‹ Introduction a la philosophie;Chapitre 9 sur 73 · II. Deux maniérés de considérer l’homme , savoir · texte numérisé non relu

II. Deux maniérés de considérer l’homme , savoir

l’homme seul, et l’homme en société. Le moyen

universel de connoître la vérité n’est pas dans,

l'homme seul.

Il y a en efTet*deux manières de considérer l’homme, savoir: l’homme seul, et l’homme en société. La philosophie ordinaire le considère dans la première condition; une philosophie plus large le considère dans

la seconde. Suivons successivement ces deux méthodes philosophiques.

Toutes les recherches et toutes les démonstrations de la première me paroissent se réduire à ce résultat, quelle qu’en soit d’ailleurs la certitude ou l’erreur : l’homme seul , c’est-à-dire considéré isolément, a des sensations, des sentimens, des idées. Or, les sensations, les sentimens, les idées sont des moyens de connoissance : donc les moyens de connoissance appartiennent à l’homme seul.

Pour bien apprécier une philosophie qui se fonde sur une pareille argumentation, il est nécessaire de bien comprendre le sens de quelques mots.

Premièrement, qu’est-ce que Y idée? La philosophie répond : C’est la représentation ou l’image d’un objet dans l’esprit.

Mais n’est-ce pas là une fausse définition ? L’idée d’un objet est bien plus en effet la notion que l’image de cet objet, puisqu’elle comprend nécessairement la connoissance intime de ses attributs et de sa propre nature*

J’ai dans l’esprit l’image ou la représentation d’un triangle; et ici je parle avec l’autorité de Bossuet 1 ; est-ce que j’en ai pour cela l’idée? Non; car je puis ignorer les propriétés du triangle, et par conséquent n’en avoir aucune notion, bien que je le voie non pas seulement des yeux du corps, mais des yeux de l’esprit. Comment donc l’idée seroit-elle uniquement une image? 11 s’ensuivroit que l’insensé qui voit les objets en a les mêmes idées que le savant philosophe qui en approfondit la nature. Quelle absurdité!

Je puis aussi avoir l’idée d’un objet, sans en avoir

1 Connciss. Je Dieu et Je soi-méme.

aucune image ou représentation dans l’esprit. J’ai, par exemple, l’idée de Dieu, de l’âme, d’un esprit; mais cette idée est une pure notion ; elle n’est point une image, une représentation : ces deux choses sont donc fort distinctes.

Il en est de même des idées morales, de l’idée de la vertu, de l’idée de la justice, du bien ou du mal, des devoirs, du commandement, de l’obéissance. Toutes ces idées ne représentent aucun objet; elles sont seulement des notions de l’intelligence.

Ainsi, lorsque nous disons qu’un homme a l’idée de Dieu , nous entendons qu’il a dans l’esprit, non point l’image, mais la notion d’un Etre suprême. Nous entendons la même chose, lorsque nous disons qu’il a l’idée de l’immortalité et de la vertu ; et cette distinction est si simple, que je m’étonne que les philosophes ne l’aient pas su faire*

Ont-ils mieux entendu ce qu’ils appellent le sentiment intérieur de l’homme? Il ne le paroît pas. Ils confondent le sentiment et la connoissance , deux choses pourtant essentiellement différentes. L’homme sent qu’il existe, qu’il pense, qu’il est intelligent; il ne connoît pas pour cela ce que c’est que la vie, la pensée, l’intelligence. Il y a des philosophes qui disent : Tout ce que nous sentons être vrai est vraij c’est-à-dire il est vrai que nous le sentons; mais quel rapport entre le sentiment et la vérité! « Le vrai effet de la sensation, dit Bossuet, est de nous aider à discerner les objets...; mais avec tout cela, il paroît, par les choses qui ont été dites, qu’en vertu de la sensation précisément prise, nous ne connoissons rien du tout du fond de V objet *. » Or, cela

1 Connoiss. de Dieu et de soi-même.

peut se dire également du sentiment intérieur, qui est pour nous un témoin toujours présent des notions qui sont dans notre intelligence, mais qui n’est pas luimême ces notions, ni, comme nous le verrons plus tard, une raison de conclure leur conformité avec la nature des êtres, c’est-à-dire leur vérité. Mais, sans entrer encore dans aucune discussion à ce sujet, disons seulement que sentir n’est pas connoître ; car nous pouvons avoir le sentiment de la Divinité, sans en avoir la notion, et ces deux choses doivent être distinguées, si I on ne veut pas tout confondre en philosophie.

