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LE SENS VAGUE ET DÉFAVORABLE DU MOT

philosophie ! Avec des préjugés aussi naïfs, il était naturel de prendre Descartes pour un sauveur de qui le xvii® siècle et la société moderne avaient réappris à philosopher. C'est l'avis de M. Penjon : « Si, écrit-il, la philosophie est, comme nous Tavons définie, une libre recherche, nous pouvons dire qu'il y a, depuis Tédit de Justinien (529) jusqu'à la Renaissance au xv® siècle, une sorte d'entr'acte pendant lequel il n'y a pas, à proprement parler, de philosophie. Durant toute cette période, en effet, Thumanité, en Occident, est soumise, pour la spéculation, aux dogmes dont l'ensemble constitue la doctrine chrétienne, et, pour la morale, à la discipline ecclésiastique fondée sur ces dogmes. Il faudrait donc, dans une histoire de la philosophie, franchir cet intervalle de huit ou neuf siècles et passer directement à Tétude des recherches qui ont préparé l'avènement de la philosophie moderne r^).

Grande fut la stupéfaction, quand ce pseudo-dégénéré moyen âge révéla des trésors philosophiques aux nombreux chercheurs qui s'occupent aujourd'hui à gratter le plâtras séculaire qui le recouvre. Victor Cousin et son école ont été les initiateurs de ce mouvement de recherches historiques. On comprit peu à peu qu'il n'y avait pas d' « entracte V médiéval, et que la trame de la pensée ne s'était pas interrompue. Stôckl, Hauréau, Ehrle, Denifle, Baeumker, Erdmann, Ueberweg-Heinze, Picavet, Willmann, Man-

') Précis (Vhistoirc de la Philosophie^ Paris, 1897, p. 165.

donnct, Baumgartner, Delacroix, — pour ne citer que des contemporains — ont démontré que la scolastique constitue un mouvement d'idées aussi complexe, aussi digne d'attention que les plus belles synthèses de l'antiquité. Le fil de la tradition qui séparait la philosophie antique de la philosophie moderne est désormais renoué, et rien ne ressemble moins à une léthargie intellectuelle que l'activité du moyen âge.

3. Et puisque le préjugé qui a si lourdement pesé sur la philosophie du moyen âge est en voie de se dissiper, puisqu'on prend au sérieux ce qu'on a si longtemps raillé, il importe d'en finir avec le vague qui enveloppe le mot scolastique. Car, s'il est vrai qu'on reconnaît une science avancée à la précision de sa terminologie, la première condition de progrès de l'histoire philosophique du moyen âge est la détermination exacte du sens qui doit être attribué aux mots dont cette histoire fait un usage continuel.

Qu'est-ce que donc signifie, scientifiquement parlant, ce terme de « scolastique 9» {

Beaucoup de réponses ont été formulées. Leur examen et leur critique fourniront la matière des pages qui suivront.

§ 2. — Mise au point. Une confusion à éviter,

4. On a philosophé au moyen âge. Et c'est de doctrines philosophiques qu'il s'agit quand on parle de philosophie scolastique. Il peut sembler superflu d'insister sur cette idée.

et cependant c'est l'unique moyen d'en arriver à une mise au point des discussions qui vont suivre.

Or, toute philosophie consiste en une étude rationnelle de t ensemble ou d'une partie des problèmes que soulève Vexplication de Tordre universel par ses causes ou ses principes derniers.

De là : ou bien la philosophie scolastique n'est pas une philosophie, ot alors ceux qui en parlent prennent l'enveloppe des mots pour la graine des choses; — ou bien elle justifie, à quelque titre, Tidée générale qui vient d'être rappelée ; c'est-à-dire que son contenu représente une solution quelconque, bonne ou mauvaise, superficielle ou profonde, convergente ou divergente des éternelles énigmes du monde.

