III. La tradition sociale est le moyen universel de
connoître.
L’homme vit en société. Aucun philosophe n’a dit que ce ne fût pas là sa nature, quoiqu’on ait beaucoup parlé d’un certain état de nature qu’il est impossible à la raison de comprendre, et dont l’histoire repousse
également l’hypothèse. D’ailleurs, en supposant que les hommes eussent commencé par vivre dans cet état incroyable, sans liens de famille et d’amitié, il est au moins certain qu’ils en sont sortis, ce qui prouve suffisamment que l’état de nature dont les philosophes ont parlé n’est point l’état naturel de l’homme, et que la nature pour lui, c’est la société. Mais l’homme est-il en société parce qu’il mange, qu’il dort, qu’il se promène, qu’il converse avec ses semblables? quelle ineptie de le penser! L’homme est en société parce qu’il est attaché à ses semblables par des liens d’amour, par des rapports de commandement et d’obéissance, par les mêmes pensées, par les mêmes besoins moraux, par les mêmes souvenirs, par les mêmes espérances. S’il étoit possible de concevoir, au milieu d’une société, un homme qui n’eût aucune pensée commune au reste des hommes, aucune croyance, aucune opinion, aucun besoin intellectuel, aucune idée semblable des devoirs ou des droits; cet homme, bien qu’il respirât le même air, et qu’il vécût sous les mêmes toits, ne feroit pas certainement partie de cette société: donc ce n’est point la vie animale, ni les habitudes matérielles, qui constituent la société des humains; ce ^>nt les rapports de l’intelligence et les besoins de l’esprit.
De même, cependant, que l’homme trouve dans la société les moyens de fournir aux besoins du corps, il doit y trouver aussi les moyens de satisfaire les besoins de l’esprit; et il le doit d’autant plus que c’est par les rapports de l’intelligence que se constitue la société. Or le premier, le seul besoin de l’esprit, est la connoissance de la vérité : donc le moyen de cormoître la vérité, ce moyen commun à tous les hommes, que nous
cherchons, doit être un moyen éminemment social, un moyen naturellement indiqué aux hommes par leur manière d’être et par les liens intellectuels qui les attachent à la société.
Nous disons que le moyen de connoître qui se manifeste naturellement à tous les hommes, dans leur vie sociale, est la tradition ou le témoignage.
L’homme, en effet, ne sait que par tradition, et la preuve la plus éclatante en est que l’homme ne découvre par lui -même aucune vérité ( je parle toujours, et j’ai besoin de le redire, de la vérité morale), que cette vérité ne se trouve auparavant connue et manifestée dans la société par le témoignage des hommes. On ne sauroit trop méditer cette observation, qui seule fait tomber tous les systèmes philosophiques, et toutes les prétentions de l’orgueil humain. Quelle est, en effet, la vérité morale dont on puisse assigner l’origine? A quelle époque les hommes ontils commencé à croire en Dieu, à respecter la puissance des pères, à faire un dogme de l’obligation si peu naturelle d’obéir? Qui est -ce qui fera l’histoire de la morale, comme on fait l’histoire d’une science? Quels sont les philosophes à qui on pourra faire honneur de la connoissance des devoirs qui lient les hommes? Ces devoirs, ces croyances, ces dogmes remontent plus haut que les découvertes vulgaires de l’esprit humain. Aussi profondément que le regard de l’homme puisse percer dans la nuit des âges, toujours se montrent au-delà les vérités morales auxquelles s’exerce l’intelligence curieuse des philosophes. Et ces vérités sont partout, dans les temps obscurs de l’antiquité et dans l’histoire récente des peuples barbares;
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elles y sont obscurcies peut-être par la brutalité des passions et par la grossièreté des habitudes; mais elles n’y sont pas moins avec leur germe fécond, attendant, pour recevoir leur développement complet, que les esprits sortent de leur abjection; et elles attestent, par les traces même à demi voilées qu’elles ont laissées dans le souvenir des hommes, qu’elles avoient été plus manifestes pour des temps antérieurs, et que, pour les trouver dans tout leur éclat, c’est plus liant qu’il faut monter. Différence remarquable de la science des vérités morales avec les sciences ordinaires, dont le développement doit être toujours cherché dans les temps les plus récens, lorsqu’on est assez heureux pour ne pas être contraint de le rejeter jusque dans l’avenir.
Or, c’est bien évidemment par la tradition que se sont ainsi perpétuées, dans la société humaine, ces vérités qui la font vivre, et dont les plus vagues souvenirs suffisent encore pour l’empêcher de se dissoudre entièrement.