Après cela, bien des doutes vont s’éclaircir.

Et d’abord remarquons que les éternelles disputes sur les idées et les sensations tombent d’elles-mêmes. Certains philosophes veulent que nous ayons des idées innées. Que veulent-ils dire? Que nous avons des notions innées; mais cela n’entre dans aucun esprit. L’homme a la faculté innée de connoître, et c’est, il faut l’avouer, tout ce qu’a voulu dire Descartes, comme il l’explique lui -même dans ses écrits; mais aucune connoissance n’est innée, et la preuve en est certainement dans la manière souvent si longue et si laborieuse dont l’homme parvient à la notion des choses dont on suppose le plus volontiers qu’il doit avoir l’idée innée. Ainsi on aime surtout à supposer que l’homme a l’idée innée, ou, si l’on veut, le sentiment inné de Dieu : mais il est bien évident que cette idée prétendue n’est point la notion de la Divinité, c’est-à-dire de ses attributs divins et de son inconcevable essence; car, lors même que l’homme a reçu cette notion par une suite du développement de ses facultés, de quelque manière

qu’arrive ce développement, à peine s’il la peut comprendre dans son esprit; comment donc supposer qu’elle y est innée ?

D’un autre côté, il y a des philosophes qui disent que les idées viennent de la sensation. Ce qui vient de la sensation, ce sont les images des objets; mais la notion des objets, non assurément. Est-ce que la sensation et la perception de la sensation peuvent produire par elles-mêmes une idée qui seroit la connoissance des choses qui les ont produites? Parce qu’un objet affecte mes sens, je ne connois pas pour cela l’objet que je touche ou que je vois; c’est - à - dire, je n’en ai point pour cela l’idée. Ces mêmes philosophes supposent un homme qui seroit privé de tous ses sens; cet homme, disent-ils, n’auroit point d’idée. D’abord il seroit beaucoup plus exact de dire : cet homme ne seroit point un homme. Pourquoi la philosophie ne prend-elle pas un cadavre pour faire ses expériences de métaphysique? elle iroit bien plus vite à son but de matérialisme. Mais, encore une fois, la supposition d’un homme privé de ses sens ne prouve rien. Certes, il est vrai que l’homme a été doué des sens pour recevoir par eux les impressions des objets extérieurs ; c’est par eux qu’il communique avec ses semblables, et qu’il perçoit ce qui est hors de lui. Si l’on ne veut présenter que cette observation, elle est puérile, et tout l’imposant système de l’idéologie ne lui sauroit donner aucune importance. Mais, premièrement, parce que les sens sont un instrument nécessaire à l’intelligence de l’homme dans sa vie présente, nul ne peut dire que l’intelligence, dans un autre mode d’existence, ne pourroit point se passer de ce secours d’organes matériels pour communiquer

avec d’autres êtres, et pour avoir des notions plus claires de toutes choses. En second lieu, les sens, qui sont, ainsi que l’a dit Platon, et, après lui, M. de Bonald, les organes de l’intelligence, sont un moyen de connoître, mais ne produisent pas d’eux-mêmes la connoissance, par conséquent ne produisent pas l’idée. Ne voit-on pas combien il est extravagant de faire de la génération des idées une opération matérielle? Car enfin l’idée d’un objet suppose l’examen, la comparaison et la connoissance des qualités propres à cet objet. Or, les sens saisissent-ils les rapports intellectuels des êtres? Il y a des rapports et des êtres d’une telle nature, qu’ils échappent à tous les sens : d’où viendroit alors la connoissance de ces êtres et de leurs rapports? La notion de Dieu, la notion du juste, n’est-elle pas purement intellectuelle? et n’existe-t-elle pas dans l’esprit, indépendamment de toute impression produite par l’organe des sens? Donc les sens ne produisent pas les idées, c’est-à-dire les notions de l’intelligence; cela ne devroit pas avoir besoin d’être démontré.

