LES MÉTHODES SCOLASTIQUES
(l'ini infini, mais (Micoro un ensemble do théorèinf^s relatifs à ses altrihuls et à ses rapports avec le monde. Deux siècles avant Anselme, Jean Scot Eriugène, le père de Tantiscolastique, est le type» le plus entier du dôductif. Sa métaphysique est une longue description de Todyssée divine, inspirée de la conception néo-])latonicienne et monistc de la déchéance de ITn dans ses générations successives. Et au seuil même du xiii*" siècle, Alain de Lille veut ai)pli(|uer a la i)hilosophie une méthodologie mathématique qui fait songer aux démonstrations mo7y* (jcoînefrico de Descartes (^t aux théorèmes de Spinoza / ) .
Bien qu'on trouve des traces de hi méthode anah/iiqac au xi'' et au xii"" siècle — notamment chez Abélard et chez ceux (|ui introduisirent dans la disputé des universaux la prédominance du point de vue psychologique, — il faut descfMidre jusqu'à la brillante renaissance i)hilosophique du xin'' siècle pour assister au triomphe du procédé d*ol)s(M'va(ion. Il féconde les œuvres des grands penscnirs du xiii'' siècle, les traités d'Ah^xandre de Halès, de Bonaventure, jdus encore ceux d'Albert le (iraiid, de Thomas (rArjuin, d(» Duns Scot. La méthode nouvelle échite en psychologie, où un examen scrupuleux des activilés de ràm<» et principalement des phénomènes sensitifs, intellectuels, volontaires est la l)ase solide de toutes les théories
') Baumgartner, Die Philosophie des Alanns de Ifisulis {dRn^ les Beifraejre zur (ieschichte der Philosophie des Mitfelalters, édités par Bàumker, II, 4), Munster, 1896, pp. 29 et suiv.
sur la nature de rhomme ; — en cosmologie, où les faits phjsiipu^s el eliimiques révélés par robservation vulgaire ou par la mise en (euvre des procédés scientifiques du temps inspirent les doctrines explicatives de Tunivers ; — en morale, où tout se fonde sur l'étude de Tacle libre ; — et on en peut dire autant de la théodicée, de la logique et de la métaphysique elle-même (v^ 12-17).
Non pas que les scolastiques du xm'' siècle brûlent ce (|ue leurs prédécesseurs ont adoré. Car Tidéal de la philosophie ou de la sagesse est de ftiire retour sur h^s résultats acquis par l'observation, et de soumettre les connaissances analytiques au travail unificateur de la synthèse qui pail de la cause pour redescendre aux etîets. Dans toutes les matières pliilosophi(iues abordées par le xiii^ siècle, les vues d'ensemble abondent. La théorie de Texemplarisme étudie les essences créées dans leurs rapports avec Tintelligence créatrice; celle de la léléologie co.smi(iue [)oursuit dans ses applications l'adaptation des êtres à une fin à atteindre ; des doctrine:' comme celles de Tindividuation sont traitées tour à tour à un point de vue analytique et synthétique... On pourrait multiplier les exemples.
Dans sa forme définitive et la plus parfaite, telle qu'elle brille avant tout au xiii^ siècle, la scolastique pratique une méthode (lualf/licO'Sf/nlhétiquc, la seule qui s'harmonise pleiufMnent avec les solutions qu'elle donne aux problèmes mêmes de hi philosophie.
L'histoire de la philosophie vient à l'aide du constructeur
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(le doctrines, dans ses analyses non moins que dans ses synthèses, et c'est pour cette raison que les scolastiques ont interrogé sur les éternels prol)lèmes de la pensée les représentants de la philosoj)hie grecque et patristique. Mais rhistoire leur fut aussi un procédé pédagogique, comme il sera dit plus loin, quand nous exposerons dans son entièreté leur conception en cette matière.
15. MKTHODKs PÉDAGOGIQUES. — Autrc chosc ost cousiHuer une science, autre chose est Venseigner, .
Le moyen âge recourt à des méthodes didactiques qui ne ressemblent que de fort loin aux procédés pédagogiques modernes.
Ces méthodes ont été remarquablement uniformisées en Occident, et cette uniformité n'est pas Timmobilité. La pédagogie scolastique n'est pas enlisée en des formes invariables ; nous voyons au contraire toute innovation et tout progrès se propager rapidement. Parmi les grandes c^iuscs de rinternationalisme des méthodes, il faut citer les c(mimunications. entre les centres intellectuels et l'unité de la langue scientifique.
