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II. Croyances perpétuées par la tradition. Dieu

L’enseignement le plus universel et le plus constant qui se présente dans l’histoire des traditions humaines , c’est l’enseignement du dogme de l’existence de Dieu. Aussi loin que puisse percer l’esprit de l’homme dans les souvenirs de l’antiquité, il trouve toujours et partout cette croyance manifestée par les adorations des peuples et par les témoignages de leurs historiens. Et bien que l’universalité d’une telle tradition n’ait pas besoin d’être démontrée, on aime cependant à la voir attestée par les mono mens nationaux, et par les paroles des anciens philosophes, qui avoient une vaste connoissance des opinions de tous les peuples. « Tous les hommes ont une idée de Dieu, dit Aristote T, et cette notion est transmise aux hommes

1 navre; àvôpcoTVG’. 0£ov È'jr ou;tv àiro XviX'fiv.

par une tradition qui remonte à la plus haute anti-r quité \ Avant lui, Platon avoit dit que ses sentimens sur la Divinité n’étoient autre chose que les enseignemens d’une antique tradition 3; et que l’existence des dieux se prouve par le consentement unanime des Grecs et des barbares, qui s’accordent tous en ce point, qu’il y a des dieux 3. Et Plutarque, après avoir attribué la formation de l’univers à une intelligence suprême, ajoute que cette doctrine remonte jusqu’aux premiers temps, qu’elle n’est d’aucun auteur connu, et que toujours elle fut commune aux Grecs et aux barbares Combien de fois Cicéron, dans ses divers écrits de philosophie, ne proclame-t-il pas avec l’autorité de son éloquence l’universalité de cette tradition ! « Ce qui donne la plus grande autorité à la croyance des dieux, c’est, dit-il, qu’il n’est pas de nation barbare, qu’il n’est pas d’homme abruti qui n’ait cette notion dans l’esprit : plusieurs, à la vérité, ont une fausse idée des dieux ; c’est une suite des préjugés et des vices de la nature; mais tous croient à l’existence d’un être divin et d’une nature suprême, et cette opinion n’est imposée ni par une volonté des hommes, ni par des instructions, ni par des lois impérieuses; or, en toutes choses, le consentement de toutes les nations doit être regardé comme la loi de la nature 5. » Et ailleurs , il dit encore : « Cette croyance est commune à tous les

hommes et parmi toutes les nations . Quelle est la

nature des dieux, ils l’ignorent; mais que les dieux

1 Âp/aïo; Tiç Xc^oç xai xarpto; -ra^iv àvôpoTroi;. De Mundo , cap. v.

3 O 7raXatoç Xo^cç. De Legibus , lib. iv.

3 Ibid. — 4 De Isid. et Osir. — 5 Cic., Tuscul. queest. lib. i.

existent, nul ne le nie \ » Il trouve des expressions toujours nouvelles pour proclamer la même vérité : « Entre toutes les nations, il n’en est point qui soit tellement inhumaine, tellement de fer (ferrea) , qu’elle ne sache pas qu’il doit y avoir un Dieu, bien qu’elle ne sache pas quelle est sa nature a. » Sénèque dit de même : « Il n’est point de nation tellement jetée hors de la civilisation et des lois humaines, qui ne croie à l’existence des dieux 3. » Et sans multiplier inutilement les preuves de cette tradition universelle, ne suffit-il pas de lire dans les histoires les croyances publiques de tous les peuples de la terre? Et l’universalité de ces croyances n’est pas seulement attestée par les souvenirs des mœurs, des cultes, des lois et des sacrifices des peuples; elle l’est encore par les témoignages de tous les auteurs de tous les temps, témoignages qui sont l’expression de la tradition universelle, bien plus encore que l’expression de leur propre croyance. En effet, tous n’entreprennent point de démontrer l’existence de la Divinité par des raisonnemens philosophiques, mais on voit toujours que tous la supposent, et que, par conséquent, elle leur est connue, sinon comme une vérité démontrée, au moins comme une tradition universelle. Ainsi toutes les autorités des écrivains anciens que l’on peut recueillir montrent qu’ils parlent de Dieu comme d’un être connu de toute la terre ; nulle part ils ne prétendent le révéler au monde, et la manière affirmative dont ils parlent de son existence ou de ses attributs fait assez entendre que leur langage

