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LES NOTIONS EN DEHORS DE LA DOCTRINE

§ 20. — Le mot et la chose.

102. Depuis un demi-siècle on a vu revivre, rajeuni de fond et de forme, accommodé à la mentalité des temps présents, maint système philosophique de Tépoque ancienne ou moderne ^). Le suffixe îiéo adhère aisément, dans la terminologie contemporaine, aux noms les plus divers ; et Ton accepte sans protester des expressions telles que

*) Cf. L. Stein, Der Neo-IcleaUsmiis unserer Tctge (Arch. f. syslem. Philos., 1903, pp. 2C5 et suiv.).

néo-ca7iésian?sme, néo-spinozisme , néo-hégélinnisme, néokantisme^ néO'CriticismCf néo-idéalisme, etc. Parfois même ce complaisant suffixe, qui ressemble aux serviteurs d'aujourd'hui changeant aisément de maître, s'applique à des ' doctrines à peine connues, nées de la fantaisie — le néosocratisme, par exemple ^) — et le plaisir de créer un néologisme semble servir d'excuse au vide de la chose signifiée.

Pourquoi se montre-t-on sévère et défiant à l'endroit du mot néo'scolasliqiie^ bien que ce terme « sorte de plus en plus des revues spécialistes, pour faire irruption dans les livres, les recueils périodiques et jusque dans la prosso^ *) ? Parce que ce mot nouveau, devenu pour certains un drapeau de ralliement, demeure un éi)ouvantail pour le grand nombre.

Epouvantail d'al)ord pour ceux qui nourrissent à 1 égard de la scolastique médiévale mille préventions (2), et voient dans la vie séculaire d'un préjugé un gage de son bien fondé, lin nom évocatcur do tant d'accusations anciennes met en défiance et soulève des oppositions : le renouveau d'un passé, qu'on accable de fautes, ne peut être, semble-t-il.

*) Cf. H. Gomperz, Grundlegung der neusokratiscJien Philosophie (^Leipzij»;, 18î)7). L'auteur nous apprend dans rintroduction que « l'école socratique... fondée en 181)0 par Léo Haas ... est une communauté de croyants qui s'accordent dans une profession de foi ainsi conçue : pour un homme de bien, il n'y a de mal ni dans la vie ni dans la mort ».

*) Hubert Meuffels, A propos dUm mot nouveau (La Quinzaine, février 1001, p. .521).

qu'un recul; cest k restauration d*un moclo de penser clérical et asservi h TEglise romninc; c'est la négation de l'esprit moderne et le mépris des découvertes et méthodes de science dont notre siècle s'enorgueillit si légitimement.

Epouvantail aussi pour un groupe d'admirateurs absolue du passé, qui recueillent en bloc les fortes doctrines du moyen âge et veulent conserver et transmettre ce dépôt sacré vierge de toute innovation ; — partisans exagérés de la tradition, pour qui tout changement signifie ou trahison ou appauvrissement doctrinal, et dans les deux cîis crime de lèse-scolastique. Ainsi raisonnaient les prêtres de l'antique Egypte, quand ils écartaient systématiquement les influences exotiques, et qu'ils symbolisaient dans les sphinx immobiles, défiant l'œuvre des temps, la pérennité et l'inaltérable conservation de la doctrine.

Epouvantail même pour des amateurs de beau lang^xge, plus épris de la sonorité irréprochable d'un mot que de ses fonctions idéologiques, et pour qui cet accouplement de vieux et de neuf produit une cacophonie intolérable à l'oreille française. « Néo-scolastique, nous disait récemment l'un d'eux, ah! non, ce n'est p^is possible ! ?» Et voilà comment, croyons-nous, des amis du mouvement nouveau ont, pour des raisons de consonance, pris l'habitude de substituer l'appellation de néo-thomisme à celle de néoscolastique.

Sans plnidcr l'harmonie musicale du mot néo-scolastiqnc , nous le préférons cependant, à défaut d'une épithète

plus harmonieuse, à son substitut ^ néo-thoinisme » . Car le « néo-thomisme » , comme d'ailleurs l'expression « néoscotisme « ou tout autre terme rappelant un grand philosophe médiéval, présente le défaut d'assimiler trop étroitement la philosophie nouvelle au mode de penser de tel ou tel personnage, alors qu'elle est assez compréhensive et assez large pour s'affranchir des particularités doctrinales d'un philosophe déterminé ^), et puiser son suc vital en ces grands principes générateurs de toute philosophie scolastique, dont on a essayé de montrer plus haut les fonctions organiques (§§ 12-17). Aussi bien, la néo-scolastique ne se confond pas avec le néo-thomisme, comme il sera dit plus loin, et voilà pourquoi la première terminologie nous parait l'emporter sur la seconde. Car les mots sont faits, non pour fausser, mais pour préciser la chose qu'ils désignent, — fût-ce au prix d'une moindre consonance musicale.

M. Meuffels n'a pas craint de se prononcer ouvertement en ce sens dans une revue française *), et nous le félicitons de sa franchise, comme nous le félicitons de la raison décisive de son choix : la néo-scolastique du temps présent comme la scolastique du moyen âge est un corps de doctrines, et cest par ses doctrines quil la faut juger.

*) A ce point de vue, il faut suivre avec le même intérêt la restauration de la doctrine de saint Bonaventure et la restauration du thomisme. V. p. ex. les études du P. Evangéliste, dans les Etudes franciscaines (1902 et 1903).

•) La Quinzaine^ article cité plus haut.

A ceux qui ont conçu du moyen âge une terreur excessive ou un culte exagéré il importe de se guérir de certaines illusions d'optique, sous peine de ne rien comprendre à un groupe influent d'idoos <[\xi évoluent sous no3 yeux et ont pris rang parmi les systèmes dominateurs de rintelligence contemporaine.

