‹ Introduction a la philosophie;Chapitre 12 sur 73 · I. Caractères de la tradition véritable · texte numérisé non relu

I. Caractères de la tradition véritable

Sans avoir encore à définir la vérité considérée en elle-même, nous pouvons, on vient de le voir, affirmer que toutes les vérités, ou, si l’on veut, toutes les croyances qui sous ce nom lient entre elles les intelligences, sont enseignées à l’homme, et que c’est la société qui les perpétue par la tradition. Cette doctrine est simple; elle réduit la philosophie à l’observation d’un fait, et l’homme qui vit au milieu de ses semblables n’a qu’à ouvrir les yeux pour comprendre comment ce fait explique seul la conservation des vérités, conservation souvent miraculeuse au milieu des violentes tempêtes qui jettent toute la société hors d’ellemême , mais qui, dans l’état de dégradation où se trouve l’homme avec ses passions brutales et ses désirs si différens, deviendroient, jose le dire, impossible à Dieu même, si chaque esprit, dans la liberté folle de ses pensées, étoit chargé de garder en soi le dépôt de ce qui est vrai, ou d’en faire hors de soi la découverte.

Ici s’élève une première objection. Si la société, diton, perpétue la vérité, ne perpétue-t-elle pas aussi l’erreur? Or, dès que vous sanctionnez ce qui est transmis par la société, vous sanctionnez donc les préjugés de l’éducation, les égaremens des peuples, leurs superstitions et jusqu’à leurs folies.

Avant d’entrer dans le fond de cette objection, qui bientôt n’en paroîtra plus une, commençons par observer qu’il est bien vrai que les mêmes moyens qui sont donnés à l’homme de connoître la vérité, lui servent également à connoître le mensonge. C’est le propre de sa nature, dans sa corruption, de dégrader en soi ce qu’il y a de plus saint; et ceci ne s’applique pas seulement à l’usage qu’il fait de la tradition, mais encore à l’usage qu’il fait de toutes ses facultés. Qui dira que le don de l’intelligence est un don funeste? Et cependant l’homme abuse de l’intelligence , et elle devient pour lui trop souvent une source profonde d’égaremens. La raison est-elle toujours droite et pure? Qui l’osera dire? Et pourtant faut-il répudier ce présent du Créateur? Toutes les facultés intellectuelles sont sujettes également à s’altérer et à se corrompre ; triste indice d’une intelligence déchue, qui fait servir à des objets vicieux les dons qu’elle devoit consacrer seulement à des usages nobles et à des pensées toujours droites. Mais il n’en faut pas moins considérer soigneusement la destination primitive de ces dons, et c’est le propre d’un esprit vraiment philosophique de ne se point laisser tromper par la destination nouvelle que les passions de l’homme leur ont donnée. Ainsi, la parole sert à la fois à transmettre les vérités pures et les mensonges grossiers; mais il est bien clair que c’est la corruption humaine

qui la fait servir au dernier usage, et il n’en reste pas moins évident que son auteur n’a pu primitivement la destiner qu’au premier. C’est ce qui doit se dire aussi de la tradition, qui n’est autre chose que l’usage de la parole. Elle perpétué les erreurs; mais c’est par une suite de l’ignorance des peuples et de l’altération des intelligences, et il n’en faut pas moins affirmer, sans se mettre en peine des difficultés que l’esprit de dispute peut faire naître sur cette question, comme sur toutes les autres, que la tradition est destinée uniquement à perpétuer la vérité.

Entendons à ce sujet des avertissemens remarquables que le grand cardinal d’Ossat adressoit autrefois à un ami, qui seuibloit avoir élevé les mêmes objections : « Je vous prie de considérer que si quelques mauvaises opinions viennent de quelques hommes, les remèdes de ces mauvaises opinions et toutes les vraies et bonnes opinions viennent aussi des hommes, ou par le moyen des hommes. Les bonnes et salutaires opinions touchant la vertu, bonne vie et mœurs, nous ont été enseignées par les hommes. Il n’y a aussi espèce de vertu de laquelle les hommes n’aient appris le chemin. Il n’y a ni passion, ni maladie d’esprit, de laquelle les hommes n’aient enseigné les remèdes. Tous les saints docteurs et autres, qui ont écrit les belles œuvres en la lecture desquelles vous vous plaisez tant, étoient hommes. La piété même, la religion, la parole de Dieu, nous ont été données par le moyen des hommes. L’Apôtre nous dit que la foi même nous est donnée par l’ouïe. Bref, toutes les sciences , les arts, les disciplines, et la vérité, et la certitude de leurs préceptes, nous ont été écrites et enseignées par les hommes ,

lesquelles ils n’eussent’pu écrire ni savoir, ni nous aussi les apprendre, si nous eussions préféré les déserts et la conversation des bêtes aux cités et à la vie humaine et civile. » Ainsi s’exprime un grand génie \

Et parce que les hommes transmettent aussi ce qui est mauvais, que conclure, de cette triste facilité qui leur est laissée, contre la tradition qui conserve ce qui est bon ? D’ailleurs, il y a de telles différences entre la vérité et l’erreur, qu’il faut bien qu’il y en ait aussi d’infi nies entre les deux sortes de traditions qui transmettent l’une et l’autre. Tout se borne donc à reconnoître les marques qui les distinguent; c’est maintenant le soin auquel il nous faut attacher, et lorsque nous

saurons Teconnoître les caractères de la tradition vé-

ritable, nous aurons fait un pas immense pour reconnoltre les caractères de la vérité.

Et d’abord je remarque qu’entre les opinions ou croyances transmises dans la société, il en est dont l’origine se perd dans l’histoire des hommes; il en est dont on trouve la naissance à des époques plus ou moins récentes. Les unes se rencontrent à la fois dans tous les temps et dans tous les lieux; les autres se montrent et disparoissent en des temps et en des lieux divers , pour renaître ensuite sous des formes nouvelles. Les unes sont véritablement perpétuelles, car si elles sont quelquefois altérées par les passions et l’ignorance, elles ne laissent pas moins dans la société des traces profondes qui les font constamment reconnoître. Les autres sont variables et passagères; car, bien quelles paroissent, en certaines circonstances, égarer tout le

1 Lettres , Ier vol. in-4°, pag. 35.

genre humain , il est facile de juger quelles n’ont rien de permanent et d’universel, parles contradictions infinies qui les distinguent.

Ce sont ces deux espèces d’enseignemens qu’il faut commencer à étudier pour être conduit à bien juger les questions qui se rapportent h la tradition. Nous ne donnerons pas encore le nom absolu de vérités aux croyances transmises, quel que soit le caractère de ces croyances et la manière dont elles se perpétuent. Cherchons tout simplement celles qui ont un caractère d’universalité et de permanence. Les conséquences se déduiront d’elles-mêmes, et le raisonnement philosophique viendra bientôt à l’appui de ce que nous regardons d’abord comme des faits.

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