On peut toutefois établir des distinctions nécessaires dans l’examen des idées qu’on appelle innées, et dans la recherche des opérations des sens, par rapport à la génération des idées.

D’un côté, on peut supposer, et je crois que c’est au fond la pensée de Leibnitz *, qu’il y a dans l’intelligence humaine une certaine disposition innée à recevoir les idées ou les notions de la vérité, et à les adopter et les accueillir, par une sorte de pressentiment de la convenance de ces notions avec la propre nature des

* Voyez ses Nouveaux L'ssuis sur l’entendement humain.

objets. C’est une espèce d’harmonie préexistante entre la vérité et l’intelligence; je parle de l’intelligence qui est droite, car rien de vrai n’est en harmonie avec l’intelligence qui s’est déréglée.

D’un autre côté, on peut dire que les sens, qui d’euxmêmes n’enfantent pas les idées, sont pour l’intelligence un moyen de les recevoir et de les développer, puisqu’ils sont pour elle, dans la condition présente où elle est placée , un moyen de se mettre en rapport avec les intelligences qui déjà possèdent ces mêmes notions.

Mais de cette double observation il ne résulte pas qu’il y ait des idées innées, ni que les sens produisent les idées.

La preuve en est, que si l’homme n’avoit d’autres idées, je veux dire d’autres notions, que celles qu’on suppose qu’il doit recevoir de cette double origine, l’homme resteroit sans fin avec des perceptions confuses et de vagues images dans l’esprit, sans pouvoir jamais parvenir à l’intelligence des rapports, soit physiques, soit moraux, des êtres, sans pouvoir, par conséquent, parvenir à la connoissance d’aucune vérité. Une ignorance invincible seroit donc le partage de l’homme seul j si l’homme pouvoit être seul; aussi la philosophie qui le considère dans l’isolement, s’expose-t-elle à ne jamais trouver le principe de ses connoissances, ni l’explication des mystères qui étonnent et confondent son intelligence.

Rien n’est outré dans ce que je dis, et bien qu’il soit difficile de se faire une juste idée de l’état probable de l’homme qui vivroit seul sur la terre sans jamais avoir été en rapport avec d’autres intelligences, la nature

cependant nous fournit un exemple qui peut, jusqu’à un certain point, nous faire apprécier cet état purement hypothétique d’une intelligence isolée. Cet exemple est celui du sourd-muet. Voyez cet homme, vivant au milieu des hommes, sans avoir aucune des notions qui constituent la société des intelligences. Nul doute que l’aspect de l’ordre moral qui se manifeste dans les dehors de la société humaine ne fasse sur son esprit une certaine impression d’étonnement, et ne le porte, par une sorte d’instinct naturel, jusqu’à une imitation imparfaite des actes, même moraux, de ses semblables. Cependant cet homme reste sans notions de ce qui est bien ou de ce qui est mal. Il a des sentimens, sans doute, parce qu’il a des sensations; mais il ne compare pas, il ne déduit pas, il ne raisonne pas, il n’a pas d’idées.

Il y a des hommes d’une philosophie religieuse, mais peu réfléchie, dont l’imagination se refuse à concevoir des intelligences vides ainsi de toute notion. Ils ne peuvent pas surtout supposer qu’il y ait des créatures assez cruellement traitées par la nature pour que la pensée de Dieu soit absente de leur esprit. Mais, en supposant que le spectacle merveilleux du monde et l’aspect même de tous les hommes, accoutumés à proclamer par leurs adorations silencieuses l’existence d’un être mystérieux, pussent jeter dans l’âme d’un sourd-muet la pensée de cet être, et le sentiment de sa puissance, quelle distance infinie de cette pensée vague et indéfinie, sorte de terreur inexplicable, à la notion claire et positive de la Divinité, telle quelle existe dans une intelligence développée par la parole! Cette impression confuse n’a rien qui lui donne le plus