103. Quand un père de ftimille meurt, ses enfants ne gaspillent pas son héritage, sous prétexte qu'on affirme sa propre personnalité en faisant par soi-même sa fortune ; ou que les biens d'une génération ne sont pas appropriés aux conditions de vie d'une autre génération. Le fils recueille le patrimoine comme une chose sacrée ; et ce capital, où est mis en réserve le fruit du travail dos ancêtres, devient pour lui un fonds précieux, grâce auquel il pourra rendre plus productif son propre labeur. La transmission des idées philosophiques ressemble sur plus d'un point à celle des fortunes. Chaque période porte en elle quelque chose de l'époque précédente, comme elle léguera à son tour quelque chose à l'époque qui suivra. Même les systèmes de réaction contiennent des éléments iraditioymch , Pour ne citer que les premiers philosophes modernes, démolisseurs de profession et contempteurs de parti pris, on a montré sans peine qu'ils firent au moyen âge des emprunts peut-être inconscients; et ils ressemblent, suivant la comparaison de La Bruyère, aux enfonts qui tournent leurs premiers fouets contre leurs nourrices. Des esprits plus loyaux ou plus clairvoyants, comme Leibniz,

ont su rendre k l'apport et à l'excellence de la philosophie scolastique des homm<iges élogieux et trop peu connus ^). Et il y aurait lieu de refaire, à un point de vue critique, le livre édité, en 1766, par un disciple éclectique du philosophe hanovricn,L. Dutens, sous ce curieux titre: Recherches sur t origine des décoiwertes attribuées aux modernes, où ton démonty^e que nos plus célèbres philosophes ont puisé la plupart de leii7's connaissances dans les ouvrages des anciens^). Quand la philosophie néo-scolastique affiche, par sa dénomination même, ses attaches avec un glorieux passé, elle reconnaît sans conteste cette loi générale de continuité entre les siècles et les doctrines. Mais elle fait plus. Tenter de restaurer, au milieu des controverses du xx*" siècle, les principes générateurs de la scolastique du xui^, c'est admettre que la philosophie n'est pas absolument variable avec le moment historique ; que la vérité d'il y a sept cents ans est encore la vérité d'aujourd'hui ; que le relativisme

*) V. p. ex. Lettre à Wagner^ Op. phil. éd. Erdmann, p. 424 ; De stilo phil Nizolii. Op. phil. p. 68; Théodicée, II, no 330. Cf. Willmann, Gesch. d, Idealismus, t. II, p. 533.

') Paris, 2 vol. — Parmi les travaux sur les rapports de la philosophie moderne et de la scolastique, citons Glossner, Zur Frage nach dem Einfluss der Scholastik auf die neuere Philosophie (Jahrb. f. Phil. u. sp. Theol., 1889); Von Hertling, Descartes^ Beziehungen z, Scholastik (Sitzungsberichte d. philos.-philol. u. histor. Klasse d. MUnchen. Akad. d. Wiss. 1899). — J. Freudenthal, Spinoza und die Scholastik (in Phil. Aufsàtze Ed. Zeller gewidmet, Leipzig 1887); V. Nostitz-Rieneck, Leibniz m. die Scholastik (Philos. Jahrbuch, 1894) ; Jasper, Leibniz u. die Scholastik (Diss,), Leipzig, 1898 ; Rintelen, Leibnizen^ s Beziehungen zur Scholastik (PLVchiv. f. Gesch. d. Phil., 1903).

LE MOT ET LA CHOSE 2 là

absolu est une erreur ; et qu'à travers les oscillations des systèmes historiques, il y a place pour une philosophia pcrcnnis — sorte d'atmosphère très pure de vérité, qui enveloppe les siècles, et dont on devine Téclat derrière les plus sombres nuages. « La vérité que cherchaient Pythagore, Platon et Aristote est la même que poursuivaient Augustin et Thomas... En tant quelle est élaborée dans le cours de l'histoire, la vérité est fille du temps ; en tant qu'elle porte en elle un contenu indépendant du temps et par conséquent de l'histoire, elle est fille de l'éternité « ^). Car, - si la raison est autre chose qu'une décevante aspiration vers un terme fatalement inaccessible, ce qu'ont découvert, ce qu'ont cru nos ancêtres, dans leur rude lal)eur, cela n'a pu être vain... Au lieu de reprendre sans trêve à nouveau la solution de l'énigme de la nature et de la conscienc;3, ne serait-il pas plus sage de conserver, pour les perfeclionner sans cesse, les découvertes anciennes i Vaut-il mieux que rintelligence vive d'une pensée toujours recommençante et persoimelle que de la vaste raison des siècles l N'emploierions-nous pas avec plus d'utilité nos veilles en agrandissant la doctrine, qu'en la changeant chaque jour, dans l'espoir d'attaclier notre nom à quelque système r> *) i Tel est bien le postulat que

') Willmann, op cit., t. 11, p. 650. Cf. Commer, Die immerwaehrende Philosophie (Wien, 1899).

-) Van Weddingen, L'Encyclique de S. S, Léon XIII et la restauratiofi de la philosophie chrétienne, 1880, pp. 90 et 91.

ia LA PHILOSOPHIE NÈO-SCOL ASTIQUE

doivent poser en principe ou implicitement reconnaître ceux qui trouvent dans la synthèse scolastique et, par son intermédiaire, dans un fonds important d'idées grecques, une approximation remarquable de la vérité absolue, plus rapprochée peut-être de l'idéal du savoir que les multiples formes contemporaines du i)ositivisme ou du néo-kantisme ^).

*) Cf. De Wulf, Kantisme et néo'Scolastique'. « Nous croyons pour notre part que Tévolutionnisme à outrance, dont l'étoile pâlit si rapidement dans le domaine des sciences particulières, est une hypothèse fausse en philosophie. L'histoire montre bien qu*il y a des adaptations d'une synthèse à son milieu, et que chaque âge emporte avec lui ses aspirations propres et sa façon spéciale d*envisager les problèmes et les solutions ; mais elle offre aussi le spectacle évident des étemels recommencements, des oscillations rythmiques d'un pôle à l'autre de la pensée, et si Kant a trouvé une formule originale du subjectivisme et de la reine Inner/ichkeit, ce serait une erreur de croire qu'il n'a pas d'ancêtres intellectuels. Il en eut dans les premiers temps historiques de la philosophie, pui.-que M. Deussen a retrouvé dans les UpanishacPs des hymnes védiques la distinction du noumène et du phénomène, et qu'il a pu écrire au sujet de la théorie de la Mâyâ : « Kants Grunddogma, so ait wie die Philosophie ».