L'odyssée des principaux écolAtres des xi'' et xif* siècles démontre combien les déplacements scolaires étaient fréquents. Les grandes écoles monacales ou capitulaires du Bec, de Laon, de Tours, d' Auxerre, de Chartres, de Paris, etc. voient accourir autour de maîtres en renom des étudiants venus de tous les coins de l'P^urope. Adelman de Liège et Bérenger de Tours vont à Chartres écouter l'illustre Fulbert;
Ji'iin d(» S?ilisl)urv trouve iiiovon de fravcr avec tous les I)liik)soi)lies en vue de son temps. Les manuscrits ne voyagent pas moins que les livres. On se passait les codices àd monastère à monastère i)our en opérer la copie ; d'aucuns les emportaient avec eux au cours de longues pérégrinations,
La multiplicité de ces allées et venues à travers crimmenses régions et au |)rix de longs et coûteux voyages s'accrut dans de singulières proportions, ((uand, à la tin du XI 1*" siècle, (ut érigée à Paris la première université du njoyen âg(». De toutes parts on afflua à Paris, la sajnm/iar fons^ d'où les docteurs se répandaient par rO(!cident.
Dans toutes l(*s écoles, renseignement philosoplii((ue us(^ d'une langue unique, le latin ; les productions philosophiques sont rédigées en latin, si bien que l'expression de délicates nuances de pensée exigea la création d'un vocabulaire spécial et d'une latinité sj)éciûque ^). embarrassé dans SOS déi)uts, défiguré par des bar)):irismes et des superfétatious à l'époque de décadence, le latin scobistique des grands écrivains philosophiques du xiii^ siècle, sans avoir l'élégance du langage cicéronien, est sobre, cbiir et pur de forme. t''est une langue d'initiés. Si ses formules sont complexes, elles i)résentent en retour l'avantage de bi précision et de bi richesse. Des penseurs comme Leiliniz ont rcîndu les plus beaux hommages à cette termiiiob»gie,
^) V. p. ex. le Thomas- Lexicon de Schiitz (2. Aufl. Paderborn, Schôningh, 1894); le Lexicon Bonaventurianiim de Joannes a Kubino et Antonius Maria aVicetio (Venise, tip. Emiliana, 1880).
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et co\\\ qui ossaionl do la transposer dans une langue vivante» savent bien (pielles en sont l(»s ressourees et la puissance.
16. A Tuniformilé de lanj^ue répondait runiformito du |)rogranînie philosophique. Justju'à la fin du xii'* siècle», l(\s sept aris lilx'^raux, répartis dans le double {j^roupe bicMi eoiuui du triviuni (grammaire, rhétori(jue, dial(H'li(|U(M et du quadrivium (arithmétiques géométrie, astronomie, musique) formaient la base de la culture intellectuelle, dans tous les milieux scientifiques. Et de même que le grou[)e du quadrivium s'ouvrit petit à petit à d'autres sciences, la dialectique se développa au point d'éclipser les deux autres branches du trivium, o\ h la dialecti<|ue se rattachait toiUe la philosophie, suivant des liens dont nous préciserons plus loin la nature (§ D).
A partir du xiii*" siècle, quand la faculté des arts de Paris fixa les ouvrages <le philosophie qu'il importait d'enseigner et leur ordre de roulement, l'uniformité des études s'accentua encore, puisque TUniversité de Paris était la grande métropole philosophique du xin'' et du xiv*' siècle, et que les autres universités modelèrent leurs règlements sur les siens.
17. Le programme d'études ne se confond pas avec la méthode d'enseignement, mais il fixe les matériaux auxquels s'applique la méthode.
Voici quelques particularités de l'appareil pédagogique de la philosophie scolastique: le commentaire, la schématisation, l'emploi du syllogisme et des arguments historiques,
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le mélange des matières philosophiques et théologiques.
Le commentaire d'un texte est la forme naturelle et première do l'enseignement. Elle demeura toujours en honneur au moyen Age, et pour assurer l'observation de cette méthode, la faculté des arts de l'Université de Paris ne fixait pas seulement les textes qu'il fallait commenter, mais le temps qu'il fallait consacrer à ce commontain^ Legei\* est le terme consacré du commentaire ; la lectio ast la leçon par excellence, et le mot allemand Vor- Irsungen rappelle cette étymologie historique. Certes le commentair'c n'était pas forcément servile. Il appartenait au maître d'élargir à volonté les cadres du manuel, de greffer des questions nouvelles sur les questions soulevées par la lettre du texte. Les ouvrages d'Aristote fournirent la principale matière du conmientain». Or la langue du Stagirite est lapidaire, technique et d'une intelligence souvent difficile ; sans compter ((ue la plupart des scolastiques, ignorant le grec, devaient se contenter de traductions latines faites sur le grec ou plus souvent sur l'arabe. Pour toutes ces raisons, Aristote demandait à éire expliqué; et cette circonstance contribua larg(Mnent à maintenir la pratique du commentaire.