léger rapport avec l’idée, entendue dans sa perfection complète. Et cependant je parle du sourd-muet qui vit parmi des hommes dont les actes extérieurs peuvent faire pénétrer, à son insu, dans son esprit des impressions morales, et lui tenir lieu, jusqu’à un certain point, de propres réflexions. Mais que seroit-ce si le sourd-muet vivoit dans une société d’êtres dont les habitudes seroient purement animales? L’intelligence du sourd-muet resteroit alors inanimée, et quelque idée que l’on se fasse de ses perceptions intimes, jamais on ne pourroit comprendre que ces perceptions pussent ressembler à des notions claires et précises; il seroit enfin, si j’ose dire, une brute véritable, douée seulement du don, mais du don enfoui de la pensée, et dont la destinée intellectuelle se révèleroit tout au plus par une imitation imparfaite des actes extérieurs de la vie de l’homme intelligent.

Dans le dernier siècle, des hommes bien intentionnés, voulant répondre à la philosophie téméraire qui osoit penser que Dieu étoit une invention des prêtres, ou qui répétoit, après d’anciens athées, que sa croyance étoit le résulat de la peur, allèrent consulter aussi la conscience du sourd-muet, pour y trouver, si c’étoit possible, cette pensée empreinte, et pour venger ainsi l’existence de la Divinité et la conscience du reste des hommes. Nous verrons plus tard que cette expérience étoit au moins inutile ; aujourd'hui il suffit de dire qu’elle eût été désespérante pour la cause de la vérité, si la vérité eût eu besoin, pour éclater à tous les regards, des révélations arrachées à la conscience de ces êtres incorm plets. En effet, ceux qui, après avoir été instruits par les méthodes récemment pratiquées, furent interrogés

sur leurs anciennes notions, ne firent jamais que témoigner que leurs notions étoient vagues et confuses, et leurs sentimens indéfinissables. Cette expérience peut être répétée à chaque moment, depuis que les méthodes, devenues d’une application plus universelle et plus facile, nous montrent des sourds-muets parvenus à une instruction assez développée pour pouvoir rendre compte de leurs perceptions présentes et de leurs anciens souvenirs. Or, chaque expérience nouvelle montrera que le sourd-muet, c’est-à-dire l’homme seul, l’homme sans communication avec les intelligence, vit sans idées ou sans notions, même sans l’idée ou la notion de Dieu, bien qu’il y ait dans son âme je ne sais quel vague pressentiment d’un être supérieur à tous les autres, leur auteur et leur conservateur.

11 ne faut pas imaginer que nos observations ne soient qu’une opinion particulière ou capricieuse de notre esprit; elles sont le résultat de l’expérience des hommes qui se sont le plus étudiés à connoître l’existence intellectuelle du sourd-muet.

Les Mémoires de l’Académie des sciences font mention d’un sourd de Chartres qui, ayant été guéri de sa surdité, déclara, lorsqu’il fut instruit, qu’il avoit mené jusque là une vie purement animale. Les théologiens et les physiologistes s’empressèrent d’interroger cet être à qui la parole venoit de rendre l’intelligence; et toujours il désespéra ceux qui s’attendoient à trouver en lui des idées innées, ou des idées produites par la sensation. Il est curieux de voir comment le cardinal Gerdil, grand partisan des idées innées, s’efforce de mettre ce fait en harmonie avec son système : le sourd, dit-il, avoit réellement des idées ; seulement il n en

avoit pas fait usage \ Voilà, il faut en convenir, un moyen commode de tout expliquer, et il n’est pas de système qu’on ne pût justifier avec des distinctions aussi ingénieuses.

Un ouvrage assez rare, intitulé : Antilogics philoso pliiques a, renferme un dialogue entre un sourd-muet instruit par les méthodes nouvelles, et un de ses amis. On voit clairement que le sourd-muet, M. le chevalier d’Etavigni, dont la première vie avoit pu être moins matérielle que celle des sourds-muets ordinaires, à cause des habitudes distinguées dont il avoit dû puiser l’imitation dans sa famille, fait des efforts pour retrouver dans ses souvenirs quelque trace de notions intellectuelles. Mais on voit aussi que ses efforts sont vains, et qu’il n’y retrouve que des images vagues et confuses qui ne durent jamais ressembler le moins du monde à des idées 3.