1 De Nat. Deor lib. n. — a 1 De Legibus.

3 Nulla quippe gens unquam est ade'o extra leges moresque projccta , ut non aliquos deos credat. Epist. 1 17.

s’adresse a des hommes qui en ont déjà la croyance. Ainsi, c’est attester la croyance universelle de Dieu, que de dire, comme Xénophon 1 , qu’il faut l’honorer ; comme Cratès a, qu’il répand ses dons sur les hommes d’une manière inégale; comme Polybe 3 , qu’il protège ceux qui souffrent pour la justice; comme Caton d’Utique 4, que sa manière d’agir avec les hommes est impénétrable ; comme Zénon 5, que la vie criminelle d’un libertin ne sauroit lui être cachée ; comme Pline 6; qu’il ne peut se porter à ce qui est contraire à la raison; comme Tacite 7? qu’il punit les injures qu’il reçoit des hommes; comme Simonide 8, qu’il est d’une nature incompréhensible; comme Tite-Live 9, que dans nos calamités nous devons mettre en lui notre confiance : et ces sortes d’autorités sont infinies par leur nombre. Juvénal nous avertit de remettre nos besoins entre les mains des dieux ,0. Claudius s’écrie que rien n’échappe à leur providence 11 . Les dieux veulent que nous pensions toujours à la mort, dit Martial 12 ; et Perse demande que nous leur offrions, non de l’or, mais un cœur pur l3. Libanius enfin nous parle merveilleusement des bienfaits de Dieu envers les hommes , de la vengeance qu’il exerce sur les médians, et de l’obéissance qui est due à ses ordres ’L

Qui comptera les voix qui s’élèvent ainsi par toute la terre pour proclamer cette universelle croyance des hommes? On la trouve partout, dans les monumens

1 Lib n Mentor. — a Apud Laert. lib. iv. — 3 Lib. ni Hist. —

4 Apud Plut. — 5 Apud V al. Max. — G Lib. ji, cap. vii. — 7 Ann. lib. i. — 8 Apud Cic. ch Nat. Deor. — 9 Hist. lib. vu. — Salir, x. — 11 Lib. i, in RuJ}'. — i» Lib. u , in Sext. — *3 Sut. — »4 Tora. I, Declam. il, au, 3.

publics, dans les livres des historiens, dans les rêveries des philosophes, dans les fictions des poètes, et ce seroit une recherche curieuse, et digne à la fois de frapper l’attention des vrais philosophes, que celle de tous les témoignages épars dans les ouvrages les plus différens par leur objet et par la pensée de leurs auteurs, en faveur de cette immortelle tradition du genre humain, qui, remontant a l’origine des sociétés, les suit dans leur développement, et ne les abandonne pas même dans leur barbarie \

Il n’y a pas jusqu’à l’opinion personnelle de quelques philosophes qui, dans l’antiquité, ont dit qu’il n’y avoit point de dieux , qui ne prouve invinciblement la croyance universelle du reste des hommes; car on ne nie que ce qui est cru, et si les athées n’avoient point vu autour d’eux des peuples remplis de la pensée de la Divinité, si Dieu, en un mot, n’avoit point été connu,

toit pas. D’ailleurs, il suffit de lire dans les histoires le sort (pii fut réservé dans les temps anciens au petit nombre de sophistes qui mirent en doute le dogme de l’existence de Dieu, pour rester convaincu que l’athéisme heurtoit de front la foi publique; et il falloit en effet que cette croyance fût bien profondément em-

* Un .«avant bénédictin, auteur d’un ouvrage intitulé le Libertinage combattu par le témoignage des auteurs profanes, est celui qui a indiqué le plus de passages anciens sur la Divinité. Voyez , tom. I, l’usage qu’il fait des textes de Démosthène, Isocrale, Ménandre, Eschine, Lycopliron , Téognis, Florus, Salluste, Eutrope , Héliodore, Callimachus, Celse, Porphire, Sophocle, Coinlus, Aristophane, Apollonius de Rhodes, Nicandre, Dion Chrysoslôme , Tbéocrite, Phocilide, Aralus. Hérodius, Epiciète, Horace, Ovide, Virgile, etc.

