I. Nécessité d’un culte public
Après la croyance de Dieu, se montre de toutes parts une autre croyance également répandue, et qui même se confond avec la première : la nécessité d’honorer Dieu par un culte public, par des hommages et des sacrifices. Partout où il y a des hommes assemblés sous des lois, et même au fond des déserts où ils vivent dans une liberté brutale et grossière, partout il y a des autels, partout il y a des prières qui s’élèvent de la terre
aux cieux. « Il n'y a personne, dit Lucien , qui ne reconnoisse des dieux, et qui ne se fasse une obligation de célébrer leurs fêtes. » Et il ajoute, par un raisonnement qui plus tard se développera de lui-même : « Or, si cette créance et cette pratique universelle sont fausses et sans fondemens, il faut dire par conséquent que tous les hommes et toutes les nations sont dans l’erreur; ce qui n’est pas possible. »
Ne voyons, pour le présent, qu’un fait universel dans l’adoration des peuples envers la Divinité. Ni dans les temps anciens, ni dans les temps modernes, on ne sauroit trouver un seul peuple pour qui cette coutume d’honorer Dieu fût un seul instant une tradition oubliée. Je ne parle pas des peuples malheureux qu’un délire atroce et subit peut jeter dans l’oubli profond et passager de toutes les croyances humaines; nous avons vu, dans des temps auxquels nous touchons encore, un peuple s’efforcer d’étouffer ainsi tous les souvenirs de Dieu, fermer ses temples et briser ses autels. Mais ce peuple étoit saisi d’une sorte de transport furieux ; il avoit aussi renversé ses lois; il avoit fait du meurtre et de la spoliation un principe de liberté. Il étoit couvert du sang d’un roi ; il avoit immolé le sexe et l’enfance. Ce ne sont point les nations en délire dont nous cherchons les témoignages; et encore on peut dire que leurs brutalités ne commencent envers elles-mêmes qu’avec l’oubli de ce qu’elles doivent à Dieu; et l’état violent où elles tombent dans ces momens de fureur ne sauroit sans doute être regardé comme l’état naturel qui convient à la société des hommes. Qu’on cherche donc dans tous les monumens historiques du monde le nom d’un seul peuple policé qui n’ait reconnu, par ses coutumes et
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par ses lois, la nécessité de rendre a Dieu un culte public, et de l’honorer par des’sacrifices et des prières. Les philosophes n’ont jamais soupçonné qu’un tel exemple pût se trouver; tout ce qu’ils ont pu faire , c’est de gémir, au contraire, sur les religions souvent superstitieuses , et quelquefois barbares des peuples ; mais ces superstitions et ces barbaries, suite de l’ignorance et de l’abrutissement, ne font que montrer elles-mêmes l’universalité d’une même croyance sur la nécessité d’honorer ou d’apaiser Dieu par des adorations. Il n’y a pas jusqu’à ces sacrifices humains qui font frémir la nature , qui ne soient une haute manifestation d’un sentiment profondément empreint dans le cœur des mortels. « Les Scythes, dit Boulanger, les Égyptiens, les Chinois, les Indiens, les Phéniciens, les Persans, les Grecs, les Romains, les Arabes, les Gaulois, les Germains, les Bretons, les Espagnols, les Nègres ont eu anciennement la coutume d’immoler les hommes avec profusion. » Il y a là une exagération monstrueuse, dont l’objet est évidemment de flétrir également toutes les religions. Mais quand même il seroit vrai que tousles peuples ont déshonoré habituellement le culte de la Divinité par des barbaries sanglantes, il n’en resteroit pas moins manifeste que tous les peuples ont voulu lui rendre des hommages, et que cette tiadition de la nécessité d’un culte public, pure dans son origine, et ensuite dénaturée par les passions humaines, se retrouve en tous lieux et dans tous les temps, qu’elle s’ofFre par conséquent avec ce caractère d’universalité qui distingue la tradition même de l’existence de Dieu.
Après cela nous ne chercherons point à faire l’histoire des religions. Plusieurs l’ont déjà faite, et la plus
plupart, avec l’intention philosophique de flétrir les croyances et les coutumes pieuses des nations. Leurs livres sont une confirmation de ce que nous disons : car nous n’avons garde de justifier l’extravagance des superstitions humaines; mais derrière ces folies, changeantes et capricieuses comme l’ignorance, subsiste une croyance invariable et perpétuelle, dont tous les livres ne pourroient obscurcir la tradition, et dont il seroit insensé de nier l’existence, nous parlons du devoir d'honorer Dieu; et c’est cette croyance qu’il faut voir au travers des égaremens des hommes et des sophismes des athées.