III. L'unité cle Dieu
Mais il ne nous suffit pas de montrer que la tradition perpétua constamment dans la société la connoissance de la Divinité; il faut voir encore que la tradition conserva parmi les hommes le dogme de l’unité de Dieu. Les autorités que nous avons consultées font assez entendre que ce dogme étoit connu des peuples malgré toutes les erreurs que l’ignorance et la superstition avoient introduites dans leurs croyances. Ces erreurs, multipliées a l’infini par le caprice d’un culte qui n’avoit point de régie ni d’autorité, peuvent laisser croire au premier aspect que les peuples, au milieu de la multitude de leurs dieux, avoient cessé de recon-
noîtreleDieu suprême, l’Éternel, le maître du monde. Et toutefois comment penser qu’ils s’abusoient au point de confondre les dieux qu’eux-mêmes avoient faits, les dieux qu’ils avoient vus naître et mourir, les idoles qu’il’s avoient fabriquées de terre et d’airain, toutes ces divinités de leurs temples, qu’ils admettoient ou rejetoient à leur gré, avec ce Dieu tout-puissant, avec cette Providence éternelle qu’ils adoroient comme la maîtresse des destinées humaines? « Il n’y a qu’un seul Dieu qui soit souverain et sans génération, » dit une ancienne sibylle *; et ailleurs : « Il n’y a qu’un seul Dieu très-haut qui a fait le ciel, le soleil, la lune, les étoiles, et qui seul mérite d’être honoré et servi. » Enfin, une autre sibylle s’écrie au nom de Dieu lui-même: « Je suis le seul Dieu, et il n’y a point d’autre Dieu que moi 3. »
Orphée appelle Dieu premier né, wpwro'yovov ; c’est-àdire qui a formé toutes choses, et avant qui rien n’a été fait. 11 ajoute que ce Dieu est le père de tous les autres, et le créateur du ciel et de la terre. Or, demande Lactance à ce sujet, Orphée pourroit-il donner au Dieu dont il parle, le nom de non engendré, de père du monde et des dieux, s’il l’eût confondu avec Jupiter fds de Saturne? Il avoit donc la notion d’un autre Dieu3. C’est ce Dieu que Macrobe appelle le principe de toutes choses4; que Phalaris appelle l’auteur de la sagesse5; Denis d’Halicar nasse, le conservateur des biens qu’il nous donne 6; que Callicratide désigne sous
! Eiç ©eoç oç {/.ovoç éçi, etc.
2 Eiç p-ovo; xou eux. eçi ©cô; àXXoç, Vid. Lactant. lib. i Inst.
3 Lact. lib. 1, cap. v, — Ma Sonia. Scip. lib. i, cap. xiv. — 5 Epist.
G Ant. Rom., lib. il, cap. \n.
le nom d’excellent et de très-bon 1 ; Saplio, sons le nom d’immortel 2 ; Mercure Trismégiste, sous le nom d’ineffable3; Hippodame, sous le nom de bienheureux 4; Athénée , sous le nom de sauveur 5; Dion Cassius, sous le nom de juge6; Dieu véritable, Dieu unique, connu par les nations même qui ne le servent pas , et distingué par elles de cette foule de dieux qui peuploient leurs temples et leur olympe ; Dieu attesté par les témoignages des peuples, par les écrits de leurs historiens, et souvent par leurs adorations publiques. Jetons un regard rapide sur les peuples principaux de l’antiquité.
« Selon Plutarque , dit un savant apologiste du christianisme 7 , les Thébains ne reconnoissoient aucun dieu mortel ; ils n’admettoient d’autre premier principe que le dieu Cneph , ou Cnuph, qui est sans commencement , et n’est point sujet à la mort. Les prêtres égyptiens , interrogés par César sur le culte qu’ils rendoient aux animaux, répondirent qu’ils adoroient en eux la Divinité, dont ils étoient les symboles. Synésius leur attribue cette même croyance. Selon les Egyptiens, dit Jamblique, le premier des dieux a existé seul avant tous les êtres ; il est la source de toute intelligence et de tout intelligible. Il est le premier principe, se suffisant à soi-même, incompréhensible, le père de toutes les essences 8. »
La même chose est confirmée par un philosophe du xvme siècle : « Malgré toutes les superstitions dont étoit mêlé le culte égyptien , ce peuple reconnut-il
