NÉO-SCOL ASTIQUE ET HISTOIRE
1 12. D'abord ceux-ci doivent-ils se tenir à l'écart du grand travail de recherche historique qui se poursuit dans tous les genres d'études i L'édification de l'histoire philosophique doit-elle se faire sans eux? Non. Méconnaître une forme intense du progrès scientifique et perpétuer des imperfections qui s'expliquaient au moyen âge, mais qui aujourd'hui demeureraient sans excuse, serait faire preuve d'une coupable otroitcsse d'esprit et entretenir un préjugé dangereux à l'endroit delà néo-scolastique.Pour faire œuvre méritoire en histoire de philosophie, il faut être philosophe non moins qu'historien. Que les néo-scolastiques assument donc leur part dans la tache ; qu'ils entrent résolument dans le grand mouvement pour mettre au jour le vrai quel qu'il soit. Surtout qu'on en finisse une bonne fois avec les préventions et les dédains que certains nourrissent à l'endroit des études d'histoire^). Qu'on s'abstienne de
•) Il est à peine croyable qu^il y a un an, Thistoire de la philosophie ne faisait l'objet d'aucun enseignement à l'Université Grégorienne. Dans beaucoup de séminaires elle est encore lettre morte. Orti y Lara, à Madrid, traite l'étude historique de vaine bibliomanie.V. Lutoslawski, Kant in Spanien (Kantstudien, 1897, Bd. I, pp. 217-231). Comoldi (Filosofid scolastica speculaWva di S. Tommaso cPAquino, p. 22 de la trad. franc.) tient l'histoire des philosophes modernes pour « l'histoire des aberrations intellectuelles de Thomme, ... la pathologie de la raison humaine ». A l'adresse des contempteurs de l'histoire. Clément Besse dit ces dures vérités : « Défenseurs de la Tradition, ils se sont faits ses prisonniers, et un peu aveuglément, sans chercher à la connaître autrement que dans son cadre officiel. Aussi n'ont-ils' guère le sens historique. Ils ignorent ce que procure ce savoir-vivre au milieu des concomitances de faits ou d'idées, qui accompagnèrent chaque progrès dans la systématisation, chaque précision nouvelle dans la termino-
condenser la doctrine d'aiitrui en deux ou trois syllogismes pour la condamner en deux ou trois phrases. Les réfutations en raccourci du cartésianisme ^), du positivisme ou du kantisme, agrémentées d'épithôtes peu flatteuses, dénotent pour le moins l'ignorance de ces pseudo-justiciers. Nous connaissons tel traité de théodicée où Fichte est accusé d'attribuer à l'homme le pouvoir de créer Dieu comme •« chose en soi j? , alors que dans la Wissaischaftslehre le non-moi n'est manifestement engendré que comme représentation !
Mais il est juste de ne pas charger outre mesure ce tableau, et de rendre hommage à un groupe important de scolastiques pleinement acquis aux études d'histoire.
loorie. Leur philosophie n'a ni topographie, ni chronologie. Elle n'a point d'âge. Elle paraît sortir de la nuit pour s'y replonger ensuite ». Deux centres du mouvement thomiste : Rome et Louvain (dans la Revue du Clergé français, 1902. Tiré à part, p. 34).
') Nous ne résistons pas au plaisir de citer le passage du Journal (Vun évêque où M. Fonsegrive, le savant directeur de La Quinzaine^ peint sur le vif une exécution de ce genre : « Dans une haute chaire en face d'une quarantaine de jeunes gens en soutane et en rabat rangés sur des bancs, un prêtre d'une trentaine d'années expliquait en latin un livre latin, et, le malheureux ! au lieu de s'appliquer à parler simplement le latin technique, facile à entendre, il tâchait de l'enjoliver, le saupoudrait de Verum emm verOy de lam enim et finissait ses périodes par des Esse videatur. Au demeurant, il répétait moins clairement le texte du livre sans y ajouter ni un exemple ni une idée. Les élèves cependant semblaient boire ses paroles sans prendre une note, les uns consciencieusement penchés sur le texte de leur livre, les autres le nez en l'air, les yeux fixés sur le professeur quand ils ne venaient pas à la dérobée se poser sur nous.