5. Il en est ainsi, comme on le verra à l'évidence. Voilà pourquoi il ne faut pas confondre, comme on le fait trop souvent, philosophie scolastique et théologie scolastiqice.

La théologie n'est pas une étude de l'ordre universel par les lumières de l'intelligence humaine ; elle est, au moins dans sa partie dogmatique, une systématisation de doc trines telles qu'une révélation positive les a livrées.

Confondre la philosophie scolastique et la théologie scolastique, c'est confondre l'examen par la raison de vérités naturelles avec l'étude du dogme chrétien ; — comme si la scolastique n'était, suivant le mot de Brucker, qu'une discussion des mystères révélés à la lumière des principes

mal compris de rarislotélisme ^). Combion d'auteurs modernes versent dans la même erreur et considèrent que « le fond des idées étant fixé par le dogme, il ne restait de liberté que sur la méthode d'explication et d'application r,\ *) Si la scolastique n'est que cela, en vérité il ne faut plus l'appeler une philowphiCy mais une exégèse de la croyance, un commentaire de la foi, un plaidoyer j)7*o domo.

La confusion si facilement commise de la philosophie scolastique et de la théologie prend son origine dans une interprétation erronée d'un ensemble do rapports spécifiques, établis par le moyen ag(^ entre c(\s deux branches de l'étude spécuhiti\e, et qui feront l'objet d'un exposé intégral (i^ 7). Elle fausse le sens d'une étude historique de la philosophie médiévale, en faisant de celle-ci un département de l'histoire des religions ^). Elle est expressément condamnée par les scolastiques, et leurs déclarations unanimas à ce sujet ne ])euvent laisser le moindre doute : pour le moment c'est la seule chose à établir.

') <' Philosophia haec scliolastica quae Aristoteli maie inteUecto revelationis mysteria subjiciens, de eorum s(însu juxta illius praecepta disputabat. » Op. cit., p. 712.

-') Fouillée, Histoire de la philosopitie. Paris, 1B8S, p. 198, etc. Même confusion dans un tout récent ouvraw:e : « Unter Scholastik verstehen wir diejeni^e Philosophie welche die Kirchenlehre als wissenschaftlichcs Schulsystem zu begrilnden und auszubilden sucht. » Vorlânder, Geschichie der Philosophie, Bd 1. Philos, des Altertums und des Mittelalters (Leipzig, 1908), p. 233.

^) La combinaison administrative qui à l'École des Hautes Études de Paris raneje dans la section des sciences religieuses les travaux relatifs à la scolastique médiévale, sMnspire de cette fâcheuse confusion.

Ce qui fixe, disent-ils, la physionomie propre des sciences et livre le critère de leur diversité, ce n'est pns l'identité ou la diversité des matériaux qu'elles mettent en (Buvre (objet matériel des sciences), mais la mise en (Buvre même de ces matériaux (objet formel des sciences). L'irréductibilité de deux sciences tient tout entière à l'irréductibilité des points de vue sous lesquels elles envisagent les choses, et h l'irréductibilité de leurs principes et de leurs méthodes constructives. De même que deux architectes peuvent, par une disposition distincte des mêmes pierres, édifier l'un un temple roman, l'autre une cathédrale gothique, deux sciences peuvent s'occuper des mêmes réalités, à condition de les eml)rasser sous des biais distincts. L'astronome, remarque Thomas d'Aquin, étudie bi rotondité de la terre, non moins que le physicien ; mais le premier emprunte ses démonstrations aux mathématiques, le second aux lois de la matière ^).

Ainsi en est-il de la théologie et de la philosophie, qui présentent à tous égards les caractères de cette irréductibilité propre «à des sciences distinctes. L'une repose sur la parole révélée, l'autre sur la lumière de la raison ; la première se constitue par voie d'autorité, la seconde pro-

') « Diversa ratio cognoscibilis diversitatem scientiarum inducit. Eamdem enim conclusionem demonstrant astrolog^us et naturalis ; puta quod terra est rotunda. Sed astrologus per médium mathematicum id est, a materia abstractum ; naturalis autem per médium circa materiam consideratum. » Suntma theologica, l» Pars, q. I, a. 1.

cède pnr démonstrations scientifiques. Thomas d'Aquin, Henri de Gand, Bonaventure, Godefroid de Fontaines, Duns Scot — disons tous les scolastiques — se sont prononcés dans le même sens sur la distinction entre la science théologiqite et la science philosophique.