* De Felic. Fam. — 2 Apud Allien. lib. xv. — 3 Serwo ad Cal. — *
4 De Felicit. — 5 Lib. n. — G Lib. i.xxi. — 7 Bergiër.
8 Jambl. de Myst. ægypt. , Eus. Pt cep. ceang. ni, c. 11.
un Dieu suprême? On croit pouvoir l’affirmer, et on se fonde sur l’ancienne inscription de la statue d’Isis : Je suis ce qui est ; et cette autre : Je suis tout ce qui a été et qui sera ; nul mortel ne pourra soulever mon voile. Le nom même le plus sacre parmi les Egyptiens étoit celui dont se servoient les Hébreux, y ha ho , ou , comme d’autres l’ont prononcé ,y ha hou , qui signifie le Dieu éternel. Les Arabes n’en ont retenu que la syllabe hou, adoptée enfin par les Turcs, qui ne l'emploient que dans leurs prières x. »
Enfin, on trouve dans Apulée la prière des initiés
d’Egypte. Jamais l’idée de l’unité de Dieu ne fut exprimée d’une manière plus imposante : « Les puissances célestes te servent 5 les enfers te sont soumis ; l’univers tourne sous ta main ; tes pieds foulent le Tartare; les astres répondent à ta voix ; les saisons reviennent à tes ordres ; les élémens t’obéissent. »
Selon le fragment de Sanclioniaton, et c’est encore une remarque du docte Bergier, les Phéniciens avoient une cosmogonie semblable à celle de Moïse; ils admettaient donc un seul Dieu créateur.
Les anciens Chaldéens croyoient un seul premier principe de toutes choses; c’est une observation de fait qu’on peut voir confirmée par les recherches de Stanley 3.
L’auteur des Questions sur l’Encyclopédie trouve la même tradition parmi les diverses religions de l’antiquité. « L’ancienne religion des Brachmanes, dit-il ? s’explique d’une manière sublime sur l’unité et la puissance de Dieu.
1 Philosophie de l’histoire.
2 Iiist. de la phil. orient.
» Les Chinois, tout anciens qu’ils sont, ne viennent qu’après les Indiens. Ils ont reconnu un seul Dieu de temps immémorial....
• » Les mages de Clialdée, les Sabéens ne reconnoissoient qu’un seul Dieu suprême, et l’adoroient dans les étoiles, qui sont son ouvrage.
» Les Persans l’adoroient dans le soleil. La sphère posée sur le temple de Memphis était remblême d’un Dieu unique et parfait, nommé Knef par les Egyptiens.
» Le titre de Deus optimus n’a jamais été donné par les Romains qu’au seul Jupiter, hominum sator alque deorum . On ne peut trop répéter cette grande vérité \
» Cette adoration d’un Dieu suprême est confirmée depuis Romulus, jusqu’à la destruction entière de l’Empire et à celle de sa religion. Malgré toutes les folies du peuple qui vénéroit des dieux secondaires et ridicules, et malgré les Épicuriens, qui, au fond, n’en reconnoissoient aucun, il est avéré que les magistrats et les sages adorèrent dans tous les temps un Dieu souverain 3. »
Les mêmes remarques sont exposées avec toute l’autorité de l’érudition dans les écrits du docteur Cudworth.
« On ne peut douter, dit-il, que le peuple grec, tout idolâtre qu’il étoit, ne connût la Divinité sous
1 L’auteur dit en noie : Le prétendu Jupiter né en Crète, u’étoit qu’uue fable historique ou poétique, comme celle des autres dieux; Jovis, depuis Jupiter, éloit la traduction du mol grec Zeus : Zeus étoit la traduction du mot phénicien Jtliova.
2 Questions sur l Ency clopédie.
l’idée d’un esprit et d’un principe intelligent, distinct du monde , ou sous la notion de l’âme du monde seulement : c’est ce qu’indique clairement le mot Jupiter, par lequel ils entendoient communément la Divinité suprême, dans l’une ou l’autre de ces deux acceptions, le père et le roi des dieux. C’est sous ces titres qu’on
l’invoquoit solennellement . O Jupiter père! ô Jupiter
roi x. Ainsi les Latins désignent souvent par le même nom le Dieu suprême, le souverain monarque de l’univers. Peut on le révoquer en doute, lorsqu’on lit dans Virgile et tous les autres auteurs romains les titres de très-bon, de très-grand, de tout-puissant % qu’ils lui donnent fréquemment. »
Parmi nous, le savant Boivin a établi la même doctrine d’après les autorités d’Ànaxagore, de Stace, de Platon, de Pronapides, précepteur d’Homère, et du fragment de Sanclioniaton 1 * 3 4. Ajoutez-y le témoignage d’Aristote, qui dit que c’est une antique tradition que c’est Dieu qui a tout fait, et que c’est lui qui conserve tout et celui d’Ocellus Lucanus, le plus ancien philosophe dont nous ayons les écrits, qui parle de Dieu comme d’une intelligence unique et attentive aux actions des hommes5; et celui de Sophocle, qui osoit faire dire sur le théâtre d’Athènes : « Dans la vérité, il n’y a qu’un Dieu; il n’y en a qu’un, qui a formé le ciel, la terre, la mer et les vents; cependant la plupart des mortels, par une étrange illusion , dressent des statues de dieux de pierre, de cuivre, d’or et d’ivoire....
