‹ Introduction à la philosophie neoscholasticChapitre 31 sur 53 · NÉO-SCOLASTIQUE ET HISTOIRE · texte numérisé non relu

NÉO-SCOLASTIQUE ET HISTOIRE

moment ; et ces évolutions démontrent que la scolastique a toujoui'S suivi la marche des temps,quelque lentes qu'aient été les étapes. Enfin, cette étude d'histoire met en lumière les défauts des scolastiques, leurs fautes doctrinales et le châtiment qu'elles leur ont valu. Que d'enseignements pour ceux qui savent profiter de ces grandes levons d'une expérience dix fois séculaire ! ^)

Enfin la philosophie moderne et contemporaine doit avoir lo pas dans ces études historiques, puisqu'elle est i'àme même de cette civilisation intellectuelle où la néoscolastique revendique sa place. L'épreuv^e qui s'impose est solennelle et décisive. Si la néo-scolastique ne suit pas la pensée vivante, pourquoi serait-elle du xx® siècle plutôt que de tout autre âge ? Comment marcherait-elle côte à côte avec le positivisme et le néo-kantisme, sans s'engager avec ses rivaux dans un débat contradictoire ? Et si ces derniers n'ouvrent pas ce débat, ne doit-elle pas en prendre l'initiative? A quoi bon être de son temps, si on n'est pas considéré par les hommes de son temps ; et comment attirer leur attention, si on ne pose les problèmes qu'ils posent et de la même manière qu'ils les posent, })our opposer ensuite système à système, argument à argument ? En vérité ils font sourire ceux qui démontrent aujourd'hui, à l'encontre des anciens grecs, que l'âme n'est ni un cercle ni une figure, et qui

*) L'étude historique du moyen âge est d*ailleurs une des formes, ou tout au moins un des indices du retour vers la scolastique. Voir le tableau général des recherches eflfectuées dans ce sens, pp. 15 et 16.

ignorent r<ignosticisine d'un Herbert Spencer ou la théorie des idées-forces d'un Fouillée. Ici encore, les scolastiques sont nos maîtres et leurs leçons ne sont pas inutiles à qui sait les comprendre. De même qu'Augustin porte un défi aux Manichéens qui remplissaient de leurs doctrines les écoles de son temps, et non pas aux sectateurs des mystères d'Eleusis ; Alain de Lille et (Juillaume d'Auvergne combattent les Albigeois et les Cathares, et non plus les Manichéens. Saint Thom.is écrit contre un collègue da l'Université de Paris, l'averroïste Siger do Brabant, et il no néglige aucune occasion de rencontrer les théories de l'arabe Averroës et du juif Avicebron. S'il revenait sur terre, il délaisserait Averroës, Avicebron et Siger de Brabant pour discuter avec Paulsen, Wundt, Herbert Spencer, Boutroux. Ce commerce avec les doctrines de nos adversaires n'aura pas seulement pour résultat le départ entre les éléments de vérité et d'erreur qu'elles contiennent ; il permettra à la scoL-xstique de s'enrichir de multiples théories qui sont des conquêtes de la philosophie moderne, de corriger ou de compléter ses erreurs ou son insuffisance. (Juant aux principes de sa synthèse qu'elle aura victorieusement maintenus dans ce déb^it contradictoire, combien plus réfléchie et plus reposante deviendra la certitude qu'ils engendreront ! Faire le tour de la pensée contemporaine et se convaincre que les explications des autres sur les mystères de la vie représentent, à tout prendre, un patrimoine d'idées plus imparfait que celui dont on dispose, n'est-ce rien pour se consoler

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à ces heures de découragement, où la pauvre raison humaine s'effraie des ombres qui planent sur ses plus chères doctrines i

114. La conclusion qui se dégage des considérations qui précèdent est analogue à celle qui fut formulée à la fin du précédent paragraphe.

La reprise al)straite d'une synthèse évanouie n'a que ftiirc de Thistoire de la philosophie, et le petit groupe de fervents dont elle sera le credo pourront fermer les fenêtres de leur cénacle ou ne pas regarder le monde extérieur. Par contre, raccommodation de la néo-scolastique à notre temps exige un élargissement des études historiques et une orientation dans les voies tracées par la critique moderne.