Moi-même j’ai interrogé des sourds-muets instruits,

* Caractère distinctif de l’homme et des brutes, par le cardinal Gerdil.

* Amsterdam , 17 .

3 Le comte de Bissi lui demande : Avant votre instruction aviez-

je m’égarai dans une horrible solitude, et perdant sans ressource le chemin de mon village, qui est au milieu des Cevennes, je conçus ce soupçon, qu’il y avoit sur ma tête un être immense qui voyoit à la fois tout l’univers, et qui pouvoit me faire recouvrer le chemin. Les mouvemens de mon âme exprimoient la demande que je lui faisois de me couduire au logis. — Après que vous vous fûtes égaré, l’idée de la Divinité s’est-elle renouvelée? — Mes idées, à cet égard, 11e se perfectionnoient point. Avant mon instruction, je mourois d’envie de savoir ce que cet être étoit, et je souhaitai ardemment avoir l’ouïe mais depuis que M. Pcreyre m’a instruit, je n’ai pas grande envie de

* Un sourd non instruit peut -il souhaiter d’avoir fouie? cela paraît difficile à entendre.

et désinte'ressés dans leurs explications. Tous m’ont assure' qu’avant le moment de leur instruction ils n’avoient aucune idée, même de Dieu. Le docte M. Jamet, recteur de l’académie de Caen, et fondateur d’une école illustre de sourds-muets, m’a fait part de sa longue expérience, et m’a confirmé dans mes convictions. En d’autres lieux, et principalement à Angers, j’ai pu voir les difficultés qu’on éprouve pour faire entrer une idée bien nette de Dieu dans la tête d’un sourd-muet. On m’a cité un élève de la maison de la Chartreuse, auprès de Vannes, qui disoit qu’il n’avoit pas peur d’être frappé par le bras de Dieu, parce que Dieu n’avoit pas de bras, et qu’il étoit rond. Il croyoit que c’étoit le soleil qui étoit Dieu , parce

l’avoir. — Quelle idée aviez-vous du temps? — Confuse. Il me paroissoit couler comme il m’a paru depuis, avec des mouvemens périodiques. — A quoi pensiez-vous le plus souvent à onze ou douze ans? — Au spectacle de la nature et à moi-même. Mes réflexions étoient foibles. Cependant je me souviens qu’un jour, à mon réveil*, je sentis vivement la difficulté de faire connoître distinctement, par gesticulations, les rêveries que je venois d’avoir. — Vous ne pouviez songer à la mort, dont vous n’aviez aucune idée? — Je pressentis ma mort, et j’y songeai quelquefois. — Comment vous représentiez-vous la mort? — Je me représentois des ossemens, j’avois vu mille fois enterrer des cadavres. — Lorsqu’on vous a parlé de cet Être suprême auquel vous pensâtes lorsque vous vous perdîtes, et que vous aviez eu tant d’envie de connoître, Vous avez dû retrouver avec plaisir le développement de cette idée confuse. — En écrivant ce mot Dieu , M. Lucas, mon premier maître, leva ses mains au ciel* cela ne m’a pas donné l’idée d’un moteur; au lieu que n’ayant pas en vue ce mot Dieu , je fus élevé à une idée fort dissemblable , par un effet du trouble où étoit mon esprit. M. Pereyre m’ayant expliqué les attributs divins, je ne retrouvai pas d’abord quelques-unes de mes idées. Ayant étudié à fond la connoissance des êtres invisibles, j’ai remarqué que mes anciennes idées diffèrent de celles qu’on m’a données sur la manière de les concevoir et de les représenter à l’esprit engagé dans

que le signe de l’adoration de Dieu consiste à lever les mains et les yeux au ciel; et il y en a qui croient long-temps, pour cela même, qu’il y a deux dieux, le dieu du jour et le dieu de la nuit. Mais j’ai à citer des autorités qui sont plus imposantes que mes foibles observations.