1 Zzü Tra-rp, Zsu ava.
* Opiimus , Maximiis , Omnipotent.
3 Syst. mund. intell. cap. iv, sect. xiv.
4 De Mundo , cap. yi. — 5 Chap. iv.
s’imaginant vainement que la piété consiste dans ces ceremonies 1 ; » ajoutez-y l’autorité de Théophraste cité par Porphyre, qui, parlant des temps antiques, s’exprimoit en ces termes : « On n’adoroit alors aucune figure sensible ; on n’avoit pas encore inventé les noms et les généalogies de cette foule de dieux qui ont été honorés dans la suite; on rendoit au premier principe de toutes choses des hommages innocens a; » et celle d’Hérodote, qui déclare que les Pélasges ne distinguoient pas les dieux par des noms, ce qui veut dire sans doute qu’ils n’en adoroient qu’un 3; et celle d’Hésiode et d’Apollodore, qui nous disent que le Dieu unique, Cœlus, Ouranos, étoit le maître de tous les dieux et le Dieu suprême de la nature
Cette pensée de l’unité de Dieu devoit donc être répandue parmi le peuple, puisqu’il l’entendoit exprimer sans étonnement sur le théâtre par ses poètes, dans les écoles par ses philosophes, dans les livres par ses historiens et ses moralistes. Il en fut de même parmi les Romains, à qui Numa prescrivit, dès le commencement, selon Plutarque, de ne donner à Dieu aucune forme d’homme ou de bête, et qui, pour cela, furent longtemps sans avoir dans leurs temples aucune statue ni aucune image des dieux 5; et ce récit est confirmé par Varron dans sâint Augustin 6. Que si l’on passe de l’histoire des peuples polis à l’histoire des peuples barbares, la même croyance y apparoît au travers de leur ignorance et de leurs grossières superstitions. « Les Gau-
1 Eus. Præp. evang. lib. xm, cap. xui.
a Porphyr. de Abstin. Animal. — 3 TIérod. lib. n.
4 Poème des travaux et des jours. Voyez Bergier, sur ce poème.
5 Plut. Vie de Numa. — G De Civil. Dei. lib. xv, cap. xxxi.
lois, les Germains , les Bretons et les autres nations du Nord, dit toujours le savant Bergier, ne paroissent être devenus polythéistes que par le commerce qu’ils ont eu avec les Romains. Dans les premiers temps où ils ont commencé à être connus, ils n’adoroient qu’un seul Être suprême ; César, Pline, Celse dans Origène, et d’autres écrivains en portent ce jugement, confirmé par l’Edda, ancien livre des Irlandais. »
Les Messagètes, au rapport de Strabon, ne reconnoissoient qu’un seul Dieu, qu’ils adoroient sous l’emblème du soleil *: On sait assez que les Chinois, quelles que soient d’ailleurs leur origine et leur antiquité, furent constamment fidèles à perpétuer la tradition du dogme de l’unité de Dieu ; et leurs temples portoient cette sublime inscription : « Au premier principe sans commencement et sans fin; il a tout fait; il gouverne tout; il est infiniment bon, infiniment juste; il éclaire, il soutient, il règle toute la nature a. » .
Voulez - vous pénétrer chez les peuplades sauvages? vous y découvrirez la même trace de la croyance universelle et primitive. Vous la trouverez en Afrique, chez les nègres de Guinée et chez les Hottentots du cap de Bonne-Espérance 3; en Amérique, chez les anciens Péruviens, les habitans de la Virginie, et les Mexicains A Et il faudra reconnoître avec Bergier, que c’est par la tradition que cette idée s’est conservée dans tous les lieux du monde, quelque mélange d’erreurs que la stupidité grossière y ait ensuite ajoutée sur la nature de la Divinité 5.
