité du corps qu'elle informe «^); mais Thomas d'Aquin admet des moteurs intelligents, exirmsèquement unis aux sphères auxquelles ils impriment leur élan mécanique ^). Quant aux mouvements complexes des planètes, diverses hypothèses étaient en présence: celle dos cycles homocentriques, des excentriques et des épicycles.
Parmi les planètes, la lune est la plus rapprochée de la terre. De là la dénomination de corps sublunaires donnée aux substances terrestres.
79. Tandis que le corps sidéral est entraîné dans un mouvement circulaire, la substance corporelle se déplace selon un mouvement rectiligne ; et ce mouvement est l'indice de sa nature inférieure. Le feu qui est absolument lége7% et Tair qui l'est « secundum quid « se dirigent de bas en haut; la terre qui est absolument lourde ou «graves
») Piat, Aristote (Paris, 1903), p. 129.
') « Ad hoc autem quod moveat, non oportet quod uniatur ei ut forma, sed per contactiim virtutis, sicut motor unitiir mobili. » Siimma theoLy I, q. 70, a. 3.
16i LA PHILOSOPHIE SCOLASTIQUE
et Feaii qui Test relativement tendent vers le centre. Ainsi les quatre éléments sublunaires possèdent chacun leur lieu naturel : le feu remplit les régions élevées ; la terre les régions profondes ; entre les deux se placent Teau plus près de la terre, Tair plus près du feu. Avec Téther, ou la cinquième essence (quintessence) dont est formé le corps sidéral, voilà les facteurs de la cosmogonie médiévale.
De la tendance qui porte chaque élément vers sa région propre, les anciens concluent à Tunité du monde ; de la pesanteur des corps graves, à la position centrale de notre terre dans l'univers, à sa forme sphérique et à son immobilité.
Opposés entre eux par leurs mouvements naturels, les éléments terrestres le sont encore par leurs qualités sensibles, à savoir le chaud et le froid (qualités actives), le sec et Thumidc (qualités passives). Tout corps étant à la fois actif et passif, les éléments possèdent disjonctivement les qualités de ces deux couples, suivant la quadruple conjonction du chaud et du sec (feu), du chaud et de l'humide (air), du froid et du sec (terre), du froid et de l'humide (terre). Grâce à cette contrariété, les éléments sont susceptibles do se transformer l'un dans l'autre, mais surtout par leur combinaison chimique, ils donnent naissance au corps « mixte « , que la science du temps distinguait fort bien du simple mélange. La formation et la décomposition des mixtes fournissent l'explication du changement dans le monde organique et inorganique.
PHYSIQUE CÉLESTE ET TERRESTRE i65
80. L'incessant devenir dont la terre est le théâtre requiert l'action de causes efficientes toujours en éveil. Et comme celles-ci sont hiérarchisées et ordonnées, l'efficience actuelle des forces de la nature vient se rattacher en fin de compte aux puissances actives et à la chaleur qui émanent des coi^s célestes, et dont la continuité répond à la continuité des transformations terrestres. ^ Toute multitude, dit Thomas d'Aquin, procède de l'unité. Or ce qui est immobile n'a qu'une seule manière d'être ; au contraire, ce qui est mobile peut exister de diverses manières. C'est pourquoi on remarque dans toute la nature que tout mouvement procède de quelque chose d'immobile. Aussi, plus une chose est immobile, plus elle est cause de celles qui sont mobiles. Or les corps célestes sont les plus immobiles d'entre les autres corps, car ils ne sont sujets qu'au seul mouvement local. Donc les mouvements variés et multiformes des corps inférieurs se rapportent au mouvement des corps célestes comme à leur cause «^). Le ciel, dans cette systématisation, devient le foyer de tout mouvement
') « Cum omnis multitudo ab unitate procédât, quod autem immobile est uno modo se habet, quod vero movetur, multiformiter, considerandum est in tota natura, quod omnis motus ab immobili procedi^ Et ideo quanto aliqua magis sunt immobilia, tanto sunt magis causa eorum quae sunt mobilia. Coqjora autem caelestia sunt inter alia corp oa magis immobilia : non enim moventur nisi motu locali. Et ideo motus horum inferiorum corporum, qui sunt varii et multiformes, reducuntur in motum corporis caelestis sicut in causam. » Summa theoL, la, q. 116, a. 3.
terrestre ; il intervient pour unir les formes à la matière et est cause de toute génération.