IS. A côté du commentaire, l'enseignement recourut aussi à Ve.vposé systcmatique et libre, et on retrouve cette forme dans une foule de productions livresques. Mais il est à noter que ces oeuvres ne constituent pas des traités de philosophie au sens moderne du mot, consacrés à l'étude
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e,r professa de quelque branche, comme la métaphysique ou la psychologie. Des ouvrages comme Y Eptaicuchoji deThierry de Chartres, — vrai manuel des sept arts libéraux — demeurent l'exception. Bien au contraire, hi plupart des productions de ce temps ont chacune leur phm propre, et chaque auteur conserve ses allures indépendantes. Le Afo}ioh(/7ffm de saint Anselme, les Qnaesfiancs naluralcs d'Adélard de Bath, le Sic ci non d'Abélanl, le Policvaticus de Jean de Salisbury, le De potcnUa de Thomas d'Aquin, le De unitaie foryncic de Gilles de Lessines, les lieporiaia Varisiensia de Duns Scot, etc., ne sont pas plus astreints à un plan uniforme que les nombreux ouvrages qui forment noire bibliothèque de philosophie contemporaine. Il y eut certes, et siutout à partir du xiii*" siècle, des types d'ouvrages : tels, les Summac Ihcologicac, exposé systématique de la théologie et de la philosophie scolastique, avec (le nombreuses divisions et sul)divisions en parties, chapitres, articles, membres, etc. ; les Qiincslioves qnodMbciiccte, ensemble de conférences solennelles tenues par les docteurs des universités, une ou deux fois Tan, aux approches de Pâques ou de Noël. Mais la marche suivie et Tordre des questions abordées ne sont pas les mêmes dans la Simima théologien de Thomas d'Aquin que dans la Summa théologien d'Albert le Grand ou de Henri de (iand. Quant aux Qiiodlibet, ils accusent la plus grande variété, et le groupement des questions qui y sont traitées n'est pas susceptible d'être ramené à l'unité. Il ny a donc pas de
systématisation uniforme dans les œuvres scobusliques, si l'on entend par là un asseml)lage des problèmes traités suivant un plan stéréotypé.
19. Par contre, professeurs et écrivnins appliqueiu à rétude d(^ chef que quesliau particulière un processus Iriadi(|ue ijui sc^ généralise à i)arlir du xiu'^ siècle. 11 consiste^ (MI im exposé préalable du contre et du |)our (mdrfnr quod hoh ; scd confra) de la thèse ; suit la solution de la cpiestion (respondeo dicendum) formant le corps {corjjus) de l'article, et une réponse aux objections {ad primam, nd secioidum, etc.).
Cette méthode se rattache logiquement à la doctrine aristotélicienne de ràTiopia. Imbu de lesprit d'investigation qu'il tient de la dialectique socraticiue, Aristote insiste sur la nécessité de recueillir au sujet d'une question les arguments et les doctrines contradictoires, de les discuter et d(^ les réfuter. C'est le /.aXto; ôiaTro^Tîjat dont parlent la Méfajthysique et XEUiiquc à Nicornaque ^). Ce travail sert de i)réliminaire aux recherches persoimelles, précise les points de vue, doinie du relief aux difficultés. Thomas d'Aquin apprécie en ces termes ces sages recommandations de \\\ Méfaph)jsique : '^ Consuetudo Aristotelis fuit, fere in omnibus librissuis,ut inquisitioni veritatis vid determinationi praemitteret dubitationes émergentes ^r 2) ; et encore, commentant le passage siguîilé de V Ethique à Nicornaque : •«Positis his quae videntur probal)ilia circa praedicta, prius
M Mefnph. III, I ; Eth. X., VII, 1.
-•) /// /// /. Metaph., I. 1.
LES MÉTHODES SCOLASTIQVES ii
inducamus dubitationes, et sic ostendemus omnia quae sunt maxime probabilia circa praedicta... quia si in aliqua materia dissolvantur difflcultates et derelinquuntur quasi vera illa quae sunt probabilia, suflScienter est determinatum »» ').
