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CHAPITRE TROISIÈME

§ 19. — Causes générales de la décadence de la scolasiiqne à la fin du moyen ùge,

9(). Sur la décadence de la scolastique à partir du xv^ siècle, sur ses causes, ses étapes, sa portée générale, il reste plusieurs volumes à écrire. La conclusion de ce travail historique, dont on a recueilli quelques données significatives, établirait vraisemblablement que cette décadence ne doit pas s'entendre de Yagonie cVun système philosophique, frappé h mort par les découvertes modernes; mais d'un mouvement intellectuel complexe, où apparaît l'action artfûl)lissanto d'une foule de facteurs autres que

la doctrine philosophique même. L'étude de ces facteurs fournirait la preuve que l'insuffisance des productions de ce temps est imputable moins à la philosophie qu'aux philosophes. C'est là une première et importante réserve à faire, quand on parle de la « fin de la scolastique »» et de son écrasement par les idées modernes. On essaiera de le foire voir dans les pages qui suivront.

Une seconde réserve s'impose, d'un autre ordre, et qu'il doit suffire ici de signaler, en renvoyant pour l'étude approfondie aux travaux spéciaux : malgré l'appauvrissement général de la scolastique en Occident, l'Espagne et le Portugal du xvi® siècle sont le théâtre d'un revirement profond, d'un retour aux grandes idées, qui témoigne assez combien les doctrines organiques reprenaient de vitalité, dès qu'elles étaient servies par des capables, et non par des ignares. Dans la stérilité générale, une branche bourgeonne et se couvre de fruits abondants. Diverses causes extrinsèques, et notamment le défaut d'adaptation aux tournures d'esprit contemporaines, empêchèrent la néo-scohxs tique dos Suarez et des Vasquez de perpétuer son influence. Toutefois, même aux xvii® et xviii*" siècles, et jusqu'au moment de la restauration néoscolastique dont s'occupera la seconde partie de ce livre, la tradition ne fut jamais interrompue. De temps en temps quelques noms émergent de la banalité, et marquent des anneaux brillants dans la longue chaîne qui relie le XVI® siècle au xix®.

97. Parmi les rei)rochos que dirigent contre la suzeraine dépossédée les philosophes de la Renaissance et les modernes, il faut citer d'abord les barbarismes de la langue et les altérations de la méthode.

Le latin des scolastiques manifeste, dés le xv*" siècle, un laisser-aller lamentable, dont l'humanisme, épris de beau langage, fait le plus grand grief à la philosophie môme. On ignore jusquVi l'orthographe. En vain quelques esprits distingues de l'Université de Paris — citons Pierre d'Ailly et Jean Gerson — essaient do réagir : la bride est lâchée, et le précipice inévitable.

Aux défauts de forme se joignent des défauts de méthode : sous prétexte de clarté, on multiplie les distinctions, les sous-distinctions, les marches et les contremarches, et la pensée sombre dans un fatras inextricable de cadres et de schémas.

Rien n'était mieux fait pour favoriser ces abus que le formalisme dialectique qui empoisonne les écrits à partir du xvi*' siècle. Cette dialectique outrancière, déjà en germe dans le terminisme de G. d'Occ<*un (xiv^ s.), transpose en logique, <à titre de pures notions subjectives, une foule de théories dont la métaphysique venait d'être dépossédée. C'était une surcharge fatale, un aliment nouveau aux discussions déjà très embrouillées des logiciens.

9S. Une autre cause phis funeste est l'igtiorance même de la synthèse doctrinale qu'est la scolastique. On parle encore d(i matière et de forme dans les manuels du

xvif siècle, mais beaucoup représentent leur union comme celle de Thomme et de la femme, qui se courtisent, s'épousent, et divorcent pour contracter de nouvelles unions.

Quand Malebranche et Arnauld ridiculisent les « espèces intentionnelles 59, leurs railleries sont justifiées par les exagérations et les fantaisies de ceux des scolastiques qui n'avaient retenu de l'idéologie du xiii^ siècle que des déformations trompeuses (89).

Quand Molière décoche ses quolibets contre la théorie des puissances, ou plaisante la vertu dormitive de l'opium, son persiflnge no porte pas à faux ; car beaucoup de ses contemporains, qui prenaient pour compte ces formules scolastiques, leur donnaient une valeur verbale ou faussaient leur valeur réelle, et dans les doux cas trahissaient la sobre métaphysique du xiii'' siècle qu'ils croyaient servir.

Ajoutez à cela que la plupart des esprits directeurs de cette époque ont perdu Thabitude do penser par eux-mêmes, si bien qu'on a pu comparer leurs œuvres à des « commentaires commentant des commentaires »>, et vous com[)rendrez que les compilations et les manuels scolastiques de la fin du moyen âge ne sont plus que des contrefaçons de la puissante doctrine du xiii® siècle.