J’ai sous les yeux un mémoire rempli de faits curieux, et composé par un homme qui a vu de trèsprès les élèves de l’école des sourds-muets de Paris \ Ce mémoire établit clairement que le sourd-muet, seul dans l’univers, vivroit dans une éternelle enfance , sans le bienfait de l’instruction.

Le sourd-muet, tel qu’il vit et grandit, ou plutôt végète parmi les hommes, est en effet un être purement

la matière. — Savez-vous l’histoire du sourd-muet de Cliartres, dont il est parlé dans les Mémoires de l’Académie ? Lorsqu’il fut instruit, il lit entendre qu’il avoit mené ju que là une vie purement animale. — Sans doute il lui eût fallu bien connoîlre la nature du langage, et la comparer avec son ancienne manière de converser avec soi-méme, et savoir la métaphysique moderne, et la comparer à la sienne propre,

pour pouvoir répondre aux questions . Un jour, me trouvant en

Normandie, un ecclésiastique me pria de lui donner un certificat en bonne forme de mes anciennes notions. Je le lis en ces termes : Je n’ai eu aucune idée de Dieu , et je n’ai jamais pu comprendre comment le monde a eu un commencement, et comment il aura une fin. Je ne fis pas alors de sérieuses réflexions sur la Divinité. Je ne comparai pas mes anciennes notions avec celles que la religion m’avoit données, et je pris le mol Dieu dans le sens que lui donne le catéchisme. — A quel signe avez-vous reconnu ensuite que vous vous étiez mépris? — Je me rappelai les espèces de besoins qu’éprouva mon âme, selon que je la connoissois, lesquels lui firent obscurément apercevoir qu’il y avoit un être qui pouvoit prendre soin d’elle, et écarter d’elle tout ce qui lui faisoil peur, et qui pouvoit remplir scs dé. irs. Comparant ces notions obscures avec ce que la philosophie m’a appris depuis, j’ai reconnu que j’avois eu à ma manière des notions implicites de la Divinité.

1 Un ancien aumônier de l’école.

animal, sans idées, sans notions de ce qui est bien ou mal, machine vivante et se mouvant par tous les ressorts organiques qui servent d’instrument à l’intelligence humaine, mais incapable de donner un motif moral à ses actions : simplement imitateur, enfin, des actes des autres hommes, dont il étoit destiné, sans une disgrâce cruelle de la nature, à partager les destinées intellectuelles; et toutefois placé à une distance infinie audessus de ranimai, par le don tout divin de l’intelligence dont l’usage lui est interdit, et qu’il doit retrouver un jour libre des imperfections des sens et des vices grossiers de la matière.

C’est ainsi que les plus savans instituteurs de sourdsmuets ont considéré ces êtres malheureux. « Les sourdsmuets, dit M. l’abbé de l’Épée, sont réduits en quelque sorte à la condition des bêtes *. » Il parle ici des sourds-muets par rapporta la connoissance de la religion; mais M. Sicard est plus absolu, et ce qu’il dit paroît encore plus désolant, puisqu’il l’applique à toutes sortes de notions morales. « C’est une grande erreur, dit-il, de confondre le sourd-muet avec un enfant ordinaire....; borné aux seuls mouvemens physiques, il n’a pas même, avant qu’on ait déchiré l’enveloppe sous laquelle sa raison demeure ensevelie, cet instinct sûr qui dirige les animaux.... Le sourd-muet est seul dans la nature, sans aucun exercice possible de ses facultés intellectuelles , qui demeurent sans action, sans vie . à moins qu’une main bienfaisante ne

parvienne à le tirer de ce sommeil de mort . Quant

au moral , il n’en soupçonne pas même l’existence.