1 Apud Lad. lib. i, càp. vu. — 2 Voyez Anidogies philosophiques .
3 Histoire des Voyages , tom. xm.
4 Bergier, Origine des dieux , ief vo!. — 5 Ibid. pag. 296, 297.
Qu’on ne dise pas cependant que les autorités que je rapporte soient péniblement recueillies dans les livres, pour être ensuite pliées avec effort à un système préparé d’avance; les livres anciens, au contraire, ne parlent jamais de cette universelle tradition de l’unité de Dieu que comme d’un fait constant, avéré, répandu dans toute la société des hommes; ils ne supposent jamais qu’ils doivent l’établir par des preuves, parce qu’ils ne supposent pas qu’il puisse être renié. Un insensé peut, en effet, nier l’existence de Dieu, mais il ne lui serviroit de rien de nier l’universelle croyance qu’en ont eue les hommes. Aussi, comme le remarque un auteur déjà cité, les Pères de l’Église n’ont point fait difficulté d’appuyer la croyance catholique sur le point dont il s’agit, par le témoignage des auteurs païens, tant philosophes que poètes x.
Ce témoignage, en effet, est comme une lumière qui couvre le monde ; il faut que les yeux se ferment lorsqu’ils n’en veulent pas être éblouis. Mais le témoignage n’en est pas moins existant , et il faut bien, quelles que soient les pensées avec lesquelles nous considérons le passé, nous résoudre à croire que les hommes on eu la onnoissance de certaines traditions, lorsqu’ils nous disent d’eux-mêmes qu’ils l’ont eue en
1 Saint Justin a fuit surtout un grand usage de ce témoignage dans l’Apologie qui a pour titre : Exhortation aux Grecs. Ce seul ouvrage auroit pu me fournir un amas énorme de citations. On peut voir aussi Atliénagore; Or. pro Christ, sa-int Cyrille d’Alexandrie, lib. i Cont. Jul. Théodoret, de Eide et Jud. serm. i ; Origcne , lib. i Cont.Cel. Eusébe de Césarée, lib. xxm Prœp. eu. saint Athanasc, Or. eont. Cent. Minulius Félix, in Octav. Clément Alex mdriu , lib. vu Slrom et en particulier saint ni« ustin,tom. I, p. ^47; ct tom. VII, p. ioo, qui prétend meme que les Platoniciens ont été jusqu’à croire la divinité du Verbe. ( Le Libertinage , etc. )
effet. Autrement, ce seroit dire qu’ils ont menti à leur propre conscience , en parlant de l’universalité d’une croyance qui n’existoit pas, ce qui seroit à la fois une absurdité grossière ; car comment les anciens auroientils pu parler d’une notion qu’ils n’auroient pas eue ? Tout se réduit donc à savoir s’ils en ont parlé, et s’ils en ont parlé comme d’une notion universelle. Ce n’est point ici une discussion de doctrine , c’est une discussion de fait. Or, les autorités déjà citées ne laissent aucun doute sur le fait de la croyance des peuples relativement au dogme de l’unité de Dieu ; et ce fait est proclamé par tous les monumens historiques, par les livres des philosophes et par les écrits des poètes. Fautil des preuves nouvelles? Maxime de Tyr, qui florissoit sous les Antonins , dit , dans un discours intitulé de Dieu selon Platon : « Les hommes ont eu la foiblesse de donner à Dieu une figure humaine, parce qu’ils n’avoient rien vu au-dessus de l’homme. Mais il est ridicule de s’imaginer, avec Homère, que Jupiter, ou la suprême Divinité, a les sourcils noirs et les cheveux d’or, et qu’il ne peut les secouer sans ébranler le ciel. Quand on interroge les hommes sur la nature de la Divinité, toutes leurs réponses sont differentes; cependant, au milieu de cette prodigieuse variété d’opinions, vous trouverez un même sentiment par toute la terre , c’est qu’il n’y a qu’un seul Dieu , qui est le père de tous. »
Maxime ne dit pas que c’est là sa propre pensée ; c’est la pensée du monde entier. Cette croyance, sans la considérer encore en elle-même , est done un fait immense qu’on ne peut renier. Et qui a pu nous attester un fait aussi universel, si ce n’est les hommes qui
en ont été les témoins? Est-ce à nous de décider quelles furent les traditions répandues parmi les anciennes nations, ou aux contemporains de ces nations, aux philosophes et aux historiens qui partagèrent leurs croyances , et qui les ont déposées dans leurs écrits?
Un mémoire de Batteux, extrêmement curieux, sur cette matière, se fonde sur les mêmes raisonnemens et sur les mêmes témoignages.