Cette théorie explique Timportance outrée que les derniers siècles du moyen âge reconnaissent aux astres et la vogue de plusieurs arts qui étudient leur influence : de la magie qui interroge les pouvoirs occultes du ciel ; de Y astrologie qui scrute l'autorité gubernatrice des astres ; de V alchimie qui cherche à substituer au cours ordinaire des transformations terrestres un mode artificiel dont rhomme fût le maître, et à diriger la mystérieuse puissance que possède le ciel de faire passer la matière première par toutes les formes sublunaires ^).
§ 16. — Ln psychologie,
81. Suivant la chissification du moyen âge, la psychologie no forme qu'un chapitre de la physique spéciale, mais le chapitre le plus important ; car T homme est un 7nicrocosmos et le point central de la nature.
L'avènement complet de la psychologie coïncide avec l'apogée de Tesprit philosophique au xiii^ siècle. Aux dissertations fragmentaires et incohérentes de la période
') La médecine s'inspire, eUe aussi, de la théorie des quatre éléments Ceux-ci se retrouvent dans le corps sous forme d'humeurs, et la prédominance de ces humeurs (bile, pituite, sang, atrabile) produit les quatre tempéraments, comme leur pondération harmonieuse constitue la santé.
antérieure ont succédé des études compréhensives et unifiées, publiées dans de vrais traités de psychologie (22).
Pour nous conformer à un plan généralement suivi au xiii® siècle, ramenons à deux groupes les problèmes de psychologie scolastique, suivant qu'ils se rapportent à la nature de l'homme, ou à ses activités. Dans le premier groupe, trois théories priment toutes les autres : Tâme est la forme substantielle du composé humain ; — elle est spirituelle et immortelle ; — ^elle est créée par Dieu.
82. C'est l'homme, et non pas seulement Tâme humaine, qui est l'objet de la psychologie scolastique. Or l'homme est un composé substantiel, dont l'âme est la forme substantielle, le corps la matière première. Ainsi se trouve établie la solidarité des deux éléments constitutifs de notre être, et leurs rapports sont régis par la théorie générale de l'hylémorphisme exposée plus haut (63, 64). C'est ainsi notamment que l'Ame confère au corps sa perfection substantielle, son acte d^existence, sa Aie ^) ; et qu'elle est dans la nature humaine {id quod agit) le principe formel [id quo agit) des activités.
Cette théorie vient d'Aristote, et tranche avec les doctrines du haut moyen âge, presque toutes de tendance platonicienne. Le traité pseudo-augustinien de spiritu et anima ^ dont le xii® siècle fit son manuel de psychologie.
') « Anima dicitur esse primum principium vitae in his quae apud nos vivunt. » Thomas d'Aquin, ^utnma theol.y la, q. 75, a. 1.
m LA PHILOSOPHIE SCOLASTIQUE
représente Tunion du corps et de Tâme par la comparaison du pilote et du navire, et conclut à la juxtaposition de deux êtres substantiels. Chez Alain de Lille (1128-1202), esprit coordonnateur qui résume les efforts intellectuels de quatre siècles, TAme humaine demeure substance indépendante, associée au corps suivant un commhiimi, une copnla viaritalis, par le simple intermédiaire d*un spiritus physicus ^). Trente ans plus tard, ces conceptions font place à l'anthropologie péripatéticienne, qui se trouve définitivement accréditée chez les scolastiques à partir d'Alexandre de Halès. Le xiii'' siècle perpétue la théorie du spiritus physicus, léguée au moyen âge par l'antiquité grecque ^) ; mais ce spiritus n'est plus, comme chez Alain de Lille, un troisième facteur, servant de trait d'union entre l'ame et le corps. De môme, il n'est pas identifié avec l'âme humaine, comme dans la psychologie matérinliste de Telesius et des naturalistes de la Renaissance ; mais il émane du principe informant, et dispose la matière ])rute aux activités de la vie organique.