Non, il n'est pas démontré que toute vérité est relative à un temps et à une latitude donnés, et que, suivant la conception du matérialisme historique, la philosophie est le produit d'un milieu économique en voie incessante d'évolution. A côté de choses changeantes et propres à un état déterminé de la vie de rhumanité, il y a une âme de vérité qui circule dans tout système et qui n'est qu'un fragment de cette vérité intégrale et immuable qui hante l'esprit humain dans ses recherches les plus désintéressées.

C'est cette âme de vérité que le néo-thomisme croit trouver dans quelques doctrines fondamentales d'Aristote et de saint Thomas, et c'est pour éprouver leur valeur qu'on doit les jeter dans le creuset de la pensée moderne et les mettre aux prises avec les doctrines opposées >. (Revue Néo- Scolastique, 1902, pp. 13 et 14).

LE MOT ET LA CHOSE ilS

^ Toutefois, hâtons-nous de le dire, à côté de ce respect pour les doctrines fondamentales de la tradition, la néoscolastique inscrit dans son programme un autre principe essentiel, complémentaire du premier, et dont fuit également foi le nom qu'elle s*est choisi : Vadapiaiion à la vie intellectuelle modeime. L'héritier d'une fortune constituée il y a cent ans, ne la gère plus comme la gérait celui qui Ta constituée. Il profite, pour administrer ses immeubles, des perfectionnements d'un milieu économique nouveau. Ses capitaux sont incorporés dans l'industrie, et entraînés dans une intense circulation fiduciaire qui n'a rien de commun avec les placements simplistes où nos pères faisaient fructifier leur argent. — Ainsi en est-il des dons de l'esprit. L'immobilité absolue en philosophie est, non moins que le relativisme absolu, contraire à la nature et à l'histoire. Elle conduit à la décadence et à la mort. Vita in motu. Vouloir la scolastique rigide et inflexible, c'est lui porter le coup fatal, en faire un capid morttium; —^ intéressante relique, mais simple relique, bonne tout au plus à figurer honorablement dans une exposition internationale de systèmes défunts.

Plus d'un de nos advers;ûres nous accuse do commettre ce grossier anachronisme, qui consisterait à imposer eti bloc au XX® siècle les conceptions du xiii® siècle. J. Frohschammer, l'auteur peu critique d'un ouvrage intitulé :

il6 LA PHILOSOPHIE NÈO-SCOLASTIQUE

Die Philosophie des Thomas von Aquino k7*itisch getoUrdigt *), légitime en ces termes combatifs la publication qu'il en! reprend : « Dans les circonstances présentes, il ne s'agit plus seulement de faire la critique d'un système théorique, mais aussi de lutter contre la puissance pratique que Thomas a conquise, grâce h sa philosophie, du jour où il a été proclamé commandant en chef des lutteurs scolastiques. Ces lutteurs, la papauté, alliée au Jésuitisme, les a pris à son service, pour entamer une lutte h mort contre toute la philosophie moderne, même contre toute science en général et contre la civilisation présente (!) ; et ce, pour les anéantir, et rétablir sur leurs ruines la domination mondiale de la papauté ainsi que la civilisation et la science scolastique du moyen âge ^ 2). M. Eucken, tout en reconnaissant la valeur historique du thomisme, croit qu'on ne peut proclamer sa valeur absolue ni restaurer ses doctrines intégralas, sans mentir aux progrès de l'humanité et vouloir imprimer un mouvement de recul à la roue du temps [das Rad der Weltgeschichie zurïu'kdrehcn) ^). M. Maurenbrecher est plus aiaïf, et il raille le néo-thomisme « qui ne voit pas combien il serait impossible de faire revivre l'étant social de saint Thomas ^^).

Leipzig, 1889, in-S» de 535 pp.

*) Vorrede, p. V.

*) Thomas v. Aquino u. Kant Ein Kampf zweier Welten (Kant* studien, 1901, Bd. VI, pp. 10-11 et 18).

<) Thomas von Aquino^s Stellung zum Wirthschaftsleben setner Zeit (Leipzig, 1898), p. 50.

LE MOT ET LA CHOSE il 7

De même M. Secrétan porte contre le mouvement nouveau cette condamnation sommaire et sans procès : « Il n'y a pas d'entente possible entre la science et une école qui invoque la chose jugée et pense trancher une question quelconque par un appel à l'autorité « ^).

On pourrait multiplier ces citations. Mais quon se détrompe ou qu'on se tranquillise. Les initiateurs du mouvement néo-scolastique ne veulent pas de ce psittacisme enfantin qui fait redire mot à mot des leçons apprises par cœur, et ils se rendent bien compte que la renaissance archaïque ressemble fort à une agonie. Dos efforts infructueux tentés au xv^ siècle pour faire revivre, dans leur forme antique, le platonisme ou Taristotélismc, le stoïcisme ou Tatomisme, se dégage une leçon d'histoire qui doit ouvrir les yeux aux moins clairvoyants. Au demeurant, les nombreuses déclarations faites ces dernières années sur le sens et la portée de la néo-scolasiique s'accordent toutes à dire, que si cotte philosophie contient une ame de vérité, elle doit être susceptible de s'harmoniser avec les progrès de toute sorte réalisés depuis le moyen âge, et s'ouvrir toute large aux innovations de la culture moderne.

Talamo se rallie à ce modernisme^). — Dans un articleprogramme du Philosophisches Jahy^buch, Gutl)erlet, le savant professeur de Fulda, formule les mômes idées, et

') La restauration du thomisme (Revue philosophique^ 1884, t. II, p. 87). •) U Aristotélisme de la scolastique dans P histoire de la philosophie (Paris, 1876). Conclusion, p. 6B1.