« Il n’est point de législateur, dit-il, qui n’ait vu que le serment étoit le dernier et le plus fort lien de la volonté ; or, il n’y a pas de serment sans Dieu pris à témoin, pris pour juge, redouté comme vengeur. Audi, sancte Jupiler.
» Qui étoit ce Jupiter dans l’esprit des peuples? Les poètes , qui ont été de tout temps les interprètes du peuple, nous le feront connoître; je ne citerai qu’Hésiode et Homère . Hésiode chante le chaos et la nais¬
sance du monde; mais aussitôt que le monde est formé, Jupiter prend l’empire , et préside à l’exécution des destins. C’est lui qui voit , qui entend, qui élève, qui abaisse , qui distribue comme il lui plaît , sur la terre et au ciel , la puissance , le bonheur et la gloire.
» Selon Homère, c’est la volonté suprême de Jupiter qui est la dernière raison des choses; c’est de lui qu’émanent les lois sages; c’est lui qui donne aux rois le pouvoir et le sceptre, qui brise la tête des villes ; c’est le dieu très-grand , très-glorieux , qui lance seul la foudre, qui est le père, non-seulement des hommes, mais des dieux; enfin, c’est lui qui tient le premier anneau de cette chaîne à. laquelle tout l’univers est suspendu : Réunissez-vous , dieux et déesses , employez vos plus grands efforts, vous n abaisserez pas vers la
terre le Dieu très-haut , impénétrable clans ses pensées; et , s’il me plaît, je vous enlèverai tous avec la terre et les mers profondes ,et je vous attacherai au sommet du ciel > ou vous resterez suspendus ; tel est le pouvoir sans bornes qui m’élève au-dessus des dieux et des
hommes . Tout Homère est rempli de ces traits .
» Je demande où ces deux poètes avoient puisé ces idées? Si elles eussent été absolument inconnues aux peuples pour qui ils écrivoient, comment auroient-ils obtenu leur approbation et leurs applaudissemens ? On peut en dire autant de Sophocle, d’Euripide, de Pindare, de tous les autres qui, n’ayant, en leur qualité de poètes, qu’une éloquence populaire, n’ont pu être, dans leurs écrits, que les échos de leur temps, et n’ont fait des portraits que de ce qui pouvoit être reconnu...
» Donc la tradition du genre humain , les mystères, les usages religieux, la forme des gouvernemens, les lois, les sermens, les poètes, les philosophes, le sentiment intérieur, la crainte de l’avenir, enfin le ciel et la terre, annoncent la même vérité *. »
Qu’ajouterions-nous à de telles recherches et à de telles autorités?
L’universalité de la tradition de l’unité de Dieu fournit souvent aux premiers apologistes du christianisme des raisonnemens accablans contre les philosophes. On en trouve un exemple intéressant et curieux dans les lettres de saint Augustin.
Maxime de Madaure, un habitant du pays d’Alger, expliquoit à saint Augustin, dans une lettre, les motifs qui l’engageoient à ne point embrasser, comme lui, le
' Jlisi. de Vacad. des Inscrip, toin. XXXV.
christianisme. Qu’avoit-il besoin, disoit-il , d’une religion nouvelle, pour adorer le Dieu suprême à qui toutes les nations rendoient hommage? « car, ajoutoit le philosophe numide, qu’il y ait un Dieu souverain qui soit sans commencement, et qui soit néanmoins le père et le formateur de toutes choses $ quel homme est assez grossier et assez stupide pour en douter ? C’est celui dont nous adorons, sous des noms divers , l’éternelle puissance répandue dans toutes les parties du monde. Ainsi, honorant séparément, par diverses sortes de cultes , ce qui est comme ses divers membres , nous
l’adorons tout entier . Qu’ils vous conservent, ces
dieux subalternes, sous le nom desquels et par lesquels, tout autant de mortels que nous sommes sur la terre, nous adorons le père commun des dieux et des hommes, par différens cultes , à la vérité, mais qui s’accordent tous dans leur variété même, et ne tendent qu’à la même fin. »
Saint Augustin répondoit à son ami : « Il y a dans votre place publique deux statues de Mars , nu dans l’une et armé dans l’autre ; et tout auprès, la figure d’un homme qui, avec trois doigts qu’il avance vers Mars, arrête et modère cette divinité dangereuse à toute la ville. Sur ce que vous me dites que de pareils dieux sont comme les membres du véritable Dieu, je vous avertis, avec toute la liberté que vous me donnez , de ne pas tomber dans de pareils sacrilèges; car ce seul Dieu dont vous parlez est sans doute celui qui est reconnu dans tout le monde, et sur lequel les ignorans conviennent avec les savans , comme quelques anciens ont dit. Or, direz-vous que celui dont la force, pour ne pas dire la cruauté, est réprimée par un homme mort, soit un