C'est de la philosophie scolastique qu'il s'agit ici et de philosophie uniquement. L'auteur de ce livre confesse son incompétence dans T histoire de la théologie dogmatique ou mystique, et il n'en sera tenu compte que pour comprendre des relations qu'on découvre au moyen âge, comme à toute autre époque historique, entre la philosophie et les autres grands départements du savoir humain.

6. Définir est une fonction autre que dénommer. Pour définir, en toute rigueur, il faut pénétrer le fond de ce qui est, en circonscrivant sa sphère d*être (definire). La dénomination est la simple imposition d'un nom à une chose connue d'une manière quelconque.

Aussi bien, on définit les noms comme on définit les choses, et tous les logiciens distinguent la définition nominale de la définition réelle.

La définition nominale est un dévelop]»ement du sens étymologique ou conventionnel que reçoit le nom. Elle met de la clarté dans les idées et peut prévenir des équivoques. Mais il est obvie qu'elle appelle à sa suite la définition réelle ou des choses.

Définir une chose est dire ce que la chose est, et ce qui.

du coup, la distingue de toute autre chose ^). La définition réelle sera d'autant plus parfaite qu'elle pénétrera plus avant dans la nature de la chose à connaître, et celui qui pourrait étreindre d'une manière adéquate les plus intimes réalités de l'objet propre d'une science, tiendrait cette science tout entière en deux ou trois définitions. Malheureusemeni c'est là un idéal que l'esprit humain doit toujours poursuivre, mais qu'il est condamné à ne jamais atteindre.

Ce critère de la perfection relative des définitions réelles permet de juger à leur valeur un double groupe de définitions réelles : les définitions intrinsèques et les définitions extrinsèques. En effet, toute chor c peut être soumise à un double procédé de définition : en cherchant à pénétrer ce qu'est la chose en elle-même, quels sont ses éléments constitutifs et comment ils se caractérisent, on atteint la chose à définir telle qu'elle est, d'une manière absolue et intrinsèque. Au contraire, en observant les relations de la chose avec une autre chose, on voit surgir ses aspects relatifs et extrinsèques. Pour se faire une idée de la planète que nous habitons, on peut décrire le complexus d'éléments dont elle est formée ; on peut aussi l'envisager dans ses rapports avec le soleil qui l'éclairé. Loin de s'exclure, les notions absolues et les notions relatives se complètent. Mais il est

') Aristote, Anal, post, II, 8. — Cfr. Mercier, Logique, pp. 330 à 838 (Louvain, 1902).

clair que les premières remportent en excellence sur les secondes, et que seules elles peuvent nous conduire à une connaissance adéquate de Tobjet à définir, — hormis le cas où il s'agit de choses résidant tout entières dans une relation.

7. Appliquons ces idées élémentaires de logique à li^ matière qui nous occupe.

On peut définir le nom de « scolastique r> ou la chose que ce nom revêt, et obtenir ainsi des définitions verbalas ou réelles.

Les définiiions réelles sont à leur tour intrinsèques ou extrinsèques.

Or, une philosophie étant constituée par son contenu doctrinal (4), on appellera définitions ou notions intrinsèques ou absolues de la scolastique, celles qui se basent sur ses solutions et ses doctrines. Chercher de \di philosophie scolastique des notions extrinsèques ou relatives, c'est tourner le dos à ce contenu doctrinal, se désintéresser de sa signification propre et de ce qui le caractérise, pour établir les rapports, d'ailleurs très nombreux et très instructifs, qui existent entre des éléments étranger^s à sa doctrine et cette doctrine même.