Cependant, si tous les docteurs s'accordent à expliquer la nature humaine par la théorie hylémorphique, chacun d'eux s'inspire de son système métaphysique propre (64), pour décider si l'information de l'âme spirituelle exclut ou non la présence dans le composé d'autres formes substantielles,
') Baumgartner, Die Philosophie des Aï anus de InsiiHs, MUnster, 1896, pp. 102 et suiv.
*) C'est Tancienne théorie du irvE'Va.
La psychologie 469
et notammont celle du médiateur plastique (forma corporcitatis). C'est sur le terrain psychologique, on le comprendra aisément, que les partisans de la pluralité et de l'unité des formes engagent leurs plus chaudes luttes. La thèse thomiste finit par prévaloir, mais la doctrine contraire ne fut jamais condamnée; et si Ton excepte quelques formules mal équilibrées — celle de Pierre Olivi, par exemple ^) — la pluralité des formes n'est pas jugée incompatible avec les principes fondamentaux de la métaphysique et de la psychologie scolastiques.
83. Si la scolastique renie Platon et saint Augustin dans ses études du composé humain, elle se réclame au contraire de leur autorité pour établir la spiritualité de Tâme*). Ceux qui revendiquent pour la raison humaine la puissance de démontrer la spiritualité de l'àme — et ils sont les plus nombreux — invoquent de préférence son indépendance vis-à-vis de la matière, dans ses opérations les plus élevées. A la diiFérence d'Aristote, la scolastique n'attribue pas seulement l'immatérialité à l'intellect actif ou à une faculté de l'âme, mais à sa substance même. Et puisque l'immor-
*) P. Olivi est, d'ailleurs, désavoué même dans son ordre. Parmi ses censeurs, Richard de Middleton est, comme Olivi, partisan de la pluralité des formes. Sur Olivi et le concile de Vienne, v. une série d'articles du P. Eh rie, dans les Arch, f, Litter. u. Kircheng. d. Mittelalûers^ II et III. Cf. notre Histoire de la philos, médiévale, l^e édit., p. 304.
*) « Animam considerando secundum se, consentiemus Platoni ; considerando autem secundum formam animationis quam dat corpori, consentiemus Aristoteli. » Albert le Grand, Summa theol.y 11^ 348.
talité n'a d'autre fondement intrinsèque que T immatérialité de nos connaissances intellectuelles et de nos volitions, ce qui survivra au corps n est pas Tintellect actif, stérile dans son isolement (Aristote), mais Tâme jouissant de sa vie consciente et personnelle, et capable de déployer la plénitude de ses activités supérieures. Telle est la théorie nouvelle que la scolastique oppose aux assertions fausses ou douteuses d' Aristote, et qui suffirait à la venger du reproche de servilisme en psychologie.
On sait que Duns Scot émit des doutes sur la valeur démonstrative des arguments invoqués par le Stagirite en faveur de l'immatérialité de notre vie intellective. Ces doutes furent recueillis par G. d'Occam, et plus tard exploités contre la scolastique par l'averroïsme et la philosophie de la Renaissance. Mais il importe de remarquer que la thèse de Duns Scot est purement négative; en outre, elle est une critique non pas absolue, mais relative à l'argument aristotélicien. Jamais Duns Scot ni G. d'Occam n'ont prétendu trouver des raisons positives contre la spiritualité de l'âme ; aussi leur système psychologique ditfère-t-il essentiellement des doctrines matérialistes du xv® et du XVI® siècle.
84. Les hésitations de saint Augustin entre le traducianisme et le créationisme des âmes avaient fait écho jusqu'au xif siècle. Mais à parlir du xuf siècle, lesscolastiques sont unanimes à reconnaître que seule Tintervention directe et quotidienne du Créateur peut appeler à Texis-
tence les âmes destinées à animer les corps des enfants. Est-il besoin de faire observer que le créationisme n'a rien de commun avec la doctrine platonicienne de la préexistence des âmes, ni avec le système hybride d'Aristote, qui soumet le corps humain et l'intellect passif aux lois de la génération naturelle, tandis qu'il attribue à l'intellect actif une origine extrinsèque (oopaôsv) mal définie ?