1 La véritable Manière (l’instruire les Sourds-Muets , avevt. pa^r.

Rapporter tout à lui, obéir avec impétuosité à tous

les besoins naturels, satisfaire tous ses appétits .

s’irriter contre les obstacles . renverser tout ce qui

s’oppose à ses jouissances . voilà toute la morale de

cet infortuné. Il n’a des yeux que pour le monde physique; et encore quels yeux! Il voit tout sans intérêt.... Le monde moral n existe pas pour lui , et les vertus comme les vices sont sans réalité. Tel est le sourd' muet dans son état naturel; le voilà tel que l’habitude de l’observation, en vivant avec lui, m’a mis à même de le dépeindre b »

Aussi, lorsqu’il s’agit d’examiner la culpabilité d’un sourd-muet, le bon sens des juges est-il effrayé à l’aspect de cet être à qui la nature a laissé le triste privilège d’être tour-à-tour vertueux ou criminel par stupidité. Des exemples de ce genre se sont récemment présentés dans nos tribunaux , et il a fallu absoudre de tels coupables. A ce sujet, on a souvent entendu la voix de M. Paulmier, instituteur des sourds-muets, qui venoit demander grâce pour des malheureux sans connoissances morales, et guidés à peine par un instinct brutal.

« La loi, qui est l’organe de la justice, s’écrioit un jour cet ingénieux instituteur, est-elle assez, connue par le sourd-muet, ainsi dégradé, et sait-il bien toute la rigueur des lois? Pour qu’une loi ait force de loi, ne fautil pas qu’elle soit proclamée? Or, il n’est aucune proclamation \erbale, ni par écrit, pour un être qui nonseulement ne sait ni lire ni écrire, mais encore qui est

• Cours d’instruction d'un Sourd-Muet, dise, préliminaire, i>ag. y, 12, 1 4 ? l$t

doublement sourd. 11 est sourd d’audition, puisque, privé de l’ouïe, il est plongé dans un silence éternel; il est sourd d’entendement, si l’on peut ainsi parler, puisqu’aucune main secourable ne l’a tiré des ténèbres de l’ignorance où il est resté profondément enseveli. Ce n’est pas tout. La nature, cruellement attachée à sa proie, pour comble de misère, a voulu que le sourd de naissance fût nécessairement muet. Et vous, enlendans parlans (c est ainsi que les sourds-muets appellent ceux qui entendent et qui parlent), qui jouissez de tous les avantages de la nature et de la civilisation, vous voulez le punir de ce qu’il en est privé, et en partie par votre indifférence! Vous voulez le punir en l’accablant de toute la rigueur delà loi, qu’il ne peut pas connoître, et qui lui refuse jusqu’à l’exercice de ses droits civils et politiques! en avez-vous le droit? soyez d’accord avec vous-mêmes \»

Il y a des législations pénales qui ont des exceptions expresses pour les sourds-muets, parce qu’elles les considèrent comme des brutes incapables de mal faire avec cette connoissance qu’exige la loi qui veut frapper des coupables; et rien n’est plus philosophique que cette indulgence. Elle est conforme à toutes les expériences que l’on a pu faire depuis cent ans dans les écoles de l’Europe; et pour revenir aux questions morales proprement dites, il est bien clair, après cela, que M. de Bonald a pu fonder, avec une raison éminente, toutes les connoissances de l’homme sur la parole. Il semble même que les anciens aient eu un profond pressentiment de cette vérité philosophique , car le mot xcyoç

1 Lettre de M. Paulmier, au sujet d’un sourd-muet prévenu de vol. Gazelle des Tribunaux , i S mai 1826.

' dire dans leur langue sourd j stupide > muet ^ comme pour indiquer que la stupidité vient de la surdité, et que l’homme qui n’a point reçu de communication d’idées par l’ouïe, est par cela même condamné au mutisme, la parole nenous étant donnée qu’autant que nousavons à notre tour des idées à répandre hors de nous *.

