NÉO'SCOLASTIQUE ET DOGMATIQUE RELIGIEUSE
La dictature intellectuelle de Kant est officiellement proclamée dans presque tous les milieux universitaires, notamment en France et en Allemagne. Des régions austères de la doctrine pure, réservées aux professionnels de la philosophie, les idées kantiennes se sont répandues dans les préfaces des ouvrages scientifiques, dans les livres dé vulgarisation, et môme elles s'infiltrent dans le roman et dans l'œuvre théâtrale M. Ce qui explique selon nous la grande influence du kantisme, c'est l'alliage caractéristique qu'on y trouve d'un subjectivisme théorique et d'un dogmatisme pratique. Le phénoménisme, qui est le dernier mot de la Critique de la 7rtison théorique, et que Bergson a formulé dans ses conséquences extrêmes, n'eût pas fait fortune sans le nouménisme de la Critique de la raison pratique. La morale de Kant sert de palliatif à sa critériologie, puisqu'elle établit, au nom du vouloir et du sentiment, l'existence de Dieu, de l'àme, de la liberté, et de la vie future ; réalités (choses-en-soi) que l'intelligence est impuissante à connaître et qui sont l'aliment indispensable de la vie morale et sociale. Aussi bien, c'est du côté de la morale que s'est opéré principalement le « retour vers Kant r^ . Peut-on faire vivre en bonne intelligence la cer-
') Témoins les Déracinés de Maurice Barrés, et surtout la Nouvelle Idole de François De Curel. Cette pièce, jouée' il y a quelques années au théâtre Antoine de Paris et au théâtre Molière de Bruxelles, contient de curieuses et typiques affirmations de Tagnosticisme et du volontarisme néo-kantien.
titude mutilée de la raison qui ne régit qu'un monde représenlé, et la certitude de la volonté qui pénètre par delà, dans un monde extramental ? La théorie de la double certitude est-elle logique? Nous ne le pensons pas, et ce pour des raisons d'ordre strictement philosophique ; mais telle n'est pas la question que nous voulons trancher ici.
Il nous suffira de remarquer que ce « volontarisme » permet à un catholique, qui souscrit aux deux certitud/^s antinomiques du kantisme, de déclarer illusoires devant la raison les données objectives qui sont à la base de sa foi catholique, tout en affirmant leur existence devant la volonté.
Et de fait il existe des néo-kantiens catholiques. On peut dire qu'OUé-Laprune, par sa philosophie sentimentale, leur a préparé les voies. --^ La connaissance même philosophique, la certitude même rationnelle n'est point une tâche du pur entendement et de la pure raison. La croyance est un élément intégrant de la science, comme la science est un élément intégrant de la croyance elle-même, c'est-à-dire que la vie de Vesprit est toujours solidaire de la vie de Vêtre ; c'est-à-dire que la philosophie est indissolublement affaire de raison et affaire d'àme ; c'est-à-dire enfin que ni la pensée ne peut suffire à la vie, ni la vie ne peut trouver en elle seule sa propre lumière, sa force et sa loi totale. « Il ne faut pas voir rien que la raison dans l'homme, et rien que l'homme dans la raison. «