85. Les activités de l'âme peuvent se ranger en plusieurs groupes irréductibles. Les facultés auxquelles on les rattache acquièrent, en répétant l'exercice de leur action, une facilité plus grande à se dépenser ; et cette disposition permanente à agir dans une direction donnée prend le nom d!habUus. Sur la question de savoir si les facultés ont une réalité autre que celle de l'âme, ou si elles ne désignent que des modes divers d'une même énergie appliquée à des objets variés, il faut consulter les discussions métaphysiques fixant les rapports de la substance contingente et de son pouvoir opérateur (62).
Quoi qu'ils pensent sur ce point, qui n est pas vital en psychologie, les scolastiques répartissent en trois groupes les fonctions de la vie humaine : les fonctions inférieures de la vie végétative, comme la nutrition et la reproduction ; — les fonctions cognitives ; — les fonctions appétitives. On s'occupe de préférence de ces deux dernières, qui résument la vie psychique. Et comme tous les docteurs, au nom de leur spiritualisme principiel, distinguent soigneusement les phénomènes psychiques en deux ordres irréduc-
l'îi LA PHILOSOPHIE SCOLASTIQUE
tibles, Tordre sensible et suprasensible, il y aura lieu (introduire cette division dichotomique dans l'étude qui sera faite de la connaissance et de Tappétition.
86. Un des interprètes les plus autorisés de la philosophie scolastique, le P. Kleutgen ^), ramène à trois ses principes généraux sur la connaissance, tant sensible que suprasensible : ces principes dominent toutes le^ théories idéologiques de la natui^e et de Torigine de nos représentations.
Premier' principe : L'objet connu est dans le sujet connaissant un mode d'être du sujet connaissant. « Cognitum est in cognoscente secundum modum cognoscentis. r^
Deuxième principe : La connaissance se forme dans le sujet connaissant suivant une image représentative de l'objet connu. « Omnis cognitio fit secundum similitudinem cogniti in cognoscente. »
Troisième principe : Cetie représentation est engendrée par le concours du connu et du connaissant. Ce concours garantit l'objectivité réelle de nos connaissances.
87. Quand il s'agit des sensations, Yobjei connu est reproduit dans l'acte représentatif suivant des notes concrètes ; c'est un corps matériel, à un endroit et à un moment nettement déterminés. Tel chêne que nous voyons par exemple, se représente à nous avec un cortège de pro-
Kleutgen, La philosophie scolastique (trad. franc., Paris, 1868), 1. 1, pp. 30 et suiv.
priétés que nous attribuons à lui et cà lui seul, à tel instant de sa vie, en telle portion de Tespace. C'est ce qui fait dire que la sensation saisit dans les objets des données individuelles.
Il en est ainsi pour toute sensation. Conformément aux cadres aristotéliciens, les scolastiques distinguent les sens externes et internes. Les premiers (vue, ouïe, odorat, goût, toucher) nous mettent en présence d'un objet extérieur qu'ils perçoivent soit en propre (sensibles propres), soit en commun, (sensibles communs). Au contraire, les renseignements des sens internes — le mot l'indique — nous viennent du dedans. C'est le sens commun qui aperçoit et discerne les sensations extérieures; — c'est Y imagination ou méinoire sensible qui retient les traces laissées par les sensations disparues, qui les réveille [phaniasyna) et les combine, et peut ainsi, en l'absence d'un objet extérieur, contribuer à la production de la pensée ; — c'est aussi V estimative de l'animal ou la cogitative de l'homme, qui fatalement chez le premier, sous la direction de l'intelligence chez le second, apprécie l'utilité des qualités sensibles d'un objet.
Le siège de la connaissance sensible est l'organisme, c'est-à-dire le corps informé par l'âme. Sous l'influence d'un double courant d'arabisme issu, le premier du Mont Cassin (xi*" s.), le second des écoles arabes d'Espagne (xii^ s.), les philosophes occidentaux s'étaient habitués à faire une large place au côté physiologique de la sensation ; plus d*un même s'était laissé entraîner à des conclusions
in LA PHILOSOPHIE SCOLASTIQUE
voisines du matérialisme. Les scolastiques du xiii® siècle mettent les choses au point : outre l'aspect physiologique, ils font valoir l'aspect psychique do la sensation ; ils professent l'irréductibilité des deux phénomènes ; en même temps ils font de leur interdépendance une loi fondamentale de la vie sensible et même de toute activité perceptive et appétitive.