218 LA PHILOSOPHIE NÈO-SCOLASTIQVË

il déclare qu'il faut s'attacher à saint Thomas pour le compléter, rameliorer et le corriger ^). — Comme le dit en termes expressifs le I)"^ Ehrhard : « Thomas d'Aquin doit être un phare (Leiichiihurm) et non une borne (Grenzsiein) . , , Les besoins d'une époque lui sont propres et ne se répètent jamais «^). Ces mômes déclarations ont été renouvelées périodiquement par les professeurs de rinstitut de Philosophie de Louvain et par la Remie Néo-Scolastique qui lui sert d'organe^}. Elles sont confirmées par Mgr d'Hulst ^), Kaufmann ^), Hettinger ^), MeufFels '^), Schneid ^), etc., qui tous se réfèrent au conseil

*) Die Anfgabe der christlichen Philosophie in der Gegeitwart (Philos. Jahrb., 1888), pp. 1-23.

*) Der Kafhoiicisinus und das zwanzigste Jahrhtmdert im Lichte der kirchlichen Entwickhiug der Neuzeit (Stuttgart, 1902), p. 252.

«) V. notamment 1894, p. 13; 1899, p. 6; 1902, p. 5. — Cf. Mercier, Les origines de la psychologie contemporaine^ pp. 440 et suiv.

*) V. Mélanges philosophiques (Paris, 1892), passim.

*) Schweizerische Kirchenzeitung (14 mars 1902).

®) Timotheus, Briefe an einen jungen Theologen (Fribourg, 1897), pp. 192 et suiv. — Cf. La Quinzaine (1er déc. 1902) : Comment faire ?

') « Si l'on nous a bien compris, la néo-scolastique n'est donc pas une réédition pure et simple, une justification systématique et quand même de tout ce qui a pu rentrer, à tort ou à raison, sous l'étiquette élastique de « Philosophie scolastique ». La néo-scolastique est la belle scolastique médiévale, mais enrichie, complétée, adaptée à nos temps, orientée d'après l'enseignement et l'esprit de l'Encyclique. En d'autres termes : toujours agrandir et approprier aux temps présents le patrimoine de vérités que nous ont légué nos devanciers et tout spécialement le grand génie que fut saint Thomas d*Aquin : tel est l'objet et le but de la néoscolastique. » A propos d^un mot nouveau, p. 527.

®) Die Philosophie d. hl. Thomas und ihre Bedeutung fiir die Gegenwart (Wurzbourg, 1881), p. 74.

bien connu de Léon XIII : « Nous proclamons qu'il faut recevoir de bonne grâce et avec reconnaissance toute pensée sage et toute découverte utile, de quelque part qu'elles viennent etc. »^).

104. Concluons : L'alliage caractéristique et dûment justifié d'un élément traditionnel et d'emprunt (scolasiique) et d'un élément propre et novateur (néo), tel est bien le but de la restauration d'idées dont il sera truite dans la seconde partie de cet ouvrage.

De même que la scolastique vécut d'un génie propre, après qu'elle eut transposé les idées grecques et patristiques dans le moyen âge chrétien, de même la néo-scolastique possède un génie propre, tout en s'alimentant d'idées médiévales en plein xx*" siècle.

Quels sont les facteurs de ce génie nouveau et dans quelle mesure la néo-scolastique vient-elle modifier la scolastique? La réponse à cette question fera l'objet des paragraphes qui suivront.

Nous suivrons l'ordre adopté dans la première partie, et ainsi nous pourrons mieux rapprocher le passé du présent

') Encyclique Aiterni Patris. M. Picavet, qui n'est pas des nôtres, le constate loyalement : « Pourquoi, s'il y a un néo-cartésianisme, un néoleibnizianisme, un néo-kantisme, n'y aurait-il pas un néo-thomisme ? Et nous croyons avoir établi que les millions de catholiques qui, après Léon XllI, se réclament du thomisme, n'entendent nullement être de simples échos du XIII*^ siècle, ou laisser en dehors de leurs systèmes, les recherches ou les découvertes de la science moderne » (Reime philos., 1893, t. 35, p. 395).

2à0 LA PHILOSOPHIE NÉO-SCOLASTlQÛE

et rencontrer les questions les plus intéressantes relatives à la néo-scolastique contemporaine. Un premier chapitre (§§ 20-24) s'occupera de notions a-doctrinales et notamment des relations extrinsèques de la néo-scolastique (G). Le second chapitre traitera de la doctrine môme (§§25-33).

§ 21. — L* appareil pédagogique,

105. La néo-scolastique est-elle la « fille des écoles y* ? Autant, mais pas plus que le positivisme ou le kantisme, le panthéisme ou la philosophie de Timmanence. Elle se répand par l'enseignement, non moins que par toutes les productions imprimées dont la vie moderne multiplie les formes : livres, brochures, revues, journaux môme servent de véhicules à ses doctrines. A preuve, la longue bibliographie néo-scohxstique de ces quinze dernières années.

Il ferait sourire celui qui, sous prétexte de- retour au passé, propagerait ses idées par la transcription des manuscrits et refuserait le service des presses contemporaines. Le plus intransigeant des réactionnaires n'oserait pousser le ridicule jusque-là.

Pas plus qu'il n'oserait imposer le programme du irivium et du quadrivium (1(), 47), ou rendre force de loi dans les universités modernes au décret édicté en 1255 par la faculté des arts de Paris (48).

D'autre part, l'uniformité des méthodes pédagogiques est brisée sans retour. De profondes innovations se sont

introduites : elles reflètent les progrès mêmes de la doctrine qu'elles sont «appelées cà servir.