§ 23. — Philosophie néo-scolastique et dogmatique religieuse,

115. Voici un autre département où la convergence principielle de la néo-scolastique avec l'esprit moderne appelle plus d'une modification aux idées du moyen âge.

Non pas qu il faille revendiquer, comme un apanage de la néo-scolastique, la distinction entre la philosophie et les dogmatiques religieuses, catholique ou autres; puisque le moyen âge avait déjà une conscience nette de cette distinction (5). La néo-scolastique n'est pas une théologie; et l'une pourrait être renouvelée, tandis que l'autre n'en subirait aucun contrecoup. C'est ce qui vient de se passer : les retentissantes controverses de ces dernières

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années sur la critique biblique, sur l'inspiration des Écritures n'appartiennent pas à la philosophie.

Mais le moyen âge établissait entre la philosophie et la théologie un système de rapports hiérarchiques, qui tient à Tessence même de cette civilisation où la religion régissait la vie privée et publique, et où le catholicisme jouissait d'un monopole de fait et de droit de par tout rOccident. La pédagogie philosophique des écoles abbatiales et plus tard de la faculté des arts de Paris est le reflet et le produit de ces idées spécifiquement médiévales (37).

La société contemporaine ayant rompu avec l'unité religieuse comme avec l'unité politique, il en est résulté la neutralité plus ou moins absolue de l'État vis-à-vis des religions. De même ont disparu, avec l'esprit du moyen âge, les institutions pédagogiques qui en sont l'épiphénomène : travailler à les reconstruire serait faire retour à un régime dont les bases fondamentales ont disparu. Voilà pourquoi le mélange caractéristique des matières et des arguments théologiques et philosophiques tel qu'on Tobserve dans les Sommes du xiif siècle, serait un nonsens dans nos cours et nos ouvrages modernes de néoscolastique (37, 45).

De même ce n'est plus aujourd'hui, à propos de théologie, que se posent les problèmes de la néo-scolastique, et les progrès de celle-ci ne sont pas solidaires des progrès de celle-là.

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De même, et surtout, la philosophie néo-scolastique a une valeur autonome et exclusivement autonome. Au moyen âge, en outre de cette fonction, la philosophie remplissait le rôle extrinsèque d'initiatrice à la théologie. Aujourd'hui le diplôme de docteur en philosophie est plus qu'un simple stage aux grades de la sacrée faculté ; la philosophie vaut c(mime telle, et cela suffit. Elle invite à son « banquet ?» non plus seulement ceux qui se destinent k servir TÉglise dans la hiérarchie séculière ou régulière, mais tous ceux qui sont curieux de savoir, dans la saine et large acception du mol ; elle s'adresse môme avant tout à qui la veut cultiver i)Our elle-même, sans but religieux ou professionnel, et promet à ceux qui viennent vers elle des lumières de certitude sur Dieu, sur le monde, sur l'homme et sur le sens de la vie.

116. Que dire cependant des rapports que le moyen âge établit entre la doctrine philosophique et la doct^^ine théologique, et non plus simplement entre la pédagogie de l'une et de l'autre i Autant les relations extra-doctrinales sont dépendantes des circonstances de temps et de milieu, autant les relations doctrinales semblent soustraites à ces circonstances. Convient-il de les maintenir dans la néoscolastique du xx"" siècle l

Si nous comprenons bien la pensée des scolastiques à ce sujet, il n'y a rien à changer du côté de la philosophie.

L'indépendance de la néo-scolastique vis-à-vis de toute théologie, comme vis-à-vis de n'importe quelle autre science,

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n'est qu'une interprétation de cet irrécusable principe de progrès scientifique, valable au xx*" siècle comme au xiii^ ; à savoir qiïune science bien constituée tire de son propre fonds son objet formel, ses principes, sa méthode constructire ; et qu'en cet ordre de choses tout emprunt à une science étrangère viendrait compromettre son droit même h l'existence (5).