preinte dans la conscience des hommes, pour que les vengeances de la loi fussent regardées par les peuples comme des expiations justes et necessaires *. « Que tous ceux qui habitent la ville et son territoire, dit Zaleucus, soient convaincus qu’il existe des dieux 3. » A Athènes, les athées furent souvent chassés de la république, quelquefois même punis de mort, et leurs livres furent brûlés sur les places publiques. Socrate n’étoit point athée, sans doute, mais sa mort fut prononcée parce que la calomnie affreuse de ses ennemis étoit parvenue à faire croire qu’il nioit les dieux : tant étoit profonde la conviction de leur existence ! Les peuples ne pouvoient pas même supporter la pensée de l’athéisme; un mouvement de colère et d’indignation s’échappoit du fond de leur âme, et la vengeance alors étoit d’autant plus redoutable que la conscience avoit été plus violemment heurtée par des impiétés qui détruisoient toutes ses convictions. Platon ne dissimule pas ce sentiment d’aversion et de vengeance qui lui étoit commun avec les législateurs et les peuples, lorsqu'il s’écrie, en parlant des dieux : « Comment se voir, sans indignation, réduit à parler sur l’existence des dieux? Oui, nous éprouvons, malgré nous, pour ceux qui nous y forcent encore, je ne sais quel sentiment de colère et de haine. Des hommes qui, longtemps dociles aux leçons religieuses, sucées dès leur naissance avec le lait de leur mère, de leur nourrice, et mêlées comme un charme céleste aux premiers jeux de leur berceau, les retrouvoient dans les prières des sacrifices, dans ces nobles cérémonies, dans ces chants

1 Cic. Je JY ut. Dcor. lib. i. — 2 Apud Slob, serra, xlii.

des autels, spectacles et concerts si agréables au jeune âge, toutes les fois que leurs parens venoient implorer pour eux et pour leurs enfans ces dieux immortels, dont ils reconnoissoient par leurs vœux l’existence et le pouvoir; des hommes qui depuis, au lever ou au coucher de la lune et du soleil , ont vu tous les Grecs et tous les barbares, dans la prospérité comme dans le malheur, se prosterner et adorer les dieux , sans que jamais aucun peuple ait révoqué en doute la Divinité, et qui maintenant, au mépris de tant de témoignages, privés de tout prétexte raisonnable aux yeux des gens sensés, nous forcent de parler en faveur des dieux, nous laissent-ils assez de modération et de sang-froid pour nous contenter de les instruire x? » Quel philosophe, je le demande, eût osé parler de la sorte, si sa croyance eût. été une pure opinion philosophique? L’indignation de Platon part bien moins encore de sa propre conscience, que de la conscience universelle du genre humain ; et s’il ne peut comprimer sa haine et sa colère, c’est que les hommes qui nient les dieux se soulèvent contre tous les témoignages, c’est qu’ils abjurent leurs propres souvenirs, et les leçons si touchantes de leurs parens, et la tradition constante de toute la terre. Voilà d’où naît cette haine profonde qu’il ose avouer; haine éloquente parce qu’elle s’exprime au nom de la nature tout entière, mais qui seroit une passion ridicule et vaine, si elle s’exprimoit uniquement au nom d’un système philosophique que d’autres systèmes auroient choqué.

En nous arrêtant aux souvenirs de la Grèce polie

1 Lois , liv- x, trad. de M. Leclerc.

et de Rome fidèle à ses traditions, nous n’oublions pas que nous trouverions les mêmes témoignages et la même foi parmi les autres peuples antiques. Mais n’estil point superflu de rappeler tous les récits de l’histoire, et ne savons-nous point assez combien la pensée de la Divinité se transmit fidèlement à toutes les nations dont les noms nous sont parvenus? Les anciens Perses, les Chaldéens et les Assyriens, les Pîiéniciens et les Chananéens, les Égyptiens, les Arabes, les anciens Chinois, les peuples du Nord perdus dans leurs forêts, les Germains, les Gaulois, les habitans de l’Afrique, tous les peuples qu’on aperçoit dans les vieux monumens, y apparoissent avec leurs autels et leurs dieux, avec leurs sacrifices et leurs expiations, par conséquent avec la croyance d’une divinité quelconque.

Et cette croyance brille de même chez les peuples les plus sauvages, que la civilisation ancienne ou moderne avoit oubliés dans leurs déserts. « Il n’y a jamais eu aucun barbare, dit Elien, qui n’ait respecté la Divinité, ou qui ait révoqué en doute s’il y a des dieux, et s’ils prennent soin des choses d’ici-bas. Jamais aucun homme, soit indien, soit celte ou égyptien, n’a pensé sur cette matière comme Evémerus le Messénien, Diogène le Phrygien, Hyppon, Diagoras, Socias , Epicure *. » Ces peuples, tombés depuis des temps si reculés dans un état d’ignorance et de brutalité, ne devoient-ils pas, ce semble, avoir perdu le souvenir de toutes les traditions de la société? Et cependant la croyance de Dieu a survécu à leur profonde barbarie, et les voyageurs l’ont retrouvée dans