Le commentaire, forme principale de renseignement au xiii^ siècle (17), est supplanté par Texposition systématique des diverses branches de la philosophie ; cette systématisation est beaucoup mieux faite pour donner cà l'étudiant des idées ordonnées d'après un plan d'ensemble, et lui éviter de longs et inutiles circuits. Mieux aussi elle permet d'introduire dans la néo-scohistique les doctrines empruntées à d'autres systèmes philosophiques, et de faire la part des sciences particulières. On compte sur les doigts ceux qui veulent circonscrire l'œuvre de restauration à une simple exposition de la philosophie de saint Thomas « dans son ampleur et dans l'ordre qu'il avait suivi r. Pour le P. Janvier toute autre méthode est une adhésion maladroite au thomisme. « Les mieux im^pirés, écrit-il, prirent l'Encyclique de Léon XIII h la lettre et s'efforcèrent d'expliquer toutes les parties de la doctrine de saint Thomas en usant de sa méthode et en adoptant son style « ^ ) . Mais les déclarations du P. Janvier ont soulevé des protestations multiples, même inattendues, et il faut s'en réjouir.

Le commentaire toutefois trouve sa place, soit dans l'étude approfondie d'une question de détail où il peut être très utile d'expliquer des textes isolés ; soit, comme couronnement des études, dans les cours de doctorat, quand

') V action intellectuelle et politique de Léon XIII (Paris, 1902), p. 49.

il s'agit do Tétude intégrale de quelque traité d'Aristote ou d'un scolastique. Telle est d'ailleurs la marche pédagogique suivie dans la plupart des universités modernes, et elle a donné d'excellents résultats.

La schématisation formelle d'une question déterminée par l'application do la triade bien connue du « Vidctur qitod — Sed contra — Respondeo dtcendum « ; de même que l'emploi du syllogisme sont des procédés didactiques trop parfaits pour qu'on puisse en pi-iver la scolastique nouvelle (19, 20). Mais le maintien du procédé même n'exclut pas une adaptation au tempérament moderne. Rien n'est monotone comme la dissection de la pensée quand elle s'opère suivant des cadres stéréotypés, par une alternance des mêmes formules. 11 on résulte fatalement une sécheresse de langage qui engendre la hissitude ou même le dégoût. L'exposé du pour et du contre, la réponse aux objections, les fortes démonstrations syllogistiques gagnent en attrait, sans rien perdre en force, lorsque, conservant leur esprit, on les dépouille do leur vieille enveloppe, et qu'on les présente sous un habit moderne. La chose semble indiscutable pour les ouvrages de philosophie, et l'idée d'écrire un traité do critériologie ou un livre sur la psychologie contemporaine, d'après le type des Sommes thcologiques ou des Quodlibety paraît tout simplement baroque.

De même en est-il de l'enseignement oi'al : que des discussions et exercices pratiques apprennent aux étudiants à traduii'c un raisonnement « en forme r, et à y répondre ;

qu'ils sachent découvrir, par la sobre pratique de la distinction et de la sous-distinction, le vice d'une doctrine, rien de mieux. Mais qu on prenne en horreur la sophistique et l'abus des formules pour elles-mêmes (§ 33). Surtout que la leçon de chaque jour ne vienne pas mouler tout le savoir en d'invariables formules.

106. Il est aussi des procédés didactiques nouveaux, que la pratique a généralisés dans d'autres domaines : il serait peu sage de ne pas utiliser au profit de la néo-scolastique des innovations qui constituent des progrès. Le xiii® siècle possédait une forte organisation de la discussion publique ; on y joint aujourd'hui la monographie et la disscrtafion, à divers stades de Tétude. Car l'élève, en mettant la main à la pâte, apprend h penser par lui-même et à styler sa pensée. Il faut surtout introduire dans l'enseignement les laboratoires,et une institution spéciale que les Allemands appellent le séminaire pratique.

Le terme de « laboratoire « peut faire sourire quand il s'agit de philosophie. Cependant, à côté des bibliothèques et des cabinets de périodiques qui sont principalement les laboratoires des parties spéculatives de la philosophie, il y a place pour des laboratoire's de science expérimentale (psycho-physiologie, chimie, physique) dès qu'on admet pour la scolastiquc nouvelle la nécessité de se vivifier au contact des sciences rationnelles et expérimentales (§ 24).

Quant an séminaire pratique, où, avec Taide du professeur, un groupe d'élèves étudient une question spéciale,

il peut embrasser toutes les parties de la philosophie, et dans toutes ses résultats sont remarquables. Ce travail en commun, où chacun dirige son contingent d*efForts vers un but général, fait bénéficier chacun des recherches de tous ; familiarise avec le maniement des instruments de travail ; réalise une expérimentation des méthodes constilitthés ou inventives propres à chaque matière ; et très souvent décide de la vocation scientifique de ceux dont un premier succès a couronné Teifort.

107. Enfin une autre question se pose et divise les plus sincères et les plus méritants : en quelle langue faut-il enseigner la nôo-scohistique ? Faut-il s'en tenir au latin philosophique du moyen Age, <à la langue môme des grands scolastiqu^s dont on veut perpétuer les vues profondes ? ou faut-il franchement, par la parole et par la plume, traduire en langues vivantes les délicates formules qui font de l'idiome scolastique un idiome d'initiés ?

Les sermons de maître p]ckehart (né vers 12(30, f 1327) qui malgré ses écarts était nourri de })hilosophie scolastique, peuvent être regardés comme le point de départ d'une littérature allemande, et avec les ouvrages catalans de Raymond Lullus, comme im des premiers ess?ûs de Tapplication d'une langue vivante à la philosophie. Longtemps encore le latin demeura la langue savante de rOccident ; et Thumanisme di; la Renaissance vint lui donner un regain de faveur dont h^s eff(Ms perdurèrent deux siècles. Mais on constate, à partir du xv® siècle, et

L'APPAREIL PÉDAGOGIQUE 2i5

sur lo terrain do la philosophie, le conflit d'une double latinité : le latin scolaslitjuo qui devint de plus en plus barbare (97), entraîné qu'il était par la décadence même de la doctrine (nous faisons exception pour les auteurs espagnols et portugais du xvi*' siècle), et le latin classi(iu\ cultivé pour lui-même i)ar un groupe d'écrivains })lus épris du langage que de Tidéo. Les premiers philosophes modernes, un Descartes, un Fran^-ois Bacon, un Leil)niz ont écrit h la fois en latin et en langue vulgaire; mais à partir du xviii** siècle, cette dernière supplante définitivement sa rivale. Au xix"* siècle et aujourd'hui, personne ne parle et n'écrit en latin sur la philosophie, sauf dans quelques soutenances doctorales qui demeurent avant tout des exercices de parade.