L'étude de Vorigine de la sensation précise le concours causal de l'objet et du sujet et révèle chez les scolastiques une grande puissance d'analyse psychologique. Toute faculté représentative est dite passive ^), c'est-à-dire que pour passer à l'acte et engendrer cette perfection immanente qui s'appelle •* connaître >», elle doit recevoir de quelque agent extérieur une détermination qui vienne la compléter dans son être même. Cette sollicitation de l'objet extérieur constitue comme une impulsion initiale sans laquelle les sens demcureraicjit en une perpétuelle inaction. Quand l'ébranlement du dehors retentit dans la faculté
') Une expression technique, souvent dénaturée. Faute de Tavoir comprise, Froschammer, un des derniers historiens de saint Thomas, lui reproche de faire de la connaissance un phénomène purement passif. Même erreur chez Erdmann, Geschichte der Philosophie^ I, p. 452 (Berlin, 1892); chez Werner, Johannes Dans Scotus (Wien, 1881), p. 76. Une faculté passive n'est pas une faculté inagissante^ mais une f.iculté qui est passive avant d'être opérative, qui doit subir une inf(»riiiation de quelque chose autre qu'elle-même avant d'exercer une activité: par opposition à la puissance active qui n'a pas besoin de cet influx étranger, et passe à l'acte dès que les conditions requises sont réunies.
passive, celle-ci réagit, et cette réaction parachève la connaissance. Espèce impresse et expresse [species sensibilis impy*€ssa, expressa), ou, si Ton veut, représentation imprimée par le dehors et exhibée par le dedans, sont les termes usités pour marquer le double aspect d'un phénomène unique qui s'accomplit tout entier en nous.
Il est intéressant de noter que sur cette doctrine psychologique vint se greffer une théorie physique, celle du milieu. La science du x\\f siècle veut que Tobjet extérieur agisse sur notre organe non par un contact direct, mais au moyen d'un intermédiaire. Dans la vision, par exemple, l'objet ébranle l'air et par son intermédiaire se produit la détermination psychique. Que l'agent extérieur, excitant notre faculté de connaître, soit l'objet lui-même, ou que cet agent soit un second facteur d'ordre physique, la difficulté demeure la même : dans les deux cas, un agent matériel contribue à produire un phénomène psychique et le mystère reste entier.
Les grands scolastiques, Thomas d'Aquin, Duns Scot, pour n'en point citer d'autres, l'ont fort bien compris, car ils établissent une distinction nette entre Yimmulatio psychique de l'objet sur le sens, et les phénomènes physiques qui se consomment dans le médium. Malheureusement, tous n'ont pas saisi la portée de leurs analyses, et trop souvent leurs contemporains se sont laissé égarer par les fausses représentations que se faisaient de « l'espèce sensible « bon nombre de commentateurs grecs d'Aristote.
Pour ceux-ci, l'espèce n*est pas un déterminant &' ordre psychiqiœ, une action produite par l'objet et reçue dans la faculté ; raais une miniature de la chose extérieure, une image minuscule qui se reproduit en traversant le milieu intermédiaire entre l'objet et l'organe, un substitut de la réalité qui finalement entre en contact avec l'organe sensible, est intussuscepté par lui et provoque la connaissance : conception absurde qui déjà hante l'imagination de certains aristotéliciens du temps de Guillaume d'Auvergne et dont nous reparlerons.
88. La scolastique est péripatéticienne dans sa théorie sur V objet de Tintelligence humaine et sa différence essentielle avec la faculté sensible. Tandis que le sens ne connaît que le particulier et le contingent (87), l'intelligence atteint les réalités soit substantielles, soit accidentelles, en les dépouillant des caractères indimduants dont sont affectées les choses sensibles. C'est dire que le concept est abstrait, et dès lors, sous le regard de l'esprit, son objet est susceptible d'être aniversaliséy ou d'être rapporté à un nombre indéfini de sujets individuels. Nos yeux voient tel chêne, telle couleur ; l'esprit perçoit le chêne, la couleur, /'arbre, /'être.