membre de celui-là? Il me seroit aisé de vous pousser sur ce sujet, car vous voyez bien ce qu’on pourroit dire. Mais je me retiens, de peur que vous ne disiez que ce sont les armes de la rhétorique que j’emploie contre vous, plutôt que les armes de la vérité \ »
Le Numide raisonnoit mal sans doute, et son culte étoit une erreur; mais il attestoit du moins, comme saint Augustin, un fait sur lequel il ne pouvoit se tromper ; je veux dire cette croyance universelle d’un Dieu unique , dont la notion fut commune à tous les peuples, bien que la superstition rendît si différens et si absurdes les cultes par lesquels ils crurent l’honorer. C’est un témoignage semblable que nous trouvons dans Tertullien , lorsqu’il observe que les peuples adorateurs de faux dieux ne font pourtant mention, ni dans leurs sermens ni dans leurs actions de grâces, d’aucune divinité particulière, mais du seul vrai Dieu, auquel ils s’adressent uniquement en élevant leurs mains et leurs yeux vers le ciel; et le grave défenseur de la foi chrétienne conclut, sans hésiter, que ce culte extérieur est le témoignage d’une âme naturellement chrétienne 1 * 3. Et il ne faut pas croire que cette notion d’un Dieu suprême fût tellement obscurcie, qu’il soit difficile aujourd’hui d’y retrouver les idées excellentes que nous pouvons avoir sur la Divinité; souvent, au contraire, nous voyons l’essence de Dieu exprimée en termes sublimes, dans les écrits et dans les dogmes religieux des peuples. « Dieu, dit Mercure Trismégiste 3, n’a point de nom
1 Epist. S. Aug. tom. II, pag. 30, édit, in-fol.
5 Testimonium animas naluraliter christiance. Apolog. cap. xvm.
3 Apud Lact. lib. 1, cap. yi.
parce qu’il est un. En effet, les noms ne sont necessaires que là où il y a pluralité ou multitude ; car alors il faut des termes quelconques qui désignent la diversité des êtres ; mais comme Dieu est un, il ne lui faut d’autre nom que le nom de Dieu. « C’est précisément la réponse admirable que fit un martyr chrétien au tyran qui lui demandoit comment Dieu s’appeloit : « La pluralité des dieux a besoin de noms , il n’en faut pas à Dieu, parce qu’il est un1. »
« Dans les temps les plus reculés, dit Batteux, dans le mémoire déjà cité, lorsque les Israélites étoient en-
core en Egypte, il s’est établi chez les Grecs, aux environs d’Athènes, des rits sacrés qui avoient pour base la vérité fondamentale qui fait ici notre objet, et qui y étoient prononcés dans les termes les plus formels et les plus énergiques. Les voici : Contemple le Roi du monde : il est un , il est de lui- meme ; de lui sont nés tous les êtres ; il est en eux et au dessus d'eux ; il a V œil sur tous les mortels, et aucun mortel ne le voit. Qu’on lise Plutarque expliquant le sens du mot El, qui étoit inscrit sur le frontispice du temple de Delphes : « Il n’y a, dit-il, que Dieu qui existe, non point selon une mesure de temps, mais selon une éternité immuable; éternité qui ne sauroit être mesurée, et qui n’est sujette à aucune vicissitude du temps. Devant lui, rien n’est jamais nouveau ; il est un, et par le seul présent il remplit l’éternité. Hors lui seul , il n’est point d’être qui soit véritablement, et de qui on puisse dire : Il est, il sera. Il est sans commencement et sans fin. C’est donc ainsi qu’il faut le saluer, lorsque nous l’a-
* martyr saint Attale apud Eus. Hist, eccl. lib. vi, cap. ih.
dorons, ou bien l’invoquer à la manière des anciens: Toi qui es un! Car Dieu, poursuit Plutarque, n’est pas plusieurs comme nous autres mortels, qui sommes une confusion et un amas de diversités ou d’altérations infinies *. »
Quelle magnifique image de l’unité de Dieu ! Trouverons-nous aujourd’hui des expressions plus grandes, ou plus simples , ou plus vraies? Et cependant Plutarque ne répète que la tradilion des anciens, et il a soin de nousde dire : Invoquons-le à la manière des anciens : Toi qui es un ! Cicéron n’avoit-il pas aussi une véritable idée de Dieu, lorsqu’il dit3 : « Le Dieu que nous concevons ne peut être compris que comme un esprit dégagé et libre, distinct de toute matière et de toute condition de l’humanité, connoissant toutes choses, les mettant toutes en mouvement, et trouvant en soi-même ce mouvement éternel qui les anime. » Platon avoit souvent revêtu cette même croyance de tous les ornemens de son beau génie; mais il faut voir surtout quelle haute idée il donne de la puissante fécondité de ce Dieu unique lorsqu’il parle de son éternité et de la création des merveilles qu’il produit.