Il ne faut donc plus d’autre autorité que celle de ce lait universellement reconnu de l’ignorance stupide du sourd-muet, pour résoudre la question de savoir si 1 homme seul trouve en soi la connoissance de la vérité, ou s’il a par lui-même le moyen de la connoître, indépendamment de toute communication établie entre lui et ses semblables. Le sourd-muet, en effet, nous représente l’homme seul. Le sourd - muet est seul dans la nature, parce qu’il n’entend pas, et tout homme qui, ayant le sens de l’ouïe, n’entendroit pas parler, seroit seul comme le sourd-muet, c’est-à-dire sans idée par cette raison-là même, car c’est la parole qui donne la vie à l’intelligence; c’est la parole qui donne l’idée. En un mot, et pour nous résumer, le sourd-muet 11’a pas d’idées parce qu’il ne parle pas; il ne parle pas parce qu’il n’entend pas; c’est pour toutes ces choses qu’il est seul au milieu des hommes, incapable de trouver en soi des moyens de connoître de lui-même. Tout homme qui, avec l’usage de tous ses sens, n’entendroit pas la parole, ne parleroit pas ; il n’auroit pas d’idées, c’est-à-

1 Je me sers ici de l’expression générale de la parole , parce que la parole est le moyen primitif et universel de communication entre les hommes. Il est pourtant d’autres signes qui peuvent transmettre les idées, et le sourd-muet instruit est dans une condition à laquelle ne s’appliquent plus les observations que je viens de faire. Mais il suffit desavoir que, sans cette instruction particulière, le sourd-muet seroit stupide. Cela étant bien entendu, il n’y a plus d’objection possible.

dire il seroit, comme le sourd-muet, réduit à une vie purement animale. C’est ainsi que s’est présenté à l’observation l’homme sauvage trouvé dans les bois, dont Racine le fds a raconté l’histoire, et plus récemment, un être semblable dont la brutale ignorance est venue déconcerter encore une fois les belles théories des philosophes sur l’origine des idées.

Donc il est rigoureux de conclure que le moyen de connoître n’est pas dans l’homme seul.

Donc la philosophie commet à la fois une erreur d’expérience et une erreur de logique, lorsqu’elle fait reposer ses découvertes sur les simples facultés de l’homme considéré isolément.

Donc il faut chercher hors de l’homme le moyen universel de connoître, qui est nécessaire pour perpétuer la vérité et les notions de la vérité.

On croit faire une objection, en disant que la philosophie ne fait point ses recherches sur l’homme seul non intelligent, mais sur l’homme seul raisonnable et complètement développé. La philosophie nous dit : Vous nous reprochez de faire nos recherches sur l’homme dépourvu de sens; vous ne devez point à votre tour chercher une autorité dans l’exemple d’un homme dépourvu d’intelligence.

La philosophie se fait illusion; il n’y a aucune ressemblance entre les deux manières de raisonner. Voici les argumens réciproques.

La philosophie veut que l’homme se suffise à luimême pour avoir des idées ou des notions, et pour le montrer, elle suppose un homme qui seroit privé de tous ses sens, et cet homme, dit-elle, n’auroit point d’idées. Nous disons, aii contraire, que cet homme

ne seroit point un homme, et nous faisons tomber l’hypothèse de la philosophie avec tout ce quelle en déduit.

La philosophie dit que l’homme seul a, par ses propres facultés, le moyen de connoître; eh bien! nous trouvons un homme seul dans la nature, et nous montrons que cet homme vit sans idées, et qu’il n’est point intelligent, et que l’homme philosophique ne le seroit pas davantage, s'il étoit possible de le concevoir. Quel droit, encore une fois, donnons-nous à la philosophie de nous reprocher des suppositions absurdes? nos suppositions sont les siennes; et si elle ne veut pas que nous lui montrions un homme sans intelligence, qu’elle ne commence pas par nous montrer un homme isolé.

D1 ailleurs la philosophie prétend n’examiner que l’homme seul intelligent. Mais il faudroit avant tout crehercher comment cet homme est intelligent; il faudroit remonter à l’origine de ses idées. Est-il intelligent par lui-même? c’est-à-dire, est-ce par lui seul que s’est développée son intelligence? Les faits et la raison démontrent le contraire. Il est donc intelligent par au-

trui? C’est ici que s’élève un autre ordre de questions, qui nous ramène à cette seconde philosophie qui considère l’homme en rapport avec ses semblables.

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