Les connaissances sont abstraites selon Thomas d'Aquin, non seulement quand elles atteignent le monde sensible, objet approprié de nos intelligences, mais encore quand elles scrutent la nature de l'âme. Seule, l'existence du moi est une donnée intuitive, impliquée dans toute activité
consciente, suivant le mot de saint Augustin : ipsa [anima) est memoria siii.
Mais si rentendement humain perçoit dans les choses des réalités abstraites et universelles, faut-il donc lui refuser toute connaissance directe de l'individuel ? C'est l'avis de saint Thomas, et sa conclusion est logique. Pour répondre à des olyections qui se présentent spontanément, il attribue à T intelligence une certaine connaissance des êtres singuliers, grâce <à une reflexio, ou une applicaiio dont la nature constitue une des difficultés du thomism3. Soucieux de conserver à Tintelligence humaine une perception immédiate de l'individuel, les grands émules de saint Thomas ne Tont pas suivi dans ces déductions radicales ; par contre, ils ont abouti à des psychologies complexes dont il est malaisé de justifier les rouages nouveaux. C'est ainsi que Duns Scot et G. d'Occam admettent, outre la connaissance abstraite et universelle, fruit du savoir distinct, une connaissance intuitive, qui nous représente confusément l'existence concrète et singulière de l'être. Mais on peut se demander en quoi cette connaissance ijituitive intellectuelle se distingue de la perception sensible ; et si la distinction qui les sépare ne porte pas plutôt sur un degré de clarté que sur la nature même du procassus mental.
L'abstraction reste donc la clef de voûte de l'idéologie scolastique. Elle aussi fournit la solution définitive du problème critériologique et de l'énigme des universaux. Nous
avons signalé plus haut Tasi^ect métaphysique de la question et les «* trois états de Tessenco « . Cette seconde formule est plus directement relative h la psychologie du problème : On peut soumettre Tessence h une triple considération subjective, « secundum esso in natura, secundum se, secundum esse in intellectu ». Secundum esse in naiura, clic est singulière ; secundum se^ elle est la simple quiddité des choses, abstraction faite de leur existence mentale ou extramentale ; secundum esse in intcUeclu, elle est univers'ilisée, conçue en rapport avec un nombre indéfini d'êtres de même espèce. Le travail d'universalisation est subjectif, comme tel ; il se greffe sur un processus préalable de ségrégation abstractive, qui atteint Tétre objectif.
89. Comment se forment en nous ces représentations abstraites et universelles? Autre thème favori des recherches du xnf siècle. On connaît l'adage de J'école : nihil est in intellectu quod prius non fucrit in senne. Il exprime l'origine sensible de toutes nos idées, et la dépendance des opérations les plus élevées de notre âme vis-à-vis de l'organisme.
La détermination de l'objet intelligible sur la « faculté passive de l'entendement «, et, pour produire cette détermin«*ition, l'intervention de l'image sensible [phaniasma) et d'une force abstractive spéciale {intellectus agens) sont, de l'aveu de tous les scolastiques, indispensables à la génération d'une pensée. Ils ne s'accordent pas moins à soutenir, à rencontre des philosophes arabes-, que ces divers
principes de la pensée sont internes à Fâme, et qu il faut rejeter Thypothàse de l'intellect agent séparé. Mais dès qu'il s'agit de préciser le rôle respectif de l'intellect actif, de l'intellect passif, et du phantasma^ on voit surgir dos divergences entre controversistes partis d'un commun point initial.
La question est délicate : d'une part, l'entendement ressemble à un feuillet vierge d'écriture sur lequel le monde du dehors doit tracer son empreinte ; d'autre part, il semble que rien ne puisse déterminer cet entendement, puisque son objet propre, l'abstrait et l'universel, n'existe pas comme tel dans la nature (G5). Suivant Thomas d'Aquin et Duns Scot, c'est la réalité sensible qui agit sur l'intellect passif, par l'intermédiaire du phantasma, mais celui-ci ne peut exercer qu'une causalité instrumentale et conjointe à l'efficience d'une faculté immatérielle, l'intellect agent. Grâce à ce concours d'une force supérieure, l'image sensible, et en dernière analyse l'objet extérieur, provoque la mise en œuvre de l'entendement passif [species intelligibilis itnpressa), mise en œuvre qui se traduit par Tactivité immanente dans laquelle se parachève la représentation cognitive proprement dite [species intelligibilis expressa). Nous retrouvons ici, comme dans l'étude de la connaissance sensible, la théorie du déterminant psychique édifiée sur la pure notion de la puissance passive.