«L’Éternel, dit-il, créa le monde; et quand cette image des êtres intelligibles eut commencé à vivre et à se mouvoir, Dieu, content de son ouvrage, voulut le rendre plus semblable encore au modèle , et lui donner quelque chose de cette nature impérissable. Mais, comme la création ne pouvoit ressembler en tout à l’idée éternelle, il fit une image mobile de l’éternité; et, gardant pour lui la durée indivisible, il nous en
i De signif. vocis ei.
2 Tuscul. quœst. lib. i . ’
donna l’emblème divisible, que nous appelons le temps, le temps crée avec le ciel , dont la naissance fit tout-àcoup sortir du néant les jours, les nuits , les mois et les années , ces parties fugitives de la vie mortelle.
» Nous avons tort de dire , en parlant de l’éternelle essence : Elle fut, elle sera. Ces formes du temps ne conviennent pas à l’Eternité; elle est, voilà son attribut. Notre passé et notre avenir sont deux mouvemens; or, l’immuable ne peut être de la veille ni du lendemain; on ne peut dire qu’il fut ni qu’il sera ; les accidens des créatures sensibles ne sont pas faits pour lui ; et des instans qui se calculent ne sont qu’un vain simulacre de ce qui est toujours. Souvent aussi nous appliquons l’être à des choses qui ont été, qui se passent, qui ne sont pas encore; erreur de langage qu’il seroit ici trop long de combattre \ » v
Telles sont les sublimes théories de Platon sur l’existence de Dieu; ou plutôt, telles sont les images imposantes dont il entoure le récit des nations sur la création du monde, et leurs vieilles croyances sur l’éternité. Platon ne trouvoit pas sans doute toutes ces idées dans leur pureté parmi les peuples de la Grèce, et l’on sait qu’il alla les chercher dans les temples et dans les mystères de l’Egypte. C’est là qu’alioient, en effet, voyager tous les philosophes qui espéroient y trouver plus profondément empreintes les traces des antiques traditions du genre humain, lorsqu’ils n’en apercevoient autour d’eux qu’un vague souvenir. Diodore de Sicile nous a laissé une longue liste de philosophes grecs qui visitèrent ainsi l’Egypte; et il tenoit leurs noms d’un
* Timde , trad. de M. Leclerc.
prêtre égyptien. Souvent ils visitèrent d’autres contrées de l’Orient, la Chaldée, la Phénicie et la Perse. Pythagore fut du nombre de ceux qui allèrent interroger leurs souvenirs; et, pour revenir à Platon, on peut affirmer qu’il dut à ses conversations philosophiques
avec les prêtres d’Egypte ces notions positives que la Grèce avoit laissé couvrir d’erreurs et de fictions. Ainsi la tradition d’un Dieu unique passoit des pays où elle s’étoit conservée pure , chez les peuples où elle brilloit avec moins d’éclat, et l’on peut dire que cette tradition fut constante et perpétuelle dans tous les temps et dans tous les lieux où les hommes conservèrent des relations de société.