» Il était question du doute cartésien, et le professeur exposait d'après
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Baumker, Ehrie, Dcnitle, Willmann, Mandonnet, Domet de Vorges, et bien d'autres ont rompu nettement avec les traditions surannées.
1 13. Faut-il rappeler d'ailleurs, que Tétude de Thistoirc do la philosophie est dans l'esprit du péripatétisme et de la scolastique ? Si le culte du fait historique trouve sa justification en lui-même, il conserve encore, pour quiconque croit à la possibilité d'une certitude, les grands «avantages doctrinaux que lui reconnaissaient les anciens.
La philosophie grecque a élaboré pour ainsi dire toutes les solutions principiellos dont un problème philosophique est susceptible, et son infiuence a fortement pénétre la Bcolastique. Il importe de connaître la conception spéci-
son auteur les six raisons, pas une de plus, pas une de moins — car il prouvait cela même — pour lesquelles on ne pouvait adopter le doute cartésien. Refellitur^ refutatur Cartesius^ répétait à chaque instant le professeur, sans d'ailleurs s'être nulle part donné la peine de faire voir par quelles raisons Descartes a été conduit à formuler son doute ainsi qu'il l'a formulé, de dire quel rôle Descartes voulait assigner au doute hyperbolique dans la préparation de la science. Refellitur^ refutatur Cartesius, on n'est pas sorti de là. Les élèves sont maintenant convaincus que Descartes n'a été qu'un esprit faux, radicalement absurde et animé vis-à-vis de la vérité des plus perverses intentions. Pour eux. Descartes est désormais un excommunié de la pensée ; leur professeur procède en effet par anathèmes beaucoup plus que par discussions. Car discuter suppose d'abord l'intelligence de ce qu'on discute. Pour discuter il faut comprendre, la bonne foi seule l'exigerait, et pour discuter, il faut avoir étudié.
» Or, ce professeur qui réfute si magistralement Descartes ne l'a jamais lu, pas même le Discours de la méthode. Je m'en aperçus bien tout de suite après la classe en causant avec lui.» Yves le Querdec, Journal d'un évêque (Paris, 1897;, l»^e partie, pp. llG-118.
tique que le génie des Hellènes imprimait aux diverses théories et aux divers arguments,et de poursuivre, à travers toutes ces formes de la contradiction, la marche des idées appelées à survivre, chez les pères de l'Église, chez les philosophes médiévaux et môme chez les modernes.
li'étude du moyen âge présente une utilité spéciale pour ceux qui veulent renouveler sa principale synthèse. Elle apprend à dégager dans la scolastique Tessentiel de l'accessoire ; elle seule peut expliquer que des principes toujours vrais aient reçu certaines applications propres à la civilisation médiévale et soient susceptibles do s'adapter aujourd'hui h un milieu nouveau. La polémifjue des philosophes scolastiques n'a de sons que si on les replace dans leur siècle ^): elle change d'un moment historique à un autre
*) Il y a dans la psychologie de saint Thomas un argument en faveur de Pimmortalité de Pâme qu'on ne peut comprendre sans les données de rhistoire des idées au XIII« siècle. Le savant Docteur remarque que plus l'âme s'affranchit du corps, plus elle est capable de ces hautes spéculations qui font la gloire de l'humanité. Or il n'est pas possible, conclut-il, qu'un détachement complet de ce corps devienne pour l'âme une cause d'annihilation. — Cet argument ne concorde pas avec la théorie thomiste de Vunton naturelle de l'âme et du corps. Il trouve son explication dans certaines infiltrations d'idées néo-platoniciennes et augustiniennes qu'on observe, par endroits, dans la philosophie thomiste. Dans un autre ordre d'idées, il est facile de montrer, l'histoire en main, que des théories comme l'exemplarîsme divin en ontologie, l'argument des incommutahilia vera, repris par les auteurs romains et réputés du plus pur thomisme, n'ont jamais été acceptés par saint Thomas sous cette forme. Ces auteurs sont thomistes d'intention, et antithomistes en réalité, faute d'avoir étudié l'histoire. V. d'autres exemples chez Besse, op, cit.^ p. 35.