Les « terministes « ou « occamistes «, aux xiv® et XV® siècles, et plus tard Malcbranche, Reid, Arnauld ont
voulu ridiculiser les espèces intelligibles, qu'ils considèrent comme un rouage de fantaisie dans le mécanisme de Fidéation. Il est intéressant de remarquer que toutes leurs polémiques reposent sur un malentendu. En effet, dès les premières années qui suivent Tintroduclion du nouvel Aristote en Occident, nous voyons s'accréditer une fausse notion de Tespèce intelligible, solidaire de la théorie erronée de l'espèce sensible dont il a été parlé plus haut. Guillaume d'Auvergne (f 1249), évéque de Paris, un des philosophes et des théologiens les plus distingués de son temps, nous apprend que plusieurs de ses contemporains défendaient la théorie du phantasma sjiiriiualisé, ou de la t7'ansformation de Tespècc sensible en espèce ilitelligible,sous Tinfluence dépura tive de Tintellect agent ^). L'espèce intelligible remplit alors vis-à-vis de l'entendement le même rôle que l'espèce sensible, dont elle est le prolongement : c'est un substitut du monde extérieur qui se pose devant la faculté comme devant un appareil photographique, agit sur elle et lui permet ainsi de connaître la chose extérieure dont respèco n'est que l'image.
Nous n'avojis pas ta faire ici la critique de cette hypothàse insoutenable ; qu'il suffise de remarquer que cette transformation d'un effet matériel (une image sensible) en
*) Cf. Baiimgartner, Die ErkenntnissleJire des Wilhcîm ifon Auvergne (MUnster, 1803), pp. 4i) et 67.
effet immatériel (une image s;»iritaaliseo) conduit au renversement même du spiritualisme scolastique ^).
Il serait intéressant de connaître ces contemporains de Guillaume d'Auvergne qui ont eu entre les mains le texte intégral du de anima, et qui d'emblée s'attachent à une fausse représentation de l'espèce intentionnelle, léguée par les commentateui's arabes du Stagirite. Leur erreur est commune au moyen âge. En refusant de Taccueillir, Guillaume a fait preuve d'une rare pénétration du problème idéologique. Et quand plus tard, G. d'Occam accumule les objections contre la thèse de \ espèce-substitut, nous ne Sîiurions l'en blâmer. Mais ses critiques laissent debout la saine notion de resi)ùcc intentionnelle. La meilleure preuve est que lui-même admet une détermination du dehors sur l'intelligence et ne conçoit pas autrement que Thomas d'Aquin et Duns Scot bi genèse de nos états représentatifs.
90. Une loi générale domine la vie appétitive : nihil volitum nisi corjnitum. Toute appétition présuppose la connaissance de l'objet appété.
L'appétit sensible est la tendance de l'organisme vers un objet concret, présenté i)ar les sens comme un bien individuel. L'intensité de Tappétition donne naissance à des
•) Malebranche ne s'exprime pas autrement: «Ces espèces impresses étant matérielles et sensibles sont rendues intelligibles par rintellect agent.Ces espèces aùisi spiritualisées sont appelées expresses. » De la reeherche de la vérité^ L. III, cli. 2. Cf. notre étude : De speciebus intention alihus dissertatio hisiorico-critica (Divus Thomas, Plaisance, 1897).
I8i LA PHILOSOPHIE SCOL ASTI QUE
passions sensibles : champ fécond d'observations et de classifications, où le génie scolastique s'est donné libre carrière.
Au contraire, l'appétit rationnel ou la volonté est consécutif à la présentation d'un bien abstrait. Ici aussi le ressort de la tendance appétitive est le perfectionnement de l'être : bonum est quod omnia appetunt.