Nous n’avons cité qu’un très-petit nombre des témoignages par lesquels se manifeste l’universalité de cette croyance. Mais il faudroit voir l’imposante clarté que lui ont donnée plusieurs savans des temps anciens et modernes, en recueillant toutes les autorités des monumens historiques : Eusèbe, dans sa Préparation évangélique; saint Justin le philosophe, dans son Exhortation aux Grecs; Lactance, avec son gracieux génie, dans ses divers écrits sur la religion; Huet, dans ses savantes recherches sur les traditions et les croyances antiques; Cudworth, dans son Système intellectuel ; de Burigny, dans sa Théologie des païens; Leland, dans sa Nouvelle Démonstration évangélique; Bergier, dans son grand Traité de la Religion; et plus près de nous, un homme d’un beau génie qui, après avoir consacré son éloquence à combattre l’indifférence du siècle, a montré qu’il pouvoit aussi confondre les incrédules par l’autorité de l’érudition; philosophe sublime, parce qu’il reste toujours chré-
tien; qui, luttant à la fois contre les haines de l’impiété et contre les petitesses de la prévention, n’en est pas moins destiné à donner un mouvement tout nouveau à la partie vraiment intelligente de la société, et à la rattacher pour toujours à tout ce que les souvenirs des hommes lui offrent de perpétuel et de constant. C’est après avoir parcouru tous ces écrits pleins de sciences, d’études profondes et de méditations, qu’il est permis de s’écrier avec l’évêque d’Avranches, le plus docte interprète de l’antiquité : « qu’il existe un Dieu, cause suprême, principe et fin de toutes choses; toute l’antiquité a cru et publié si ouvertement et si constamment cette tradition , toutes les nations la proclament avec une telle unanimité, qu’elle paroît devoir être regardée invinciblement comme la voix même de la nature x. »
Et remarquons toujours que, dans l’ordre de nos idées, cette universelle tradition n’est point encore une raison de regarder l’existence de Dieu comme une vérité philosophique et démontrée; nous arriverons plus tard à cette conséquence. Mais en cherchant à donner à la philosophie de vrais fondemens, nous ne nous sommes pas dépouillés sans doute de nos propres croyances, et nous n’attendons pas que les vérités que nous portons au fond de nos cœurs nous soient prouvées selon des systèmes quelconques, pour nous résoudre à les proclamer avec confiance, et pour jouir de leur certitude. Combien donc nous devons éprouver de joie, en voyant cet immense concours de tous les hommes qui se présentent à nous pour déposer par leur témoi-
1 Alucl. Qucvst. lib. u , cap. 1.
gnage en faveur de nos croyances les plus chères! Il y a, dans ce concert universel des nations, je ne sais quoi de solennel, qui donne plus de vie à nos convictions, et un certain repos, un calme plein de charme à nos consciences. Qui pourroit en effet nous troubler dans les adorations que nous rendons à ce Dieu unique, que toute la terre proclame, et que tous les hommes ont adore comme nous? Avons-nous à craindre que nos croyances soient une illusion, lorsque nous les voyons également empreintes dans le cœur de tous les mortels, dans la conscience des peuples polis et des peuples barbares, dans la pensée des philosophes pleins de génie comme dans celle des hommes qui ne connoissent que leur instinct? Et que doit penser, dironsnous encore, l’athée infortuné à l’aspect de cet assentiment universel du genre humain, lorsque, seul dans la nature, il ose se dire à lui-même qu’il n’y a point de Dieu ? Quoi ! pendant des siècles infinis , toute la race humaine a été sujette à un aveuglement funeste, et il n’y a que quelques hommes privilégiés qui, par un certain effort de leur raison, se sont de loin en loin affranchis des erreurs publiques ! Quelle est donc alors cette croyance de l’athéisme qui, montrée aux nations comme une heureuse lumière, est pourtant rejetée violemment par toutes les consciences ? D’où vient qu’elles ne la saisissent pas avec avidité ? Quelle fatalité mystérieuse les enchaîne à leurs illusions, lorsqu’il leur est facile de jouir de la réalité? Il faut donc qu’il y ait dans l’athéisme quelque chose de contraire à la nature de l’homme et aux besoins de la société; sans cela, comment l’athée s’expliquera-t-il à lui-même l’obstination que met le genre humain à rester attaché à ses
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chimères? Pour nous, adorateurs d’un Dieu suprême, laissons l’atliee de'vorer les mystères qui voilent pour lui la nature, et jouissons en paix de nos croyances, de ces croyances universelles que tout l’univers a proclamées et que le monde ne verra point périr. Saluons cette brillante clarté qui resplendit dans tout le monde et dans tous les temps ; unissons-nous à toutes les créatures intelligentes pour rendre hommage au Dieu créateur, au Dieu unique, au père des êtres. Le monde est son ouvrage, la vie est son premier bienfait, la pensée le plus riche don de sa puissance. Par lui la terre se féconde et les saisons se renouvellent. Il guide les astres dans leur course; il a semé de feux éclatans le firmament qui nous entoure ; il protège notre foiblesse; il environne de charmes notre jeunesse, et d’espérances notre tombeau. Il nous suit dans la vie comme un bienfaiteur et un ami. C’est pour nous qu’il embellit la nature. Il nous donne l’intelligence pour le connoître, et la parole pour proclamer son éternité. Saluons, dis-je, ce Dieu puissant, ce Dieu unique, ce roi des cieux, et joignons nos voix à la voix retentissante de l’univers, pour bénir ses dons et reconnoître notre dépendance.
Këi<ag
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