S il étoit possible de suspendre subitement la tradition, toutes les vérités morales, toutes les vérités sociales périroient à l’instant même. Il feroit beau voir alors les philosophes aller à la découverte de ces vérités; il feroit beau les voir prétendre tous également au privilège d’éclairer les hommes, avec leurs systèmes si contradictoires, avec leurs éternelles disputes, avec leurs livres et leur langage si mystérieux ! Mais y auroit-il alors des philosophes, des livres, des théories? Les hommes, également ignorans, tomberaient véritablement dans cet état de nature dont on parle, où le besoin de manger seroit encore le moins abject et le moins grossier; c’est-à-dire, il n’y auroit plus même
de société. Et il ne faut pas dire que la supposition que nous faisons est peu philosophique ; au contraire, elle entre dans la pensée de ceux qui disent que l'homme connoit la vérité par lui-même et par les moyens de la philosophie. Insensés! ils ne voient pas que ce que l’homme prétend découvrir, il le sait d’avance; et ils attribuent à sa raison ce qu'il ne doit qu’à l’enseignement.
Mais nous ferons une autre supposition moins offensante pour la vanité de l’esprit humain. Nous supposerons que la société, se défiant de la tradition, voulût se mettre tout entière à la recherche des vérités sociales. N’est-il pas encore évident que la société, devant arriver à des résultats variés à l’infini, et toujours contraires, se détruiroit d’elle-même? Si les philosophes qui cherchent la vérité ne trouvent aucun lien commun qui les puisse unir, comment penser qu’il resteroit encore des rapports entre tous les membres d’une même société qui appliqueroient leur esprit à cette découverte? Avouons-le, le monde doit périr, lorsqu’il cesse de croire aux vérités que la tradition lui a transmises. Lorsque ce lien est rompu, chaque homme, en effet, devenu libre dans ses pensées et dans ses croyances , se livre à ses propres penchans, et se détache violemment de ses semblables. C’est ici l’histoire de toutes les révolutions; je parle des révolutions universelles des peuples, de ces révolutions qui bouleversent tout un empire, qui rompent tous les liens et qui n’élèvent que des ruines. Comment surviennent ces grands désastres de la société? par l’oubli des vérités que la tradition lui avoit apprises, et qui étoient le lien de tous ses membres. Mais aussi comment la société répare-
t-elle ses malheurs? en recueillant parmi les ruines les débris *de ces vérités, et en s’efforçant de redonner à la tradition son autorité. Double exemple qui montre également que la société se perpétue par la tradition. Mais ce moyen de connoître est bien sans doute celui qui met à la portée de tous les esprits les vérités qui lient les hommes, c’est-à-dire qui constituent la société; donc c’est le moyen le plus universel et le plus commun, et par conséquent c’est aussi le plus sûr. Quelle autre preuve en faut-il donner, si ce n’est cette grande expérience de la société, qui périt lorsqu’elle n’a plus foi à la tradition, et cette autre expérience de l’homme qui s’égare toutes les fois qu’il veut marcher seul avec sa raison? Les révolutions des empires et les perpétuelles dissensions des philosophes, voilà le double argument qui atteste que la tradition seule conserve la vérité. Par elle, la vérité survit aux âges barbares ; par elle encore, elle triomphe des erreurs des sophistes.
Ici nous voyons se soulever violemment la raison humaine, c’est-à-dire la raison des philosophes. Eh! quoi! disent-ils, n’y a-t-il donc pas dans l’homme cette intelligence naturelle qui perçoit la vérité? et l’esprit sublime qui s’abandonne à ses recherches a-t-il besoin de la société pour parvenir à ses découvertes? Que deviennent donc les inventions savantes de Newton, et les contemplations de Descartes, et les inspirations de Bossuet?
Les philosophes se font sans doute illusion avec cette imposante autorité du génie, qu’en d’autres circonstances, peut-être, ilsseroient les premiers à répudier. Mais nous leur demandons toujours comment s’est formée cette intelligence sublime qui les étonne par
ses decouvertes? Certes, il est vrai que Dieu a donné à l’homme cette grande faculté de connoître, et quelquefois de deviner les vérités les plus profondes. Et sans ce don divin, l’homme seroit-il une intelligence? Mais ce don ne se développe pas de lui-même , et nous savons tons par quelle sorte de soins nous avons besoin de le cultiver pour qu’il ne reste pas un don inutile et un trésor enfoui. Or, il faut considérer l’intelligence telfe qu’elle seroit dans l’homme inculte et sauvage, avant de la considérer dans l’homme développé et accompli parla société; c’est-à-dire, il faut savoir la distance presque infinie qui sépare la raison réduite à elle seule, de la raison mise en communication avec des intelligences déjà formées. Ce n’est pas tant qu’elle reste cachée dans son isolement , qu’elle est capable de découvrir les mystères des sciences humaines; c’est après qu’elle est arrivée à son degré de perfection par les travaux de l’éducation, c’est-à-dire, par les soins de la société. Différence très-remarquable, et pourtant toujours inaperçue par la plupart des philosophes. Us se glorifient de leur raison ; ils ne savent pas par quel bienfait ils en jouissent! Nous savons comme eux de quoi est capable la raison développée; qu’ils nous disent donc de quoi elle est capable lorsqu’elle est réduite à ses propres forces.
♦ Présumons nos principes.