Cette mise en œuvre, selon Thomas d'Aquin, est nécessaire en face du bien absolu, car celui-ci comble le pouvoir appétitif ; — elle est libre dès que le bien présenté est contingent, et dès lors insuffisant pour assouvir la volonté. Toutefois le libre choix d'un bien particulier présuppose l'irrésistible tendance de l'appétit rationnel vers le bien en général.
Henri de Gand, Duns Scot et G. d'Occam entendent autrement la liberté et le mode d'exercice de nos volitions. Ils font de la liberté l'attribut primordial et essentiel du vouloir et proclament son auto-détermination absolue ; la spontanéité de l'acte entraîne sa liberté. Dans aucune de ses appétitions, la volonté ne subit l'action du bien que l'intelligence lui offre ; même en face du bien universel, la volonté garde sa liberté d'exercice et de spécification, car, dit Scot, elle est maîtresse de se détourner de la présentation intellectuelle. Cet indéterminisme essentiel de la volonté change son mode d'exercice; le jugement de l'intelligence sur la valeur d*un bien n'est qu'une conditio sine qiia non, et n'exen^e jamais à' influence causale sur le vouloir.
LA PSYcnOLOCIE 183
Tandis que jK)ur Thomas d'Aquin la volonté est une faculté passive au sens technique de ce terme, pour 1). Scot et G. d*Occam elle est purement aciice, à la façon de l'intellect agent.
Mettant en relief les divergences de rintéllectualisme et du volontarisme médiéval, jilusieurs historiens modemcs ont voulu voir dans la théorie tliomiste une proclamation à\x primat de la raison théorique; dans les théories scotiste et occamiste, une affirmition du primat du voiUmr ^). A l'appui de leurs dires, ils invoquent les nombreux articles où les docteurs du moyen âge étudient les rapports de prééminence de la vie intellective et volontaire, pour décerner à Tune une supériorité de rang sur l'autre.
Or, le primat d'une faculté sur une autre s'entend, depuis Kant, dans un sens s])écial, et donne à un système philosophique une orientation critériologique nettement dessinée ^). Il n'est pas pcniiis de transposer cette formule dans l'histoire de la philosophie médiévale, sans en changer la signification. Car les discussions engageas. par les scolastiques sur la primauté des facultés spirituelles sont assez oiseuses, et jamais aucun d'eux n'a songé au « dogmatisme de la raison pratique « ni aux empiétements du vouloir sur
*) Entre autres, Windelban d, Geschichte der Philosophie (1892), p. 269.
*) Selon Kant, la volonté ou la raison pratique prime la raison pratique parce" qu'elle nous apprend l'existence de réalités nouménales (la liberté Timmortalité de i*àmc. Dieu) inaccessibles aux certitudes de la raison théorique.
184 LA PHILOSOPHIE ÊCOLASTIQVË
le connaître. Même dans lo camp des volonlaristeSy l'adage nihil voUiiim nisi cogniium garde tout son empire. Les relations hiérarchiques de la volonté et de la raison, écrit Henri de Gand, sont celles du maître et du serviteur, mais il n'en est pas moins vrai que le serviteur précède le maître et porte le flambeau qui doit éclairer sa marche ^).
§ 17. — Philosophie morale et logique,
91. Depuis le xiii'' siècle, on aborde l'aspect philosophique de questions morales, que jusque-là on avait principalement envisagées au point de vue théologique.
Tout système de morale présuppose une théorie sur la fin de l'homme et sur Y acte humain. En effet, la morale n'est que l'étude des actes humains (objet matériel) dans leur harmonie avec la fin de l'homme (objet formel). Or, l'acte humain xaô' èSo/tjv est \acte lih^c, qui seul est moral ou immoral. Dieu est la fin de l'homme ; sa possession fait l'objet des tendances naturelles de nos activités psychiques les plus élevées. Sur la béatitude naturelle, Aristote ne sait rien ou presque rien. Au contraire, les scolastiqucs démontrent que la connaissance ((visio) et l'amour [delectnlio) du Dieu Créateur constituent l'activité la plus parfaite dont l'homme soit capable ; — que la prise de possession de la béatitude, comme telle, réside dans un acte de
*) Henri de Gand, Quorf/., I, 14, in fine.