108. Font exception au mouvement général un groupe nombreux de s^olastiques qui, dans la seconde moitié du XIX® siècle, ont vaillamment repris les enseignements du moyen âge, et dont la vigoureuse action, il faut le reconnaître, a contribué <à la restauration qui se généralise sous nos yeux. Leur exemple a été suivi par la plupart des professeurs de philosophie, partisans de la scolastique ; principalement dans les séminaires et dans les maisons d'éducation religieuse, où des raisons spéciales, que nous sommes les premiers à reconnaître, imposent aux futurs prêtres la culture de la langue de l'Eglise.

Sans parler de ces considérations de tradition et de discipline ccclésiasti<iues, que nous ne voulons pas mêler à ce

débat ^), les raisons que les « latinistes n invoquent s'inspirent surtout de la valeur pédagogique de la langue latine en matière de scolastique : cette philosophie, dit-on, est si étroitement liée aux formules, aux moules lexicographiques et syntaxiques dans lesquels elle a été coulée au moyen âge, que ces moules et ces formules sont devenus inséparables de la doctrine même. On en conclut qu'il faut continuer d'enseigner la scolastique, et par la parole et par les livres, dans le môme latin qui la véhiculait au xiif siècle.

A cette raison principale vient s'ajouter cette autre tirée de l'avantage que procure à la ditfusion même des idées l'uniformité d'une langue savante, intelligible à tous, capable de supprimer l'obstacle que suscite la différence des races et des frontières, et de faciliter le commerce intellectuel entre les ouvriers d'une même œuvre de réédification.

Théoriquement, personne n'a jamais contesté la valeur historique du latin dans la pédagogie scolastique, et l'us^ige de cette langue, accci)téo par tous, serait apparemment susceptible de rendre au xx** siècle les mêmes services qu'il a rendus au xiu''. Mais la question, ainsi énoncée,

') La question a été posée sur ce terrain par M. Meuffels, dans la Revue Néo-Sculastique de février et noveir.bre 1903; et par Hogan, Les Etudes du clergé. Ce même point de vue est envisagé par le O** Domet de Vorges, Revue Néo-Scohistique, 1903, p. 253. — Voir également: Kibn, Eiicyc/opaedie u. Metftodolrgiti der Théologie (Fribourg, 1892), pp. 95-99 et Mgr Latty, De l'usage de la langue latine dans Renseignement de la théologie (ChàU^ns. 190;3).

est d'ordre absircnt et idéal, et la solution poui'rait bien différer dès qu'on se transporte sur le terrain concret et pratique. En effet, les partisans de l'enseignement en langue moderne ne manquent pas d'observer que la néoscolastique doit tenir compte des circonstances de temps et de milieu dans lesquelles elle doit évoluer, et notamment de certains facteurs de la vie moderne qui constituent pour ainsi dire l'atmosphère intellectuelle respirée par tous les esprits de notre temps. Ne pas en tenir compte serait travailler, non pas pour des contemporains, mais pour des types historiques évanouis, et par conséquent semer dans le désert la parole rénovatrice.

Or le problème pédagogique de la langue philosophique prend un tout autre aspect dès qu'on fait entrer en ligne de compte ces nouveaux éléments d'appréciation.

11 est évident d'abord que la thèse des latinistes quand môme est outrancière, si on lui donne un sens exclusif, et si on entend dénier la T^o.çi'eôiVeVc' d'enseigner une philosophie scolaslirpie ou néo-scolastique en tout autre idiome que le laiin.

Pareille prétention reposerait sur une confusion d'idées : puisque les scohistiques ont écrit en latin, Tintolligence approfondie do leur latinité est certes indispensable à quiconque veut comjirerub^e leur doctrine ou travailler à son renouvellement ; — tout comme il faut comprendre le sanscrit et le grec pour parler, en connaissance de cause, du système des T'panishad's ou delà philosophie d'Aristote.

On 110 saurait trop insister, selon nous, sur la nécessité d'une forte philologie scolasliquc, instrument indispensable de toute étude du moyen âge philosophique. Faute d'être suffisamment armés de cette science auxiliaire, que peuvent seules conférer une longue initiation et une éducation spéciale, maints historiens modernes qui s'occupent des écrivains médiévaux dorment le spectacle des plus lamentables méprises ^). Méconnaissant le sens technique d'un mot ou d'un adnge, ils endossent aux scolastiques des théories bizarres ou absurdes, et les chargent de fautes qui ne retombent que sur leur propre ignorance.

Il fout donc connaître à fond le latin de la scolastique. Mais autre chose Q^i comprendre hc langue dont s'est servi un auteur, autre chose user de cette même langue pour exprimer les idées de cet auteur, pour disserter sur leur sens, leur origine, leurs mérites, leur3 défauts, avec tous les développements que pareille œuvre d'exégèse comporte. Qui veut expliquer la théorie de Vâhnan ou de r£roo;,doit savoir ce que signifie le mot sanscrit ou grec, mais n'est pas obligé de faire en sanscrit ou en grec le cours consacré à cette étude. Toute langue suffisamment assouplie peut fournir les signes nécessaires à n'importe quelle idée, pourvu qu'ils soient maniés par des mains habiles et sagement adaptés aux idées dont ils sont les substituts. Toute forme de langage suffisamment perfectionnée peut convenir à tout fonds

') V. par exemple p. 174, n. 1.

