IV. La vérité est perpétuée par la tradition
La société perpétue la vérité par la tradition; et si le mot de vérité paroît mal placé sous notre plume, avant que nous ayons pu encore expliquer ce que c’est
que la vérité, disons au moins que la société développe l’intelligence, et que sans la société l’homme seroit sans idées. Ajoutons que la parole est l’instrument donné à l’homme pour mettre sa raison en communication avec la raison d’autrui : instrument mystérieux, que l’homme n’a point fait, comme il l’imagine, mais qui a été pour lui une première révélation, et le commencement de toutes les autres. L’homme, en effet, ne parle que parce qu’il a d’abord entendu parler: or, comme la parole n’est autre chose que l’expression de la pensée, il est rigoureux de dire que la pensée et la parole sont une même faculté; et de plus, comme l’homme ne parle que parce qu’il est en société, c’est une autre raison d’assurer que c’est encore par la société qu’il a des pensées.
Voilà les fondemens de notre philosophie; nous ne savons si l’on en découvre déjà les conséquences, mais elles seront infinies. Par elles, et par elles seules, nous expliquerons la raison humaine, l’origine des connoissances, la source de l’intelligence; et bien plus encore, par elles nous remonterons jusqu’à l’interprétation des mystères qui, aux yeux de toute autre philosophie, voilent également la naissance de l’homme physique et la naissance de l’homme intellectuel. Par elles, enfin, nous serons conduits à reconnoître que la révélation n’est pas seulement un fait historique, mais, si j’ose le dire, une vérité spéculative et philosophique, sans laquelle l’homme n’est pour lui-même qu’un abîme, et l’univers tout entier, qu’une vaste illusion.
Qu’il sera beau d’arriver à de telles conséquences! Combien notre raison aimera à se reposer dans cette conviction si sublime à la fois et si consolante! Fai-
sons donc des efforts nouveaux. Suivons la carrière dont le but se montre, dans le lointain, avec de si grandes espérances. Les études philosophiques doivent offrir à l’homme un invincible dégoût lorsqu’il les cultive sans en apercevoir le terme, et que l’esprit, toujours égaré dans les ténèbres d’une métaphysique incertaine, suit des routes qui n’aboutissent pas à l’immortalité. Et quel charme, en effet, y auroit-il dans une science qui ne va qu’à la matière et au néant! Quel motif y a-t-il au fond de notre cœur, qui nous porte à nous dégrader nous-mêmes, et à nous dépouiller des espérances de l’avenir? Une telle philosophie n’est-elle pas toute contraire à la nature de l’homme? n’est-elle pas propre à le désoler, plutôt qu’à lui donner de hautes pensées? Mais une philosophie qui ouvre à notre intelligence les mystères de la vie, qui nous découvre des destinées presque divines, et qui nous fait comprendre les rapports merveilleux que Dieu a établis entre lui-même et sa créature, ne sauroit jamais être une philosophie fatigante et pénible pour l’entendement. Poursuivons donc avec un zèle nouveau l’examen des graves questions que nous offre cette philosophie. Suivons le chemin qu’elle nous ouvre; apprenons d’elle à connoître notre nature, et à ne point nous confondre, par un mépris abject de nous-mêmes, avec l’animal grossier qui végète sans intelligence. Ayons un vrai sentiment de notre dignité, et élevons-nous par un sublime effort au-dessus de cette matière et de ce néant, où des doctrines humiliantes voudroient enchaîner notre pensée. Soyons hommes, en un mot, c’està-dire remplis du sentiment de notre foiblesse, mais pénétrés de l’idée de notre grandeur; exempts à la fois
de cet orgueil qui veut tout soumettre à soi, et de cette lâcheté qui consent à se renier elle-même; fiers de notre raison, mais soumis à Dieu, suprême et éternelle raison; jaloux de notre liberté, mais convaincus de notre dépendance. Tels, eu effet, la philosophie nous montre à nos propres regards: double nature dans un être unique; abjects par nos sens, sublimes par notre intelligence; ayant besoin également de nos sens pour tenir notre intelligence dans la soumission, et de notre intelligence pour empêcher nos sens de ramper dans la matière.
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