99. Nulle part ces ignorances coupables ne sont plus désastreuses que sur le terrain scientifique, où de grandes découvertes révolutionnent l'astronomie physique et mécanique, la physique, la chimie, la biologie, non moins que l-?s sciences déductives et mathématiques. Au système géo-

contriqiie Copernic substitue le système hélioccntrique ; et le télescope découvre à Gîililee le secret des cieux. Or, le libre coui^s des astres dans l'immensité des espaces toujours fuyants ruine à jamais la théorie des cieux solides ; le déplacement des taches du soleil sur le disque solaire démontre la rotation de Fastre lui-même ; la lune apparaît avec ses monts et ses plaines, Jupiter avec ses satellites, Vénus avec ses phases, Saturne avec son anneau. En 1G04, on découvre dans la con.^u^llation du Serpentaire une étoile inconnue. Plus tard, il est démontré à l'évidence que la magnifique comète de 1()18 était non pas un feu follet atmosphérique, mais un corps céleste voyageant dans les régions interplanétaires. Puis Kepler formule les lois des mouvements elliptiques dos planètes, et Newton déduit des lois de Kepler le principe synthétique de l'astronomie nouvelle. D'autre pari, Torricelli trouve le baromètre et le principe de la pesanteur do l'air ; le thermomètre atteste que le chaud et le froid ne sont pas des propriétés contraires, mais des différenciations de degré d'un même état de la matière ; on décompose la lumière, on analyse l'eau ; Lavoisier pose les premiers fondements de la chimie moderne. En même temps les travaux de Doscartes, de Newton, de Leibniz et d'autres font marcher les sciences mathématiques h pas de géant.

Le monde est reconstruit sur de nouvelles })ases ; et plusieurs théories sciontiliques que le moyen âge avait incorporées dans sa conception synthétique sont définitive-

m LA PtlILOSOPHIE SCOLAStIQUË

meut condamnées. Du coup s'écroulent, pour n'en point citer d'autres, les théories de la perfection du cercle, de ringénérabilité et de l'incorruptibilité des corps célestes. Si le soleil a des taches, c'en est fait de l'immutabilité des astres. La mécanique nouvelle renverse la théorie du lieu naturel des corps (§ 15). Tout est à refaire ou à modifier.

Or ces doctrines astronomiques, chimiques et physiques étaient rivées par des attaches séculaires, quoique très fnigiles efsouvent factices, à des principes de métaphysique générale et de cosmologie. Le sort de ceux-ci n'était-il pas solidaire du sort de celles-là, et le bouleversement de la science ne devait-il pas entraîner celui de la philosophie ?

Pas nécessairement, car au milieu des ruines de la science médiévale restaient debout assez d'observations pour servir detai aux doctrines constitutionnelles de la philosophie.

Et puis et surtout, il eût fallu suivre d'un regard attentif le renouveau dos sciences, et se prononcer en conyiaissmice de cause sur la possibilité ou l'impossibilité de leur adaptation à la philosophie traditionnelle. Ainsi eussent fait les princes de la scolastique, s'ils eussent vécu à ce tournant de l'histoire des sciences. Des textes bien connus et souvent cités témoignent qu'ils n'entendaient pas accorder à toutes les données scientifiques une valeur de thèse, mais plutôt d'hypothèse, et que dès lors leur abandon n'était pas de nature à compromettre la métaphysique. C'est ainsi que, parlant du mouvement des planètes, saint Thomas fait cet aveu significatif: « Licet enim talibus suppositionibus factis

apparentia Sîilvarentur, non tamen oportet dicere bas suppositiones esse vcras, quia forte secundum aliquem alium modum, nondum ab bominibus comprebensum, apparentia circa stellas salvantur «^). Cbez (îilles do Lessines, son disciple, on rencontre des déclarations annlogues.

Au contraire, la pitoyable attitude prise par les péripatéticiens du xvu*' siècle ne ressemble en rien à celle que les événements leur dictaient. Loin d'envisager avec confiance un rapprocbement entre la pbilosopbie scolastique et les théories nouvelles qui s'imposaient à leur attention, ils se détournent avec effroi, pour ne pas voir Tetfondrement de leur science surannée. On rapporte que Mélancbton et Cremonini se refusèrent à regarder le ciel au télescope. Et Galilée nous parle de ces aristotéliciens « qui, plutôt que de mettre quelque altération dans le ciel d'Aristote, veulent impertinemment nier celles qu'ils voient dans la nature ^. Par contre, la doctrine aristotélicienne se dressait devant eux comme un monument, dont on ne pouvait enlever une pierre sans ébranler tout Tédifice. C'est ce qui explique l'obstination qu'on mit à défendre l'astronomie et la physique discréditées du xiif siècle, et la ridicule posture des « aristotéliciens ?» dans les conflits universitaires qui surgissent un peu partout avec les cartésiens *).

*) In iib. II de caelo et muudo^ 1. XVII.