L'APPAREIL PÉDAGOGIQUE â40

d'idées. Plusieurs langues modernes réunissent ces conditions de richesse et de souplesse — qui oserait le nier i Nous n'en voulons qu'une preuve : l'ouvrage remarquable du P. Kleutgen, si précieux pour la diffusion des idées scolastiques, est rédigé en allemand [Die Philosophie der Vorzeit vertheidigt) ^) et traduit en français et en italien [L(i philosophie scolasiiqiie expo'^ce et défendue; La filosofia aniiea esposla e difesa) *). Or une expérience personnelle — que beaucoup d'autres pourront confirmer — atteste la supériorité de cet ouvrage, même au simple point de vue de l'interprétation doctrinale, sur maint traité de philosophie en latin. On pourrait citer d'autres exemples. Les faits ont démontré que la pensée scolastique n'est pas indissolublement attachée à son revêtement médiéval. Le latin n'est pas un épiderme (|u'on ne peut enlever sans écorcher la doctrine, et dès lors et pour le moins il ne peut prétendre au ynonopole dans l'enseignement.

Au demeurant, ceux qui nialgré tout subiraient la séduction de ce paradoxe : qu'il faut enseigner un auteur dans la langue dont il s'est servi, — mettraient les scolastiques du moyen âge en fort méchante posture, ('ar tout le monde sait que leurs commentaires d'Aristote sont rédigés, non pas en grec, mais en latin; — bien plus, que la presque unanimité devait recourir à des traductions latines pour

2 Aufl. 2 Bde. Innsbruck, 1878.

^ 4 vol. Paris, 18G8-1870 ; 5 vol. Roma, 186G-68.

â30 LA PHILOSOPHIE NÉO-SCOL ASTIQUE

s'initier aux doctrines aristotéliciennes quils affectionnaient. Car on compte sur les doigts les occidentaux qui lisaient le grec, du ix"" au xiv® siècle. Ira-t-on jusqu'à dire que le moyen âge n'a pas bien compris et commenté Aristote ?

Quant aux avantages d'une langue savante unique, personne ne les conteste. Mais ici encore on vogue en plein dans un océan de chimères, et la pratique tient en échec la théorie. Nous ne vivons plus dans les conditions qui s'imposaient au moyen âge. Les langues modernes sont constituées, et leur durée est assurée par la différenciation profonde des mœurs, des idées et des traditions nationales. De plus, il n'est pas une des quatre ou cinq grandes langues eui'opéennes qui n'ait été magistralement pliée au service de la pensée philosophique par des hommes de génie, et ils ont trouvé des imitateurs par légion. Le pitoyable échec auquel viennent périodiquement échouer les efforts individuels ou collectifs en faveur de l'unification de la langue savante, en dit assez sur les résultats auxquels aboutiront dans la suite ceux qui sacrifieront à cette utopie : surtout si les hommes, qui veulent remonter l'irrésistible courant, doivent lutter en outre contre une foule d'autres difficultés, qui ont empêché jusqu'ici les esprits loyaux et sincères de peser la valeur intrinsèque de la néo-scohistique. Pratiquement et longtemps encore, on en sera réduit — la chose n'est d'ailleurs pas si difficile — à se familiariser avec les principales langues modernes.

109. Los considérations qui viennent d'être développées ne constituent quune manœuvre de défense, contre une prétention tout au moins exagérée. Beaucoup plus séduisante apparaît la thèse des partisans des langues modernes, quand on considère les inconvénients que présente l'usage du latin dans nos écoles contemporaines.

Si Ton veut assurer à la néo-scolastique des conditions do vitalité et d'influence, il ftiut, coûte que coûte, forcer l'entrée des milieux indifférents ou hostiles dont son nom seul a suffi jusqu'ici ta lui fermer toutes les portes. Ce n'est pas en se cantonnant dans de petits cénacles d'initiés, ou même en régnant dans quelques auditoires restreints, que la néo-scolastique remplira la mission ambitionnée par ceux qui se consacrent à son édification. Il faut qu'elle prenne contact avec l'âme moderne, avec les grands mouvements d'idées qui imprègnent l'intelligence contemporaine, qu'elle soit admise à faire valoir ses raisons et ses arguments, à opposer ses solutions aux solutions rivales, bref à entrer dans la circulation des doclrines. Or, est-ce en parlant latin qu'elle forcera la consigne de ces milieux dont elle a été trop longtemps exclue ?

Non, absolument non. En vain se présentera-t-elle sous forme de gros volumes latins au cabinet de travail d'un positiviste ou d'un néo-kantien. On n'ouvrira pas à la visiteuse importune ; on la traitera d'archaïque comme la livrée qu'elle porte, ou bien on reconduira en lui disant qu'elle est bonne uniquement pour des gens d'église.

Cela est tellement vrai, que si quelques ouvrages récents, de doctrine néo-scolastique, ont force la consigne et attiré sur eux de loyales controverses, dans des milieux acquis à de tout autres idées,- il les faut chercher non pas parmi de savants traités rédigés en latin, mais bien parmi les productions qui ont adopté des allures modernes et sont rédigées dans une langue vivante.

Ce serait môme verser dans une étrange illusion de croire, que du moins les amis du moyen âge et ceux qui s'intéressent le plus sincèrement au rajeunissement de sa philosophie trouvent dans le latin un stimulant et un aide. Ici encore le vieux parler d'autrefois est une source d'entraves et de déboires. Si l'on excepte quelques personnalités brillantes, hi plupart apparentées à des centres d'étude de Rome et de l'Italie, où le culte du latin est demeuré chose traditionnelle ot nationale, — il faut bien avouer que beaucoup de manuels sont rédigés en un style qui ne rappelle que de très loin, je ne dirai pas la belle latinité cicéronienne, mais même la belle latinité philosophique du moyen âge. Que dire de la langue parlée, tant par les professeurs que par les élèves ! Ne faut-il pas avouer que le plus souvent Targot y règne en maître l Et croit-on sérieusement que le dé))utant, si peu préparé au travail de la réHexion philosophique, se sente la pensée à l'aise dans cet étau où on l'oblige à se maintenir? Ecoutez ce qu'écrit à ce sujet un maître expérimente qui a pu juger l'arbre à ses fruits. Parlant de l'étudiant novice: ^^ Tout lui est nouveau

et rebutant : les notions, les termes, les méthodes et le langage. Il est introduit brusquement dans un monde d'idées abstraites et jusqu'alors inconnues ; il n'est point familiarisé avec le latin, comme véhicule de la pensée. Môme les vérités anciennes et bien connues revêtent des formes étranges, d'apparence peu naturelles, et toute la terminologie de l'école lui paraît obscure et confuse... Il en est qui ne sortent jamais du brouillard, et ceux mêmes qui en émergent enfin se rappellent toujours ce passage comme la plus dure épreuve de leur formation intellectuelle «^). Et plus loin : « Une expérience poursuivie pendant de longues années a montré à l'auteur de ces pages que parmi les étudiants qui n'ont appris la philosophie, et surtout la scolastique, qu'en latin, un très petit nombre en a retiré autre chose qu'un amas de formules, à peine comprises ; ce qui ne les empêche pas toujours de s'y attacher coûte que coûte »*).