La première mise en œuvre de cette méthode didactique apparaît dans le Sic et nœi et la Summa dialedicae d'Abélard. Le premier traité consigne à Tusage des débutants tous les textes des Pères relatifs à une même question et paraissant présenter entre eux quelque dissonance. Le second entreprend le même travail pour la dialectique, en mettant à contribution cette fois, outre les auteurs sacrés, les écrivains profanes. Mais Abélard s'arrête à cet exposé contradictoire ; il laisse le lecteur en suspens ou plutôt il lui abandonne le soin de concilier les avis opposés.
Alexandre de Halès perfectionne cette méthode didactique et lui donne sa schématisation définitive. Tout en puisant ses arguments à la double source de Tautorité et de la raison, il utilise les nombreux matériaux transmis par les Grecs et les Arabes, et surtout il résout les apparentes contradictions que contient une exposition parallèle du pour et du contre, en développant, dans ses resoltUiones, un système coordonné de philosophie. A ce double point de vue, Alexandre renchérit sur Abélard, et les
*) In VII l Ethic. ad Nicomachum, 1. 1. 3
iâ LA PHILOSOPHIE SCOLASTIQVE
grands docteurs du xiii® siècle ne font que perpétuer cette méthode^). Elle innerve toutes les œuvres du xiii® siècle.
20. A cette schématisation formelle se rattache intimement remploi du syllogisme et des arguments historiques.
Le syllogisme est un procédé didactique de premier ordre, dont Leibniz a pu dire : « Je suis persuadé que si l'on en agissait plus souvent ainsi, si Ton s'envoyait mutuellement des syllogismes et des prosyllogismes avec les réponses en forme, on pourrait par là très souvent, dans les plus importantes questions scientifiques, en venir au fond des choses et se défaire de beaucoup d'imaginations et de rêves ; l'on couperait court, par la nature même du procédé, aux répétitions, aux exagérations, aux divagations, aux expositions incomplètes, aux réticences, aux omissions involontaires ou volontaires, aux désordres, aux malentendus, aux émotions fâcheuses qui en résultent » ^).
La forme syllogistique apparaît le plus fréquemment dans l'exposé sommaire du pour et du contre, où elle a l'avantage de résumer et de préciser l'argument ; elle est reprise dans la réponse finale aux objections, où elle met en lumière les vices de la majeure ou de la mineure; mais elle trouve aussi place dans le ^ corps « d'une question, et là
*) Sur les origines de cette méthode, v. Endres, Ueber den Urspruiig u. die Entwickeluîig der Scholastischen Lehr méthode (Philosophisches Jahrbuch, II, 1) et Pir. avet, Abélard et Alexandre de Halès, créateurs de la méthode scolastique (Biblioth. Ecole Hautes Etudes, sciences religieuses, t. Vil).
*) Lettre à Wagfier, citée par Mercier, Logique (Louvain, 1902), p.l71.
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permet à l'auteur de serrer sa pensée comme dans un étau. Thomas d'Aquin et Duns Scot en font le plus grand usage.
21. Un des bons moyens de s'éclairer sur le pour et le contre d'une question est de consulter les grands penseurs et de peser leurs doctrines, « car il y a une présomption qu'elles ont un fondement réel »» ^). Les nombreux appels que font les scolastiques aux philosophas grecs connus de leur temps, aux pères de l'Eglise et aux scolastiques antérieurs; l'attention qu'ils prêtent à ceux de leurs contemporains qui ne partagent pas leurs doctrines ou qui les combattent, ne s'inspirent pas d'un autre souci. L'histoire de la philosophie présente pour eux un double avantage : elle permet de trouver un apport dans les idées d'autrui et de rencontrer leurs erreurs. Elle est donc un instrument précieux au service de la vraie doctrine philosophique ; c'est là son unique raison d'être.
Cette subordination absolue explique jusqu'à un certain point que les scolastiques n'aient pas été suffisamment scrupuleux dans la fixation du fait historique comme tel. Ce défaut n'est pas propre aux scolastiques ; il est le résultat d'une tournure d'esprit générale au moyen âge, lequel n'appliqua pas à l'histoire une méthode de critique historique rigoureuse. Voilà pourquoi les connaissances historiques des philosophes de ce temps ne sont pas exemptes d'erreur, et on peut appliquer à bon nombre
*) Aristote, Divin, in s, c, 1 ; Ethic. I, 8.
d'entre eux ce que Henri de Gand écrit au sujet de saint Augustin : « Philosophia Platonis imbutus, si qua invenit in ea fidei accommodata, in scriptis suis assumpsit ; quae vero invenit fidei adversa, quantum potuit in melius interpretatiLs est n^). Ce désir de trouver le vrai dans les écrits des anciens était un écueil dans F interprétation de leurs textes.