*) V. Hn article de Féret, IJaristotélisme et le cartésianisme dans T Université de Paris au XV II<^ siècle (Annales philos, chrét, avril 1903),

iOO LA PHILOSOPHIE SCOLASTIQUE

Ces liommes ont la vue basse ; ils ne distinguent plus le principal du secondaire ; ils ne comprennent pas qu'il soit possible de renoncer à des applications arbitraires de la métaphysique sur le terrain des sciences sans renoncer à la métaphysique elle-même.

Est-il étonnant qu ils se soient attiré* les railleries des savants ? Ceux-ci rendirent la philosoplde scolastique responsable des égarements de la science médiévale, dont on la déclarait solidaire. Si Ton songe que pour beaucoup la scolastique se réduisait aux vieux systèmes d'astronomie et de physique, on comprend jusqu'à un certain point les sarcasmes dont on l'accabla. On eut vite fait de discréditer un système qui légitimait pareils écarts, et la nécessité de faire table rase du passé s'imposa de plus en plus. Avec la scolastique condamnée en bloc, d'aucuns condamnèrent toute philosophie. De cette époque de grand essor pour les sciences d'observation ne date pas seulement une séparation plus nette de la connaissance vulgaire et de la connaissance scientifique, mais un certain divorce de la science et de la philosophie. Les moins exaltés parmi les savants, après avoir honni la scolastique, réservèrent leur faveur à quelque système de philosophie moderne, respectueuse elle, dès sa naissance, des découvertes sensationnelles du xvii® siècle.

Concluons : Le débat qui au xvu** siècle surgit entre

et l'intéressant ouvrap;e de Mgr Monchamp, Galilée et la ^Belgique, Essai historique sur les vicissitudes du système de Copernic en Belarique (Bruxelles, 1802).

péripatéticiens et savants ne porta pas sur le fond de la doctrine scolastique, mais sur des « à côté »», des points accessoires..

Le malentendu était inévitable : il fut irrésistible et perdure encore ^). Savants et scolastiques d'autrefois en sont responsables : les uns ont abattu un chêne puissant sous prétexte qu'il portait quelque bois mort dans sa couronne ; les autres ont prétendu sottement qu'on ne pouvait toucher à l'arbre séculaire et qu'en le dépouillant d'une branche desséchée, on lui 6 tait la vie.

100. François Bacon reprochait donc justement aux scolastiques, ses contemporains, d'ignorer les sciences, et il était non moins autorisé à incriminer leur mépris de Vhistoire. « Hoc genus doctrimae minus sanae et seipsum corrumpentis invaluit apud multos praecipue ex Scholasticis, qui summo otio abundantes, atque ingénie acres, leciione autem impares, quippe quorum mentes conclusae essent in paucorum auctorum, praecipue Aristotelis dictatoris sui scriptis, non minus quam corpora ipsorum in coenobiorum celUs,hislorîam vero et natiirae et tempoins maxima ex parte ignorantes, ex non magno materiae staminé, sed maxima spiritus, quasi radii, agitatione operosissimas telas, quae in libris eorum extant confecerunt «^).

*) D*après M. Deussen, Galilée et Copernic auraient détruit non seulement Pancienne astronomie, mais, sans le savoir et le vouloir, le Dieu personnel des scolastiques. Jacob Boehme (p. 20).

») Cité par Br ucker, Historia crit. philos., t. III, pp. 877-878.

iOi LA PHILOSOPHIE SCÙLAStlQVE

Élaborées en dehors de la scolastique, les synthèses nouvelles issues de rempirisme baconien ou du rationalisme cartésien se sont retournées contre elles. Indépendamment de la valeur de leurs doctrines, quel crédit social purent avoir des hommes qui fermaient portes et fenêtres sur le dehors, et philosophaient sans se soucier des idées dominantes de leui' temps?

101. L'étude du déclin de la scolastique dégage, ce semble, une conclusion importante pour quiconque s'intéresse à la néo-scolas(ique des xix® et xx® siècles : F action corrostve des causes qui ont amené la ruine de la scolastique napas attaqué son organisme doctrinal ^ et ses parties vitales demeurent saines.

Ni les barbarismes de la langue, ni les abus de la méthode, ni les vices de la dialectique ne démontrent la faiblesse d'un système de philosophie.

De même llgnorance de ceux qui le défendent maladroitement ne peut diminuer sa valeur intrinsèque.

Si on a négligé, au xvi^ siècle, de comparer la scolastique aux philosophies rivales qui de toutes parts l'entouraient, cette négligence ne préjuge en rien de l'issue d'un débat contradictoire qu'il est toujours loisible d'entamer.

On en peut dire autant de la position de la scolastique vis-à-vis des sciences modernes : la question de leur conciliation avec la vieille philosophie du moyen âge demeure entière^ puisqu'elle na pas été posée.

Nous avions donc raison de dire que la scolastique

est tombée non pas faute d'idées, mais faute d'hommes, et que cette décadence ne peut être invoquée contre un essai de restauration néo-scolastique.

Mais pour y réussir, il faudra se garder de ce qui fut autrefois si fatal ; et ainsi une fois do plus le passé dictera ses grandes leçons à l'avenir.

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