M. Hogan, supérieur au séminaire de Boston, ne parle que d'étudiants ecclésiastiques, stimulés cependant par tant

^) Hogan, Les Études du clergé^ p. 95.

*) Ibid.^ p. 101. Dans le même sens M. Domet de Vorges remarque très justement : « Souvent les élèves croient avoir saisi une idée quand ils n'ont fait que répéter une formule. Les professeurs eux-mêmes ne sont pas à l'abri de ce danger. Parfois, ils croient tenir une solution parce qu'ils possèdent des aphorismes qui font un effet majestueux dans une langue peu familière. Il nous est arrivé de temps à autre, en lisant des manuels récents, de nous dire : l'auteur n'oserait pas soutenir cette thèse en français. » Revue Néo-Scol., 1903, article cité, p. 254.

de misons étrangères à la philosophie, à ne pas laisser se perdre leur bagage de latinité. Quand il s'agit de làiqiies, que rien n'oblige à philosopher si ce n'est la passion désintéressée du vrai et le souci d'approfondir les problèmes du monde et de la vie, le vice de forme devient, hélas ! un vice de fond. L'Institut philosophique de Louvain, auquel nous avons l'honneur d'appartenir, en a fait la triste expérience. De 1895 à 1898, les cours de philosophie furent professés en latin : cette pratique fit l'effet d'un interdit; les laïques désertèrent, ne laissant sur les bancs des auditoires que des clercs obligés de suivre les leçons. Et le retrait de cette mesure, en 1898, détermina l'essor d'une institution qui avait été conduite à deux doigts de la ruine.

C'est pour des misons analogues, que certains ouvrages latins, signés par des hommes de la plus haute valeur, reçoivent une publicité si minime et ne franchissent pas un cercle restreint de professionnels, alors que ces mêmes livres, écrits en une langue vivante, seraient assurés d'un large accueil.

Qu'il le veuille ou non, en philosophie comme dans tout autre domaine de l'esprit, l'écrivain ou le professeur doit respecter certaines exigences du public, parce que celles-ci sont des manifestations d'un état d'àme de la société. On ne tolère plus aujourd'hui les formes sèches et parfois rudes dont se contentaient les philosophes médiévaux. Les modernes nous ont habitués à un revêtement littéraire des pensées les plus a))straites, — les Fivmçais surtout, pour qui

L'APPAREIL PÉDAGOGIQUE «aS

Descartes est un grand écrivain non moins qu'un grand initiateur d'idées. Si la néo-scolastique se refuse à tenir compte de ces habitudes des milieux lettrés, elle doit renoncer à s'en faire bienvenir. Non pas qu'il faille faire de la littérature au lieu de philosophie, mais au moins, par respect pour le public, donner au style ce vernis discret qui est l'achèvement de la clarté et fait accepter les théories les plus abstruses.

Enfin, si pour cette raison encore le latin semble peu capable d'avoir l'oreille du public philosophique, il est tout un département d'idées où il a si manifestement le désavantage, que les « latinistes « les plus décidés font fléchir sur ce point la rigueur de leur principe : l'histoire de la philosophie et la prise en considération des résultats scientifiques (§§ 22 et 24) . Or, comment parler en latin de Kant, de Hegel, de Spencer, de Taine, de Renouvier, de Boutroux, de Wundt; comment traiter la psycho-physiologie, la sociologie, etc., sans recourir à des néologismes qui feront sourire ?

110. Les positions contradictoires que nous venons d'indiquer et leur système général de défense sont solidaires, en dernière analyse, du programme même de la néo-scolastique; elles se rattachent à deux conceptions différentes de la restauration qu'on prétend servir. Faut-il reprendre pureriient et simplement la synthèse du xiii^ siècle : en ce cas une langue morte peut fort bien convenir à un système mort, sous trait à toutes les influences

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de milieu et de temps. Que si nu contraire la restauration d'une synthèse passée doit puiser dans son adaptation aux besoins nouveaux un regain de vie, la scolastique doit parler la langue du xx® siècle.

De ce double idéal — faut-il le dire? — c est le second qui doit prévaloir. Voilà pourquoi, dans les chaires comme dans les livres, il faut que renseignement de la philosophie scolastique devienne moderne. Une forte philologie des grands auteurs du xiii^ siècle, consistant dans l'excgèse du vocabulaire, la lecture et l'explication des textes, supplée amplement à Tancienne pédagogie latine. Et ceux qui se sont initiés de la sorte aux pensées scolasiiques — nous sommes du nombre — n'ont qu'à se louer de l'excellence et de l'opportunité du procédé.

§ 22. — La néo'Scohistique et Vhistoire de la philosophie,

111. L'histoire de la philosophie n'était pas inconnue au moyen âge {21), mais son étude a pris depuis cinquante ans une place si considérable dans les préoccupations, qu'il importe de fixer F attitude de la scolastique contemporaine vis-à-vis de ce département de recherches.

Les causes de cet engouement sont multiples.il s'explique d'abord par l'influence de l'éclectisme de Cousin en France, de l'évolutionnisme idéaliste de Hegel en Allemagne, qui l'un et l'autre, pour des raisons diverses, ont fait de l'histoire de la philosophie un instrument indispensable de la

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