1 De V ar. Hist. lib. n, cap. xxxi.

toutes les contrées les plus ignorées de l’ancien et du nouveau monde. Le P.Tachart affirme que, dans une conférence qu’il eut avec les principaux de la nation des Hottentots, il reconnut qu’ils croyoient à l’existence d’un Dieu, et cette opinion est confirmée par M. Kolben, qui , ayant passé plusieurs années au Cap, s’instruisit profondément de leur religion et de leurs mœurs x. Les voyageurs rapportent de même l’espèce de sacrifice et de prière que les nègres de Guinée adressoient à leurs divinités \ Les Indiens croient à un Être suprême, et ils rendent des honneurs et un culte particulier à des dieux subalternes 1 2 3. Les habitans de Ceylan reconnoissoient un Dieu souverain, qui avoit d’autres dieux sous ses ordres 4. Les peuples de l’Amérique, selon le récit de Joseph Acosta 5, avoient la croyance d’un Dieu maître souverain de toutes choses, et parfaitement bon. Le P. Lafitau, dans son livre des Mœurs des Sauvages , observe qu’ils reconnoissent un être, ou esprit suprême, quoiqu’ils le confondent avec le soleil, auquel ils donnent le titre de grand esprit, d’auteur et d’arbitre de la vie. D’autres peuples de l’Amérique avoient une idée plus parfaite de la Divinité, et Garcilasso de la Véga nous apprend qu’avant l’arrivée des Incas au Pérou , les sauvages habitans de ces contrées croyoient qu’il existoit un Dieu suprême, auquel ils donnoient le nom de Pacha-Kamack; qu’il donnoit la vie à toutes les choses, qu’il conservoit le monde , qu’il

1 Relation du cap de Bonne-Espc'rance , par Kolben, 1. I, ch. ym.

2 Relation de Guinée, par Salmon.

3 Relation des missionnaires danois.

4 M. Knox. — 5 Lib. y, de procurandd Indorum sainte.

etoit invisible, et qu’ils ne pouvoient le connoître *.

On ne finiroit pas si l’on vouloit mentionner tous les témoignages qui s’élèvent, avec une imposante autorité, de toutes les parties du monde, et à chaque époque de son histoire, pour proclamer cette universelle et perpétuelle tradition de l’existence de Dieu , tradition toujours conservée, dans les temps polis et dans les temps barbares, chez les peuples éclairés et chez les nations sauvages, tradition dont on n’aperçoit nulle part l’interruption la plus passagère, et qui, précédant tous les temps historiques de l’antiquité, aboutit jusqu’aux temps présens, et nous rend ainsi commune la croyance des hommes qui, les premiers, ont foulé la meme terre où nous marchons aujourd’hui. Nous ne voulons pas encore déduire les conséquences qui plus tard couleront d’elles-mêmes de cette perpétuelle tradition; mais ne pouvons - nous pas d’avance exprimer ce qu’elle a d’imposant et de magnifique dans sa vaste universalité? Ne pouvons-nous pas surtout indiquer ce qu’elle offre de consolateur à la conscience de l’homme, lorsque, se sentant étonné de la hardiesse des athées, plus encore que troublé par leurs sophismes, il se voit appuyé sur ce grand témoignage de tout l’univers, et que la conviction profonde sur laquelle reposent ses espérances est à la fois la conviction de tous les hommes qui l’ont précédé dans la carrière de la vie? Comment donc se peut-il faire que l’athée ait le courage de rompre ainsi violemment avec tout le genre humain? Il renonce à la société des hommes,

1 Nouvelle Démonstr. Evang. de Ltland, part, t, chap. 11; Choix des Lettres édifiantes, tom. vu, pag. 171.

car s il \ ît avec eux, il n a rien de commun avec leur intelligence. Il converse avec eux comme un étranger qu’ils ont reçu en hospitalité, mais qui n’a aucune de leurs pensées, aucun de leurs souvenirs, aucune de leurs espérances. Triste passager sur une terre pour lui féconde en douleurs, il se sépare à la fois du passé, dont les traditions lui sont inconnues, et de l’avenir, dont il ne songe pas même à percer les mystères; et il dévore dans une horrible tranquillité un présent rapide et souvent funeste; il semble seul et abandonné sur la terre; et si, dans son effroyable stupidité, il n’éprouve pas cette inquiétude qui naît de la simple curiosité de connoître, il ne trouve pas non plus dans le petit nombre d’esprits, frappés d’aveuglement, qui ont comme lui renié Dieu, cette autorité de l’exemple, capable d’entourer sa vie de confiance et son tombeau de sécurité.

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