La plupart des historiens de la philosophie scolastique ont borné leur oeuvre, soit à tirer au clair son sens nominal, soit à établir des notions extrinsèques à la doctrine. Parmi ceux du second groupe, les uns cherchent les rapports de la scolastique avec la langue et les écoles qui ont véhi-

culé ses idées, ou les méthodes qui ont favorisé son enseignement ; d'autres la caractérisent par Tépoque où elle a fleuri ; d'autras encore par ses rapports avec les sciences du moyen âge ou avec la théologie scolastique ou avec la philosophie ancienne.

Il en est enfin qui ont déchitïi'é quelques pages du code doctrinal de la scolastique pour y trouver des caractères plus intimes et plus différentiels ; mais au lieu de lire le livre jusqu'au bout, ils Tout fermé trop vite, ou bien ils l'ont trop rapidement feuilleté.

De là un ensemble de notions ou définitions de la scolastique, qui présentent un alliage bizarre de vrai et de faux, de vues banales et sérieuses, et dont plusieurs parfois sont reprises par le même auteur. Il s'agit de les trier, pour déterminer ce qu'il convient d'en retenir.

Le tableau schématique ci-dessous résume ce qui vient d'être dit, et sert de plan aux suivants paragraphes :

A. Définitions nominales (§ H)

il» les écoles (§ 8) ; 2" la langue et les méthodes (§ 4 et 5) ; 30 l'époque médiévale (§6); 40 la théologie scolastique (§ 7) î 50 la philosophie ancienne, (§8); 60 la science médiévale(§9).

IL intrinsèques à la doctrine, j^" ^complètes (§ 10) : * / 20 intégrales (§ 11-18).

ii La philosophie ÈCÙLASTldVÉ

§ 3. — La 8Co! astique ou la fille des écoles.

8. S'il faut s*en rapporter à Tétymologie {^x^M = otium), le scholasticîis est rhomme qui a des loisirs, et qui, déchargé des soucis de la vie matérielle ou des affaires publiques, s'adonne, ou est censé s'adonner à la culture de l'esprit. La pédagogie grecque connut le ffxokaoxiM^^), mais le moyen âge reçut le mot de la latinité classique et patristique, qui lui donna de multiples significations. Pour Quintilien, le scholasticus est un rhéteur ou un professeur d'éloquence*) ; saint Augustin appelle scholasticus le plaideur en justice ; saint Jérôme étend la dénomination à tout esprit distingué [elegantia ingenii) ^).

A partir du vi* siècle, le sens de scholasticus se restreint de plus en plus à une fonction didactique {scfiolasticum officium), dont Charlemagne déjà fit une dignité, et qui reçut ses privilèges et ses insignes *). On s'habitue à

>)Ueberweg-Heinze (Geschichte der Philosophie, II, 1898, p. 149) note le terme dans une lettre de Théophraste à Phanias {Diogène Laert, V. 60).

") Cité par Fo rcelli ni , Totius latinitatis îexicon, au mot scholasticus.

■) S. Augustin, TV. 7 in Joh. : # Qui habent causam quaerunt aliquem scholasticum, jurisperitum ». — S.Jérôme, De viris illustr, cap. 99 (Migne, P» L. 23, 738) : « Ob elegantiam ingenii cognomen scholastici meruit ». — Cfr. Pseudo-August., Principia dtalectica, 10 : « Nam cum scholastici non solum proprie, sed et primitus dicantur ii qui adhuc in schola sunt, omnes tamen, qui in litteris vivunt, nomen hoc usurpant. »

*) Fulbert de Chartres offre à Hildegaire la férule des écoles et les tablettes, scholarum ferulam et tabulas, — Clerval, Les écoles de Chartres au moyen âge, du Ve au XVIe siècle (Paris, 1896), p. 81.

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