La subordination matérielle des sciences entre elles est une autre de ces lois dont la logique fait l'indispensable garantie de l'unification du savoir. « La vérité dament démontrée certaine par xmc science sert de phare dans n'importe quelle autre science. r> Une théorie certaine en chimie s'impose à la physique; et le physicien qui viendrait à y contredire ferait fausse route. De même le philosophe ne peut renverser des données certaines de la théologie, pas plus qu'il ne peut contredire les conclusions certaines des sciences particulières. Le raisonnement que nous avons recueilli sur la bouche de Henri de Gand conserve encore aujoxu'd'hui toute sa puissance. Une subordination négative et prohibitive, non positive et impérative, relie entre elles les formes multiples de l'activité scientifique. Nier cela, c'est nier la conformité du vrai avec le vrai ; contester le principe de contradiction ; se condamner cà un relativisme destructif de toute certitude (38). • Mais quand une théorie est-elle certaine ? Question de fait, où l'erreur est facile. Autant le principe est simple et absolu, autant ses appliaitions sont complexes et variables.

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Il n'est pas de la compétence du philosophe d'établir la certitude des données théologiques, pas plus qu'il n'a cliarge de fixer les conclusions de la chimie ou de la physiologie. La'^certitude de ces données et de ces conclusions doit lui venir d'ailleurs : aussi longtemps qu'elle n'existe pas, le philosophe ne doit pas en tenir compte.

117. Pourvu qu'on se place au point de vue de la philosophie pure, la néo-scolastique et le catholicisme sont si l)eu rivés l'une à l'autre que, depuis un siècle, on a vu des philosophes adapter de bonne foi aux dogmes chrétiens les systèmes les plus divers; — et ainsi se renouvelle un phénomène qui se manifestait au moyen âge comme à la Renaissance, et au cours de la philosophie moderne {A*i, quahnème raison). Parmi ces systèmes, rappelons le dualisme Guntherien, oublié de nos jours, mais auquel L'empreinte hégélienne assura une longue vogue en Allemagne et en Autriche; — le Rosminianisme, dont le fondateur fut à la fois un saint prêtre et un idéologue exagéré, et qui compte encore des adeptes sincèr^es en Italie^); — le traditionalisme, brillamment défendu par de Bonald et Bautain ; — l'ontologisme, dont les derniers échos s'éteignirent, à l'Université de Louvain, avec M. le professeur Ubaghs ; — et surtout ce spiritualisme éclectique k nuance cousinienne, qui fut si longtemps la « philosophie officielle » do la France et se rencontre encore dans

*) L*organe du Rosminianisme est le périodique // Nuovo Risorgi* mento^ dirigé par l'irascible M. Billia.

plusieurs de ses séminaires : tous ces systèmes diffèrent profondément de la scolastique ancienne ou nouvelle; cependant qui les soutinrent furent bons catholiques. ^ Présentées sous le patronage de Descartes, de Malebranche, do Loibniz/de Balmès, de Rosmini, ces doctrines devinrent aussi familières aux générations nouvelles que la pure scokistique aux théologiens du temps passé. C'était une sorte d'éclectisme, ni très profond, ni systématique, ni puissant ; c'était cependant une philosophie chrétienne, fidèle à la Foi et à l'Église, et qui servait, comme celle d'autrefois, à éclairer les obscurités de la vérité révélée, à défendre les enseignements de la religion, à établir une paix acceptable entre la raison et la foi « ^ ) .

Mais la plus intéressante de ces tentatives da rapprochement est celle que poursuit en ce moment un groupe de catholiques français, — dont plusieurs ecclésiastiques — partisans enthousiastes du néo-kantisme. Le mouvement date de quelques années à peine et s'accentue sous nos yeux. Il est d'autant plus significatif qu'il bénéficie de tous les attraits d'une grande philosophie cà la mode ; et qu'il a éclaté à un moment où du côté des prêtres et das religieux se formaient de vastes coalitions en faveur du retour cà une scolastique moderne.

') Hogan, o/>. cit., p. 66. L'auteur remarque qu'au XVllIe siècle, un des panégyristes les plus éloquents du cartésianisme fut le P. Guénard, Jésuite. Ibid., p. 86.

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