La paternité littéraire était entourée de garanties insuffisantes, et certaines époques ne se firent aucun scrupule de lancer dans la circulation de nouveaux traités sous des désignations apocrj^hes, ou de lacérer et d'interpoler les textes. Déjà Alcuin parle de la defloratio, ou du pillage des idées d'autrui*). Il en résulte de grosses difficultés dans le travail de restitution et d'épuration des écrits médiévaux.
Ajoutons que tous ne lisaient pas de première main les ouvrages cités. Une foule de textes, notamment d'Aristote et de saint Augustin, et aussi de quelques scolastiques en vogue comme Boèce et Gilbert de la Porrée, ou encore des grands commentateurs arabes Avicenne et Averroës, forment
») Summa iheol. (edit. 1646, Ferrare), art. I, q. 1, no 26.
*) Le traité de immort ait taie animae de Guillaume d'Auvergne est une reproduction presque littérale du de immortalitate animae de Gundisalvi. V. Baumgartner, Die Erkenntnisslehre des Wilhelm von Auvergne (Munster, 1893). — En plein XIII» siècle, nous voyons deux religieux du môme nom (Johannes de Colonia) se disputer la propriété littéraire d*un ouvrage sur les Sentences, et la question est débattue devant le Chapitre général des Frères-Prêcheurs, en 1269, dans une réunion à laquelle assista Thomas d'Aquin. Mandonnet, Siger de Bradant et PAverroïsme latin au XlIIe siècle (Fribourg, 1899), p. 97.
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le patrimoine commun des écoles. Ils se retrouvent stéréotypés dans les écrits de tous, et le plus souvent on les cite de mémoire. Par contre, des hommes comme Albert le Grand, Thomas d'Aquin, Duns Scot ont dû recourir aux sources, puisqu'on trouve chez eux des discussions exégétiques en grand nombre.
Quand il s agit de contemporains, la situation est différente et les auteurs sont presque toujours bien renseignés. La controverse alors revêt un caractère d'actualité et son intérêt grandit. Alain de Lille connaît parfaitement les théories des Cathares et des Albigeois ; Thomas d'Aquin vit en contact permanent avec Taverroïste Siger de Brabant. Il est rare qu'un auteur soit cité de son vivant, autrement que par des désignations anonymes, telles que unns doctor dicit, aliqui dicunt. Albert le Grand est un das rares philosophes du xiii® siècle qui bénéficièrent d'une exception à cette règle. Si ces allusions étaient transparentes pour les contemporains, elles suscitent à l'historien de multiples embarras.
22. Le mélange de matières et d'arguments philosophiques et théologiques est une autre particularité des méthodes scolastiques. Des questions de philosophie pure étaient juxtaposées à des questions de théologie, à peu près comme si un même ouvrage traitait simultanément des théories de physique et de chimie. On n'en peut citer d'exemple plus typique qu'un groupe de dix-huit questions contenues dans la Summa theologica de Thomas d'Aquin,
et consacrées à Tétude de la nature et des activités de l'âme humaine ^). Leur ensemble forme un vrai traité de psychologie, dont on a pu dire qu'il « peut être accepté comme complet «*). Or cette matière est encadrée d'une étude sur l'œuvre des six jours et d'une autre sur l'état d'innocence du premier homme.
Il suit de là que pour rechercher les idées philosophiques d'un écrivain médiéval, il ne suffit pas de compulser ses œuvres strictement philosophiques ; il faut en outre recourir à ses productions principalement théologiques, telles que les commentaires sur les Sentmces du Lombard. Bien plus, les disputes quodlibétiques, outre des matières de théologie et de philosophie, contiennent souvent des controverses relatives au droit canon, à la discipline ecclésiastique, à l'enseignement, ou à des questions d'actualité.
L'origine de ce mélange caractéristique de philosophie et de théologie tient aux circonstances particulières qui entourent les débuts de la philosophie scolastique, et aussi aux rapports disciplinaires que le moyen âge établissait entre les deux sciences (§ 7) ; mais ce mélange, comme tel, ne compromet en rien la distinction de la philosophie et de la théologie.
') la Pars, qq. 76-94.
') Hauréau, Hist.de la philosophie scolast IV, p. 345 (Paris, 1880).